Messe du souvenir des anciens élèves et diplômés de l'École polytechnique décédés depuis un an - Homélie de Mgr Antoine de Romanet – 30/11/2019

Ecole Polytechnique 1 Rue Descartes Paris Detail

C’est cet Évangile de la fête de saint André, que nous fêtons aujourd’hui, qui nous accueille et qui nous accompagne. Associé à l’épître aux Romains, c’est une magnifique invitation, pour chacun d’entre nous, à réfléchir sur la foi, sur ce que signifie la foi, le contenu de la foi et l’acte de foi.

« En ce temps-là, comme Jésus marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères ».

Extraordinaire de voir combien, dans chaque page de l’Évangile, c’est Jésus qui vient à notre rencontre ; c’est Jésus qui vient nous voir là où nous sommes, tels que nous sommes, ici et maintenant. Ce n’est pas tant nous qui sommes venus ici ce matin dans cette église : c’est le Christ ressuscité qui, par sa Parole proclamée au cœur de son Église, vient frapper à la porte de chacun de nos esprits et de nos cœurs. Et c’est la libre réponse de chacun qui est appelée à se déployer.

Le dialogue est simple. « Venez à ma suite ».

Expression du fait que ce qui fait le cœur de la vie chrétienne, ce n’est pas l’adhésion à une idéologie, à un système de pensée ou à des vertus morales. C’est la rencontre d’une personne : le Christ ressuscité, lui qui est l’alpha et l’oméga, l’origine et le terme de toute chose, cette Parole créatrice qui était avant les mondes, cette Parole qui s’est incarnée pour venir nous rejoindre, de la manière la plus forte et la plus belle. « Venez à ma suite ». C’est bien dans cette rencontre personnelle avec le Christ que tout se joue. Et si le Seigneur vient à notre rencontre, si Lui qui est la Parole faite homme s’adresse à chacun d’entre nous, encore faut-il l’entendre, l’écouter.

« Qui a cru, Seigneur, en nous entendant parler ? », s’inquiète saint Paul aux Romains. « Or la foi naît de ce que l’on entend et ce que l’on entend, c’est la Parole du Christ ».

Alors je pose la question : n’aurait-on pas entendu ? Mes amis, derrière cette Parole et cette question toute simple, il y a une réalité décisive : écouter est sans doute l’une des réalités les plus difficiles de nos existences ; écouter est un lieu de conversion radicale ; la grande Parole qui traverse toute l’Écriture et toute la première Alliance, qu’Haïm Korsia vous a sans doute commentée hier avec tout son talent : « Écoute, Israël, le Seigneur ton Dieu ». Écouter, c’est accepter de se décentrer, quitter son ego et sa citadelle intérieure, quitter sa posture pour accueillir et me laisser féconder par une Parole qui vient d’ailleurs, qui vient de l’autre, qui vient du Tout Autre. C’est une vraie question, très concrète, pour chacun d’entre nous dans nos existences. Qui nous écoute vraiment au quotidien ? Et qui écoutons-nous vraiment ? Nous le voyons dans la vie familiale, comme dans la vie sociale ou la vie professionnelle ; tant de dialogues au sein d’un couple : « Tu m’écoutes, tu m’entends ? Je te parle ! ». Nous savons que nous avons tous d’innombrables stratégies pour ne pas écouter le propos qui est en train d’être tenu ; il suffit de penser à ce que nous ferons cet après-midi, à nos prochaines vacances, ou à notre dessert favori ! Lorsque deux personnes se font face et que l’une parle, bien souvent celle qui ne parle pas n’est pas en train d’écouter : elle est en train de s’interroger sur ce qu’elle va bien pouvoir dire lorsque celui qui parle aura fini de polluer l’espace sonore ! Et, globalement, nous sommes beaucoup plus intéressés par ce que nous disons que par ce que les autres ont à nous dire ; ce qui a un côté pathétique puisque ce que je dis, le sais déjà, alors que ce que les autres ont à me dire peut peut-être m’ouvrir, me féconder et me faire grandir. Écouter est le premier lieu décisif de la conversion. Écouter la Parole du Christ pour rentrer dans un cœur à cœur.

« Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes ».

C’est ce lien de confiance qui s’établit entre les disciples et Jésus. C’est ce lien de confiance qui est appelé à se déployer entre chacun d’entre nous, marqués du sceau du baptême, et le Christ vivant.

Il nous faut ici entrer dans une distinction qui est à la fois toute simple et extraordinairement éclairante. Il faut distinguer, dans la foi, entre ce qu’on appelle la fides quae et la fides qua. Rassurez-vous : c’est extrêmement simple ; en tout cas, c’est une articulation à laquelle vos neurones sont probablement prédisposés. Fides quae : c’est le contenu de la foi ; c’est la dimension objective, rationnelle, qui s’adresse à notre intelligence. Merveille de l’intelligence des Écritures ! Plus nous les interrogeons avec profondeur, plus elles nous répondent avec profondeur. Merveille de l’intelligence des Écritures qui, génération après génération, viennent poser les questions décisives et nous apporter des lumières sur ce que nous vivons et sur ce que nous avons à discerner ! Contenu objectif que l’on peut analyser, disséquer, pour lequel on peut faire de nombreuses années d’études et avoir de magnifiques thèses de doctorat. Mais ce n’est qu’une partie de la réalité. Si fides quae c’est le contenu objectif, fides qua c’est l’acte de foi ; c’est mon engagement, ma relation personnelle, le lien personnel que j’entretiens avec le Christ ; c’est la manière dont ce que j’ai compris, ce que je professe par ma bouche, je le vis par toute mon existence. Et c’est tout le sens de l’épître aux Romains.

