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La Vie des Diocèses - émission de KTO du 24 juin 2019

Père GIROT François-Joseph, en religion Dom Luc GIROT o.s.b.

Extrait de la revue   « L’ange du Purgatoire »  publiée par les Bénédictins, juillet 1916

Dom Luc GIROT

Dom Luc J. F. Girot en soutane

Nous regrettons de ne pouvoir donner dès aujourd’hui une notice un peu détaillée sur ce « beau soldat » qui fut toujours depuis son entrée chez nous, et qui était plus que jamais maintenant un saint moine. Mais les lettres que nous avons reçues à l’occasion de sa mort sont trop émues, trop vivantes pour que nous essayions de nous substituer à leurs auteurs. Nous ne saurions si bien dire.

Bornons-nous donc pour l’instant à donner les dates principales de sa vie et de sa mort, dates utiles pour l’intelligence même des lettres qui suivent.

Dom Luc GIROT, François-Joseph au baptême, naquit à Grenoble en 1873.

Elève à l’école des Beaux-Arts à Paris pour la section de la peinture, il fut pendant un certain temps, comme beaucoup d’autres, hélas ! un de ces fils prodigues qui, grisés par les enivrements de la jeunesse, oublient ou paraissent oublier qu’ils ont un Père dans les cieux.

Un miracle de la grâce le ramena à Dieu. Tandis que, dans une de ses promenades de touriste, il pénétrait curieusement dans une chapelle de pèlerinage, un profond saisissement le cloua sur le seuil et lui fit dire : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? »

A quelques jours de là, la réponse divine lui parvenait dans la retraite et, à cette réponse impérieuse il se hâtait d’obéir, en entrant chez nous.  Il avait alors 27 ans.

Il se sentait appelé au sacerdoce. Rien ne parut lui coûter pour s’y préparer : l’homme déjà fait se remit avec ardeur aux études classiques et l’artiste ne prit ses pinceaux qu’autant que le lui permettaient ses occupations d’étudiant.

Profès en 1903, quelques jours seulement avant l’expulsion* ; prêtre en 1907 ; il fut jugé digne, un an avant la guerre, de succéder, dans la charge de Maître des novices, au vénéré Dom Lazare que la mort venait de nous ravir.

Lorsque la mobilisation générale lui fut connue dans son exil, il se hâta de réunir ses novices et, dans une conférence pleine de feu, il leur montra que le devoir était à l’armée, à la caserne, au front.

Il partit lui-même à la tête de ce vaillant premier groupe qui excita un si grand étonnement parmi la population de Besalu et une si vraie admiration chez les Français en arrivant à la frontière.

Bien que dans la réserve de l’armée territoriale, il fut incorporé à un régiment actif et, parti presqu’aussitôt sur le front, il n’en est revenu que deux fois, pour embrasser ses vieux parents et recevoir la bénédiction de son Abbé.

Aumônier volontaire de son bataillon ; cité à l’ordre du jour au printemps 1915 ; blessé à l’épaule, mais non évacué à l’automne suivant ; il est resté sur la brèche jusqu’à ce qu’un obus vienne le broyer, pendant qu’il donnait des soins à un blessé, le 7 mai dernier, un peu après six heures du soir. Evacué sur l’ambulance de Dugny, où on lui apporta la médaille militaire, il succombait le lendemain, après avoir reçu tous les secours de la religion.

Il repose au cimetière militaire de Dugny où, par souscription des officiers du régiment, un monument est élevé sur sa tombe, avec cette inscription :

AU R.P. FRANCOIS JOSEPH GIROT O.S.B.
Aumônier volontaire au …e Rt d’Inf.
mort dans l’accomplissement de son Ministère
le 8 mai 1916

Ipse offerens et Ipse oblatio
Les officiers du Régiment

Extraits de lettres 
De la dernière lettre de Dom Luc, écrite le matin même du jour où il devait tomber au champ d’honneur :

7 mai 1916

Mon séminaire qui comptait encore hier dix-neuf membres, vient d’en perdre deux aujourd’hui, tués par les obus ; un troisième est grièvement blessé.

Hier matin, avant de monter au feu, je les avais tous communiés, avec une dizaine d’autres très bons chrétiens, fervents de l’Eucharistie et membre de notre petit groupe. Je recommande vivement l’âme de ces chers défunts à vos prières et à celle des Communautés.

Priez bien pour moi ; la journée a été très lourde.

Veuillez bénir, mon Père, votre enfant.

 

Du Médecin-chef du Régiment, le Médecin Major EPAULARD, chef de service au 140è :

8 mai 1916

Mon Très Révérend Père

Notre aumônier régimentaire, le R.P. Dom Luc Girot, a été grièvement blessé hier, 7 mai, vers 18 heures 20, par un obus qui a éclaté derrière lui, alors qu’il se portait en hâte au secours d’un blessé, dans une zone battue par un violent bombardement.

Le Père Girot a eu la cuisse gauche brisée, la cuisse droite probablement aussi fracturée et de multiples plaies de membres inférieurs, petites, mais profondes et sérieuses. Le choc a été très violent. Aussi l’état général du blessé, jusqu’au moment où le Père a pu être évacué, était-il assez mauvais. Je n’augure rien de bon de cette blessure, encore que les pronostics immédiats soient bien souvent trompeurs.

