PRIÈRE DU GUETTEUR

Jean-Pierre CALLOC’H

 

    Les ténèbres pesantes s’épaissirent autour de moi ; —
Sur l’étendue de la plaine la couleur de la nuit s’épandait,
— Et j’entendis une voix qui priait sur la tranchée : ——
Ô la prière du soldat quand tombe la lumière du jour.

    « Le soleil malade des cieux d’hiver, voici qu’il s’est
couché ; – Les cloches de l’Angélus ont sonné dans la
Bretagne. – Les foyers sont éteints et les étoiles luisent :
— Mettez un cœur fort, ô mon Dieu, dans ma poitrine.

« Je me recommande à Vous et à Votre Mère Marie ; Défendez-moi, mon Dieu, des épouvantes de la nuit, Car ma tâche est grande et lourde ma chaîne, Devant le front de la France mon tour est venu de veiller.

« Oui, la chaîne est lourde. Autour de moi demeure L’Armée. Elle dort. Je suis l’œil de l’armée. C’est une charge rude, vous le savez. Eh bien ! Soyez avec moi et mon souci sera léger comme la plume.

« Je suis le matelot au bossoir, le guetteur Qui va, vient, qui voit tout, qui entend tout. La France M’a appelé ce soir pour défendre son honneur Elle m’a commandé de continuer sa vengeance.

« Je suis le grand veilleur debout sur la tranchée, Je sais ce que je suis et je sais ce que je fais ; L’âme de l’Occident, sa terre, ses filles et ses fleurs C’est toute la beauté du monde que je garde cette nuit.

(paru dans « A GENOUX »,   Plon-Nourrit et Cie, imprimeurs-éditeurs, 1921)

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