Il y a un mot qui me semble particulièrement éclairant sur ce sujet, c’est celui de « réaliser ». Lorsque l’on reçoit une explication, d’abord on commence par la réaliser intellectuellement : on a compris une démonstration. Et puis, on réalise par son cœur lorsqu’on se laisse toucher à titre personnel. Et puis, enfin, on réalise par ses mains, par sa vie, et c’est en réalisant par ses mains que l’on réalise incommensurablement mieux ce que l’on avait commencé à réaliser dans sa tête. J’ai compris cela dans une conversation avec un prêtre qui était enseignant de mathématiques au collège Stanislas. Il était passionné par les métiers du bois, et à sa retraite de l’éducation nationale, il a entrepris un BTS d’ébénisterie. Et il m’a dit : « C’est en réalisant de mes mains une pièce de bois que j’ai réalisé ce que signifiait un théorème que j’avais enseigné pendant 40 ans ! ». Réaliser par sa tête, par son cœur et par ses mains. Et j’avais été frappé, il y a une vingtaine d’années, par une conversation avec l’un de vos camarades qui avait entrepris un cycle de formation doctrinale dans une bonne université parisienne, pendant 6 ou 8 ans, et qui avait réalisé quelques années plus tard lors d’une retraite combien Dieu est amour, combien Dieu lui parlait d’une manière personnelle, et combien Dieu l’invitait à le suivre au quotidien, de la manière la plus concrète et la plus bouleversante.

« Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent ».

Je ne vais pas déployer à l’infini la richesse de sens que nous pressentons tous. Dans cet « aussitôt », il y a cette liberté nécessaire pour suivre le Christ. Il s’agit de ne pas être esclave, de ne pas être entravé. La première chose qui nous entrave – et, là aussi, Paul aux Romains nous le dit d’une manière magnifique –, c’est ce péché qui est ce boulet que nous portons aux pieds, qui nous entrave, qui nous empêche d’avancer vers ce pour quoi nous sommes faits ; ce péché qui est parfois devenu tellement un compagnon de route que nous nous demandons comment nous pourrions continuer à exister sans lui ! Et, parfois, nous boîtons de telle manière que c’est devenu comme partie constitutive de notre existence.

Mes amis, dans l’appel du Christ qui retentit encore aujourd’hui pour chacun d’entre nous, il y a l’appel à nous lever, aussitôt, sans délai, parce que repousser à demain c’est repousser à jamais. Il s’agit de se lever pour poser des actes concrets, se libérer de tout ce qui nous entrave, de tout ce qui nous asphyxie, de toutes nos addictions. Et nous savons combien l’une des premières d’entre elles c’est le travail, où nous avons comme le sentiment d’exister dans une sorte de folie d’occupation qui nous détourne de l’Essentiel que nous portons dans nos cœurs et qui nous détourne du Cœur de l’essentiel de ce qui nous entoure.

Ensuite, « Jésus avança et il vit deux autres frères […] qui étaient dans la barque avec leur père en train de réparer leurs filets ».

Là aussi, « aussitôt », ils quittent ce qu’ils ont de plus cher au plan humain : leur père, et ils quittent leur travail. Ça ne retire rien au commandement du Seigneur d’honorer son père et sa mère ; ça ne retire rien à la vertu du travail ; mais cela nous invite à réfléchir, les uns et les autres, sur ce qui est au sommet de notre existence, sur ce qui la fonde, sur ce qui lui donne sens, sur la hiérarchie des priorités de nos vies.

La suite du Christ, être chrétien, c’est toujours une rencontre personnelle ; c’est accepter d’être désarmé par cet Amour infini que le Père porte sur chacun de ses enfants ; c’est réaliser que, quelles que puissent être les vicissitudes et les difficultés de nos vies, quelles que puissent être les lumières et les ornières de nos existences, le Seigneur vient vers nous ; le Seigneur nous tend la main ; le Seigneur nous fait confiance, et il nous invite à l’accueillir.

Un dernier mot pour souligner combien la foi, l’acte de foi, la confiance, elle ne vient pas d’abord de nous, de nos petits neurones ou de nos petits biceps ! Elle est, comme toute chose dans la vie chrétienne, d’abord et avant tout à accueillir. Ce n’est pas moi qui ai foi en Dieu, c’est Dieu qui a foi en moi, et bouleversé par cette confiance que Dieu me porte, bouleversé par la vie qu’il me donne, par la Parole qu’il me donne, par sa propre vie.

Dans un instant, sur cet autel, c’est le Christ qui va s’offrir à son Père, nous invitant à nous joindre à cet immense mouvement du OUI à la volonté éternelle du Père tout-puissant. C’est dans ce mouvement spirituel du Christ que nous sommes invités à entrer, non par nos propres forces, mais en accueillant, dans notre faiblesse, l’infini du don de Dieu.

En cette grande fête de l’Apôtre saint André, puissions-nous nous laisser toucher, les uns et les autres, avec cette certitude qu’aujourd’hui encore, au cœur de cette célébration, c’est la Parole du Seigneur qui vient vers nous et qui nous appelle personnellement pour le meilleur.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

Amen.

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