Le R. Père Girot souffrait beaucoup et était tout à fait persuadé de sa fin prochaine. Aussi m’a-t-il tout particulièrement recommandé de vous écrire et de vous demander de prier pour lui et de solliciter la prière de ses frères.

Il m’est difficile de vous exprimer mon très Révérend Père, combien ce cruel événement nous a été sensible, dans tout ce régiment où le Père Girot ne comptait que des amis.

Moine, et très fier de ce titre de moine, le R. Père Girot était également un beau soldat. Et quand, torturé par la douleur, il répétait sans cesse : « Dieu est bon », il remerciait assurément le Seigneur de cette grâce d’avoir été frappé à son poste de combat, en soldat du Christ et de la France.

J’espère, malgré mes doutes, que le R. Père Girot survivra à ses blessures et qu’il sera autorisé à porter la médaille militaire que la France décerne aux plus vaillants de ses fils. Sur sa poitrine, mon Révérend Père, elle ne sera point un symbole de vanité interdit à l’état monastique, mais le remerciement de la Patrie, et aussi des camarades de combat qui lui doivent tant !

Car le R. Père Girot allait non seulement aux blessés, aux malades et aux pauvres, mais à ceux surtout qui cherchent en tâtonnant le chemin des vérités éternelles et qui errent dans les sentiers mal frayés. Il a fait beaucoup de bien aux âmes, ici.  Je lui dois personnellement ma première communion, et l’absolution de mes fautes, et l’assurance, la certitude que Dieu est indulgent aux humaines créatures, et bon, et attentif à nos actes.

C’est pourquoi je suis persuadé que si Dieu rappelle à lui cette très belle âme, c’est pour lui accorder la récompense des justes et des vaillants.

Je me tiens à votre disposition, mon très Révérend Père, pour tous les renseignements que je serais capable de vous fournir, et je vous prie d’agréer l’assurance de mon profond respect.

Signé : Dr H. Epaulard
140è d’Inf. sect. 114

 

D. Luc a rendu son âme à Dieu dans la paix, vers 2 heures du soir le 8 mai. La médaille militaire lui a été donnée à ses derniers instants.

Dom Luc au front photo Girot

Lettre du Hussard Ferdinand Reynier, adressée à la mère de Dom Luc

lettre-hussard

Vienne le 23 octobre 1916

Chère Madame,

Je reçois à l’instant votre lettre du 21, et m’empresse d’y répondre, en vous donnant tous les renseignements possibles.

C’était le 7 mai dernier dans le bois du « mardi gras » près Damloup à Verdun, le 140è de ligne montait aux tranchées pour faire la relève comme nous venions de passer 12 jours en première ligne.  Votre fils le Père Girot était monté de très bon matin avec le colonel du 140, ainsi que sa suite.  Il faut que je vous dise tout d’abord que le 140 n’a pas eu de la veine ; en montant nous relever, un obus était tombé en plein sur une section en tuant 14 et en blessant 11 ; c’était déjà un mauvais présage pour ce qu’il allait advenir dans la journée.

A peine le 140è venait d’entrer dans le bois que ce fut un marmitage effroyable d’obus de gros calibre de 210 mm.  Vous comprenez Madame lorsque ils pénétraient dans le bois un taube planait à faible hauteur au dessus du bois et allait porter les renseignements sur le mouvement de troupes, et alors 10 minutes après le marmitage en règle qui s’en suivit. Le bois possédait bien quelques cagnas mais malheureusement pas assez solides pour des obus d’aussi gros calibre.

Votre fils se trouve à ce moment dans une redoute, dans laquelle je me trouvais également ; c’est là que je le vis, quoique le connaissant déjà, lors des attaques de champagne du 25 septembre 1915.  Mais enfin il était toujours le même, toujours gai sous la mitraille, se dépensant sans cesse pour  porter les derniers secours aux blessés qui le réclamaient de tous côtés. Oui Madame il me semble le voir encore le 7 mai vers les midi ; à ce moment là il déjeunait avec le colonel et les officiers ; à chaque instant on venait annoncer pertes sur pertes, lui sans rien dire allait à l’endroit désigné sans même prendre son casque et allait secourir les blessés, administrant les derniers sacrements au plus souffrant. Alors il revenait sous la redoute, mais à peine était-il rentré que l’on venait annoncer d’autres pertes ; lui toujours avec le même calme et la même insouciance du danger repartait sans rien dire ; oh sans exagérer il a fait cette navette plus de vingt fois, et toute la journée ce fut ainsi.

