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La Vie des Diocèses - émission de KTO du 24 juin 2019

Père ANIZAN Jean-Émile : un aumônier militaire à Verdun

pere-anizanUn aumônier militaire à Verdun

de 1914 à 1916 : le Père ANIZAN

conférence donnée par Jean-Yves Moy
mardi 28 février 2006

 

 

INTRODUCTION

La Grande Guerre a suscité un très grand nombre de travaux historiques, certains d’entre eux étant consacrés aux catholiques pendant le conflit. A cette occasion, des historiens ont souligné l’importante contribution du clergé français à l’apostolat auprès des troupes, celle des prêtres mobilisés comme soldats ou celle des aumôniers. Depuis quelques années, des études ont tenté par ailleurs de discerner les raisons pour lesquelles les combattants avaient tenu dans des conditions effroyables.

Dans cette double perspective, le séjour du P. Anizan dans le secteur de Verdun en qualité d’aumônier militaire pendant 18 mois apporte un éclairage sans doute modeste mais particulier à ces débats. La singularité tient d’abord à la personnalité de l’homme, âgé de 61 ans au moment où éclate la guerre. Ancien supérieur général d’une petite congrégation, les Frères de Saint-Vincent-de-Paul, démis de ses fonctions en janvier 1914 par Pie X, le P. Anizan porte encore en lui-même les traces du conflit qui a abouti à un véritable schisme congréganiste. Dès lors, alors qu’il fuit la guerre au sein de son institut, on peut s’interroger sur les raisons qui l’incitent à s’immerger dans le milieu d’une armée en guerre.

Autre paradoxe, au moment même où sa situation de religieux entre dans l’instabilité, (il a demandé au Pape de quitter sa congrégation), le P. Anizan revendique le statut d’aumônier militaire bénévole. Il choisit en outre le secteur de Verdun, pensant que la région serait particulièrement exposée aux combats.

La guerre, les armées qui s’affrontent vont constituer son horizon quotidien. L’homme ne se dissimule pas la violence de la réalité. Ses représentations sont fortement marquées par ses conceptions théologiques, politiques, morales et sociales. Elles révèlent  avant tout ses impressions, ses sentiments. On ne saurait y découvrir des témoignages de première ou seconde main formulés par les combattants.

Dans cet univers extrême, se développe l’action pastorale du P .Anizan dans une zone militaire fort peuplée. Cette mission, irriguée par sa vocation d’apôtre de la charité, s’appuie d’abord sur une présence quotidienne dans le milieu des soldats. Elle se propage par l’administration des sacrements et le développement de dévotions et d’œuvres spécifiques.

Tels sont les grands axe de cette contribution entièrement consacrée à la fonction d’aumônier militaire bénévole que le P. Anizan a exercée du 6 août 1914 au début février 1916.

Cette étude repose avant tout sur le fonds documentaire des Fils de la Charité et sur la visite effectuée en septembre 2005 à Verdun avec  Pierre Tritz. Les archives de la congrégation conservent le journal de guerre de 1914 rédigé du 6 août au 9 décembre 1914 ainsi que 207 lettres, 44 en 1914, 149 en 1915, 14 en 1916. Une large place a été faite à la citation de ces textes en raison de leur apport historique.

UN AUMONIER MILITAIRE MOTIVÉ SANS STATUT

LES MOTIVATIONS D’UN PRETRE DE 61 ANS

Le 6 août 1914, le P. Anizan quitte Paris pour l’est de la France. Il prend le train à 6heures et demi du matin à la gare de l’Est. Il arrive à Verdun à 8h du soir. Pour quelles raisons a-t-il décidé de devenir aumônier militaire à Verdun ?

Le journal de la guerre de 1914 apporte les premiers  éléments de réponse. La décision est prise, écrit le P. Anizan, dès la déclaration de guerre. La lettre qu’il adresse le 2 août au P. Desrousseaux, nouveau supérieur général, le confirme : je viens vous prier de vouloir bien m’autoriser à faire ce qu’ont fait presque tous nos anciens frères en 1870, à partir comme aumônier militaire volontaire (1). En raison de son âge, 61 ans, le P. Anizan n’est pas assujetti à des obligations militaires.

