Homélie - Messe d'action de grâces - 23 mars 2017

homelie 23 mars 2017 Cathédrale des Invalides 23 mars 2017

 

Il faut, c’est à dire on doit et on peut, aller dans ce monde en hommes amicaux, joyeux, courageux et libres…

Je ne sais pas si j’y suis arrivé moi-même au cours de mes sept ans et demi au diocèse aux armées mais c’est un « programme » que je portais en mon cœur en y arrivant et il me porte encore.

Aller

Aller, c’est à dire marcher vers un but. On peut bouger en tous sens, s’agiter ou être agité : mais tout ce qui bouge n’est pas vie, ainsi des feuilles mortes soulevées par le vent. Aller, c’est quitter la posture stable et rassurante de ce qu’on connaît bien ; c’est laisser la zone verte de confort pour la zone orange ou rouge où tout est moins dominé ; c’est changer en prenant le risque de la marche mais d’une marche orientée.

Les choses balisées, reconnues, maîtrisées nous dominent autant que nous pensons les dominer. Elles nous lient à elles et nous font croire qu’elles sont la vérité ultime. Que nous ne valons pas mieux qu’elles. Que les lâcher, c’est laisser la proie pour l’ombre et c’est se vouloir plus gros que sa nature.

Allons, pour être un homme en marche comme le Christ, l’homme qui va.

Aller dans ce monde.

Les temps de retraite, les moments entre soi sont bien nécessaires. Mais l’homme qui va ne se retranche pas dans une forteresse comme une armée battue. Il est au milieu du monde, prompt à assumer ses inquiétudes, toujours disposé à prendre des responsabilités « mondaines ». Il s’engage dans l’Eglise mais sans oublier de s’engager dans le monde. Il ne se perd pas en s’y engageant et il y a plus de risque dans l’entre soi que dans la pénétration du monde.

Jésus lui-même procède ainsi avec ses disciples en les emmenant à l’écart, pour se reposer, en les gardant avec lui et entre eux pour les former.  Mais la plupart du temps, la quasi totalité du temps, il chemine avec eux en plein ciel, en plein vent, cernés par les foules, pressés par les infirmes, affrontés aux adversaires. Il va de par le monde, comme à sa rencontre, pour le porter puis le sauver.

Aller en hommes amicaux

La mission commune sans l’amitié dessèche ; l’amitié sans la mission commune s’étiole. Ensemble en amis, nous n’irons pas toujours au bout de la mission mais nous irons au terme de notre vocation. L’échec se dresse-t-il en travers de notre route ? Il n’aliène pas l’amitié : au contraire, souvent il la renforce. Or la mission qui nous est confiée ne vaut rien sans les liens tissés en la réalisant.

L’amitié est possible même dans un univers fortement hiérarchisé : le commandement d’amitié n’est pas un leurre. On pense au général Bigeard mais aussi à notre expérience personnelle.

Tant de personnes prennent notre relais et on leur cède la place. Ils viennent derrière nous et certainement feront mieux. Mais il est une chose qu’ils ne nous prendront jamais : les amitiés construites au fil du chemin. C’est ainsi que parle le Christ la veille de sa passion : « je ne vous appelle plus serviteurs mais amis… »

Aller en hommes joyeux

Vivre, c’est à dire travailler, jouer, aimer, discuter, se reposer, est une affaire à la fois unique, on ne vit qu’une fois, et sérieuse, qu’as-tu fait de ta vie ? Du coup, on ne peut pas se permettre le luxe de la laisser sans joie. On le sait : la question de la joie n’est pas une question de chance ou de pas de chance ; ce n’est pas une question de moyens ou de pas de moyens. C’est avant tout une question de choix : choisir la vie et, par le fait, le bonheur.

Bien entendu, le bonheur n’a pas de prix mais il a un coût. Il n’a pas de prix car il relève de quelque chose qui ne s’achète pas. Il n’y a pas de marchand de bonheur ni des joies en soldes. La joie est gratuite et elle se trouve dans le choix de la vie que nous avons fait. Mais elle a un coût : elle coûte du temps. Celui qui courre toujours n’a certes pas le temps d’être heureux. Pour beaucoup, cette préoccupation apparaît comme une perte de temps, sans intérêt.

A quoi bon vivre, transformer le monde, tenter d’augmenter le capital fraternité, conserver à la Nation son esprit et sa vocation, garder les frontières de la paix si nous terminons nos journées bon travailleur mais  mauvais triste. Le Christ nous a promis : « je vous laisse ma joie et ma joie personne ne vous l’enlèvera. »

Aller en hommes courageux

Le monde que nous parcourrons n’est pas un parc d’attractions, sans risques et sans soucis. La vie rencontre des obstacles majeurs et aucun chemin n’est constamment large et facile. Et c’est ainsi que la joie a ses adversaires. Parmi eux, la peur corrode la joie, plus encore que les misères. Devant nous des pièges, des souffrances, des impasses. Largement de quoi nous effrayer si nous sommes réalistes.  Que pouvons-nous planter en face de la peur qui cherche à nous paralyser et à enterrer notre joie ? Le courage.

Le courage, cette force d’âme plus forte que la peur :

« Enfin, je lui (à un jeune de vingt ans) dirai que de toutes les vertus, la plus importante, parce qu’elle est la motrice de toutes les autres et qu’elle est nécessaire à l’exercice des autres, la plus importante me paraît être le courage, les courages, et surtout celui dont on ne parle pas et qui consiste à être fidèle à ses rêves de jeunesse. Et pratiquer ce courage, ces courages, c’est peut-être cela “l’honneur de vivre”.» Hélie de Saint Marc.

Aller en hommes libres

« Vous êtes appelés à la liberté. » Etre libre parce qu’on est irresponsable n’est pas un problème. Mais la liberté affolée ne nous intéresse pas : elle ne génère ni amour ni vraie grandeur puisqu’elle fixe l’homme sur son seul plaisir. Le problème, c’est d’être libre en même temps que responsable. De rester libre avec les contraintes de nos engagements. De conserver la liberté d’être soi au sein de nos attachements. Ce qui vaut pour nous, c’est conserver ce fonds de liberté sans lequel nous manquons à notre dignité.

Ce fonds de liberté qui nous permet de soutenir le regard du Père comme un fils. Ce fonds de liberté qui nous permet de répondre aux impulsions de l’Esprit.

Ce fonds de liberté qui nous permet de suivre l’appel du Christ.

« Si donc le Fils vous rend libres, réellement vous serez libres. » (Jn 8, 36)

+ Luc Ravel

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