Le bombardement ne cessait pas, le bois qui était encore assez épais ne formait qu’un affreux chaos de troncs d’arbres, de branches, coupés de fils de fer, le tout enchevêtré,  que c’est avec grand peine que l’on se frayait un chemin. C’était à peu près 7 heures du soir, le jour commençait à s’assombrir, je revenais de porter un ordre à mon régiment (étant agent de liaison au 415è). Je traversais le bois à travers les obus aussi vite que je le pouvais, pour aller rendre compte de ma mission à mon colonel qui se trouvait également à la redoute. Voilà qu’au milieu du bois, je vois une personne qui s’avançait dans ma direction, mais en sens inverse. Je reconnus de suite le Père Girot qui, je l’ai su après, allait administrer les secours de la religion à un sergent qui avait été blessé grièvement à l’autre extrémité du bois. Voilà que nous allions nous aborder. Nous étions à 5 à 6 mètres l’un de l’autre ; tout à coup un obus arrive et tombe entre nous deux. Je vois votre fils qui  lève les bras en l’air et tombe à la renverse comme une masse en disant : « Mon Dieu, je suis content de mourir, c’est ainsi que je voulais mourir ».

Je me précipite à son secours et me penche sur lui pour voir si c’était grave, et effectivement je vis qu’il était gravement blessé. Il avait les jambes brisées, un bras cassé, je crois, et une petite blessure à la tempe gauche d’où le sang s’échappait à flots. Alors le pauvre aumônier ne pensant pas à lui me dit : « Partez donc mon enfant. Ne vous exposez pas pour moi. Vous voyez bien que je suis perdu. »  Alors, pensez un peu Madame, si moi j’allais le laisser comme çà ! Je prends une rapide décision devant la violence des obus qui tombaient comme la grêle. Je le prends par son bras valide et le traîne comme je peux dans un gros trou d’obus qu’il y avait à proximité. Là au moins il était un peu en sécurité. Il aurait fallu qu’un obus  tombe en plein dans le trou où nous nous trouvions pour nous tuer. Avec mille précautions je l’étends comme je peux pour pas qu’il souffre trop (car il souffrait réellement le pauvre homme avec ses jambes brisées). C’est à peine s’il faisait entendre une plainte au milieu de ses prières, au moment où je lui causais il arrive un obus au bord du trou où nous nous trouvions, mais ô miracle ni l’un ni l’autre pas d’autre mal qu’une commotion qui m’envoya rouler sur votre fils. Par contre nous étions couverts de terre tous les deux.

Sans ce soucier de lui voilà qu’il me dit encore de partir, en me disant « Mais enfin partez donc mon enfant, vous voyez bien que je n’en ai pas pour bien longtemps à vivre ; allez, partez, car je ne veux pas que vous vous fassiez tuer pour moi. »  Alors moi je lui répondit qu’à aucun prix je l’abandonnerai ; alors là il me dit « brave enfant » et me bénit en me faisant avec son bras valide 2 signes de croix sur ma poitrine et sur mon bras droit. Ensuite il m’embrassa. 

Alors là je lui dit que j’allais le quitter 2 minutes pour aller chercher un brancard au poste de secours le plus proche. Et joignant le geste à la parole je le quittais et parti au galop chercher le brancard. Je revenais presque aussitôt avec le brancard et un brancardier pour m’aider à le porter. En arrivant au trou d’obus là où je l’avais mis, je le trouvais en pleine connaissance et priant Dieu à haute voix. Je le prends à bras le corps et je l’étends sur le brancard. Il souffrait beaucoup mais il supportait ses douleurs avec un rare stoïcisme. Enfin je me mets en tête et le brancardier en arrière, et on prend le chemin du poste de secours. Je vous garantis, Madame, que c’était pas commode pour faire passer le brancard à travers tous ces enchevêtrements divers. Pendant le trajet il priait Dieu pour qu’il nous épargne. Pendant tout le parcours il n’a cessé de dire « Mon Dieu ayez pitié d’eux. Mon Dieu protégez les ». 

Enfin tant bien que mal nous sommes arrivés au poste de secours. Là le major s’est occupé de lui.

 Alors il a demandé de lui déboutonner sa soutane et de prendre le petit ciboire qui se trouvait dans une petite poche. On lui a ouvert le ciboire ; il a prit une hostie et a fait la sainte communion. Puis il s’est mis à prier alors à voix basse.

Alors à ce moment là, Madame, je l’ai quitté votre fils. Vous comprenez comme j’étais agent de liaison on avait besoin de moi à chaque instant pour aller porter des ordres.

Environ une heure après je retournai au poste de secours pour aller voir comme il allait. Je lui adressais bien la parole, mais il ne me répondit pas. Il me regardait de ses yeux grands ouverts. Alors je compris que le brave Père Girot n’en avait pas pour longtemps à vivre. Dans la nuit je partis, vu que le 140 nous avait relevés dans la journée, et effectivement le lendemain j’appris que le saint homme avait succombé à ses blessures dans la nuit. Il repose en paix au cimetière de Dugny (Meuse).

Voilà Madame ce que j’avais à vous raconter et j’espère que ces quelques détails seront pour vous et votre famille une petite consolation. Vous pouvez être fière, chère Madame, d’avoir eu un fils brave comme il avait toujours été. C’était un véritable héros.

Voilà je pense que ma longue lettre vous fera plaisir.

Recevez chère Madame l’expression de mes respectueuses condoléances.

Ferdinand Reynier


                            

(Les documents et photos ont été donnés par M.B. Vigny, au nom des petits-neveux et petites-nièces de Dom Luc Girot)

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