Ce choix participe d’abord de l’élan patriotique qui souffle en France. Le P. Anizan s’en prévaut, tout en lui conférant une connotation personnelle pastorale : Partout, écrit-il dans son journal, on constate un grand souffle patriotique. On parle de la patrie, du devoir, de la nécessité qu’il faut accepter bravement. Hélas ! On ne parle guère de Dieu et du salut des âmes. Certes, précise-t-il, j’aime la France, et je n’ai guère humainement parlant, je pourrais dire surnaturellement, de plus grand désir que de voir la France se relever et reprendre sa grande mission de fille de l’Eglise et de champion de la justice et du bien (2).

Autre raison, primordiale à ses yeux dans un tel contexte, le P. Anizan veut assurer la présence e Dieu parmi les combattants. En partant, note-t-il, mon désir était de représenter Dieu, bien humblement assurément, mais réellement, dans l’armée de France et auprès de nos chers soldats, de prendre aussi en mains, et hautement, la cause du salut des âmes et enfin de remplir au milieu de tant de fatigues, de souffrances et de peines, soit auprès de nos soldats, soit auprès des populations en deuil, le rôle de la charité qui est ma vocation (3). Une fois encore, le P. Anizan éprouve le désir, tel est le terme utilisé, de poursuivre la réalisation de sa vocation : diffuser la charité, l’amour de Dieu et du peuple, auprès de tous.

Sur le plan pratique, trois considérations guident son choix. Tout d’abord, la place de Verdun lui semble être le principal centre des opérations dans l’Est (4). Ensuite, sa nièce Ernestine, fille de la Charité, a été affectée à Verdun en qualité d’infirmière. Le P. Anizan peut donc compter sur cet appui familial et sur celui de sa communauté. Enfin, il connaît bien le nouvel évêque de Verdun, Mgr Ginisty (5), qu’il a rencontré quelques années auparavant lors de ses voyages dans l’Aveyron, ainsi que l’abbé Basinet responsable des œuvres militaires.

Dans son journal de la guerre, le P. Anizan n’évoque pas les autres raisons qui l’ont poussé à quitter Paris. Sa correspondance les révèle toutefois. Toutes résultent des suites de la crise de l’institut des Frères de Saint-Vincent-de-Paul.

Au début août 1914, le P. Anizan avait demandé par écrit au Vatican la dispense de ses vœux. S’il obtenait rapidement une réponse favorable, il tombait sous les interdictions édictées par le décret papal du 14 janvier 1914. Interdit de tout ministère dans les diocèses de Paris et Versailles, il devait être accueilli par l’évêque d’un autre diocèse. Certes, sa situation n’était pas encore parvenue  à ce stade. Cependant, elle était devenue intenable.

Le P. Anizan avait été relevé de la vice-présidence de l’Union des Œuvres. Cette dernière, prise dans la tourmente de la visite apostolique, hésitait sur la conduite à tenir à l’égard des religieux qui étaient sortis de l’institut ou qui allaient le quitter. Ces incertitudes avaient du reste contraint le P. Anizan à trouver un nouvel hébergement dans un appartement prêté par M. de Gontaut.

En outre, le bruit courrait dans les communautés que l’ancien supérieur général serait envoyé en retraite à Tournai, sous la coupe de M. Imhoff, un adversaire déclaré.

Enfin, le P. Desrousseaux, nouveau supérieur général, lui avait interdit d’aider les religieux sortis de la congrégation à trouver un évêque et un emploi. Une décision qui représentait pour le P. Anizan la goutte qui a fait déborder (…) la coupe. Mais je m’étais soumis, ajoute-t-il, je restais soumis et je ne suis parti que quand j’ai senti la situation intenable pour moi (6).

Ainsi, la venue d’Emile Anizan à Verdun procède-t-elle d’un faisceau de raisons liées aux difficultés personnelles qu’il rencontre lors de la crise de son institut et à l’aspiration bien légitime de renouer avec l’apostolat.

AUMONIER MILITAIRE BENEVOLE : UN STATUT NON OFFICIEL

Avant son départ de Paris, le P. Anizan avait recueilli, outre la permission de son supérieur général, un laisser passer du Ministère de la Guerre par l’intermédiaire du général Récamier et de la Croix-Rouge ainsi que les pouvoirs d’aumônier auxiliaire octroyés par l’archevêque de Paris.

A son arrivée sur place, surtout les visites effectuées aux forts de Vaux et Tavannes le 8 août 1914, à Douaumont deux jours plus tard, lui révèlent les limites des autorisations obtenues.

Dès lors, dans un premier temps, le P. Anizan régularise sa situation auprès du gouverneur militaire et de l’évêque de Verdun. Il devient  aumônier militaire d’un secteur délimité par l’autorité militaire.

Le 31 août, il s’interroge sur la question de son titulariat auprès de son ami le P. Josse : Pourriez-vous vous informer, lui demande-t-il, s’il ne serait pas possible de l’obtenir par M. de Mun ou par un autre, un titre d’aumônier titulaire. On me dit que M. de Mun obtient tout. Cela m’aiderait dans mon ministère et pour vivre ? Jusqu’ici j’ai vécu chez l’habitant avec mon argent mais voilà la population évacuée, nous restons en première ligne par conséquent presqu’isolés (7).  Ces quelques lignes posent la question du statut d’aumônier militaire au regard des ressources du P. Anizan et des initiatives d’Albert de Mun.

A cette date, le P. Anizan connaît l’action engagée par Albert de Mun auprès du gouvernement français. Sans doute, l’a-t-il apprise par les articles publiés dans les journaux catholiques après la déclaration de guerre.  Albert de Mun avait obtenu le 11 août 1914 la reconnaissance des aumôniers militaires volontaires par le gouvernement Viviani.  Dans un premier temps, les prêtres allaient vivre de la générosité des fidèles. Plus tard, la circulaire ministérielle du 12 novembre 1914 leur accordait  une indemnité journalière, l’accès au repas des armées, le grade et la solde de lieutenant. Les autorités catholiques créaient alors le bureau d’aumônerie militaire volontaire (8), destiné au recrutement des prêtres.

La titularisation dans un poste officiel séduit le P. Anizan au moment où sa situation matérielle devient précaire. Le 16 août déjà, il indique au P Josse qu’on a du mal à trouver la nourriture nécessaire (9). Deux semaines plus tard, l’évacuation de la population des villages à la suite des combats accroît encore des difficultés de ravitaillement. Aussi, le 1er septembre, le P. Anizan écrit-il à Albert de Mun afin d’obtenir  un titre officiel  qui lui permettrait surtout d’être nourri par l’armée (10). Aucune réponse ne viendra dans l’immédiat.

A partir du 9 septembre, le P. Anizan prend ses repas au Familistère avec les officiers à l’invitation du Capitaine Verdier. Le 15 septembre, il leur propose de venir manger au presbytère de Damloup. Nous sommes beaucoup mieux, écrit-il, que dans la Grange du Familistère ouverte à tous les vents (11). Ainsi, est résolue  la question de la nourriture. Le P. Anizan prendra désormais ses repas (qu’il paiera) avec les officiers de Damloup ou avec ceux des forts. Par ailleurs, il dispose de différentes sommes dont il ne précise ni l’origine, ni le montant, et qu’il a confiées à plusieurs personnes (12). Et ses amis lui adressent régulièrement des colis et des vêtements.

Aussi, à la fin du mois de septembre 1914, le P. Anizan abandonne son projet de titularisation faute de réponse d’Albert de Mun et en raison de la stabilisation de sa situation. Toutefois, à deux reprises, en octobre et en novembre, le P. Josse le relance, une initiative due sans doute à la sollicitude éprouvée pour son ami. La promulgation de la circulaire ministérielle du 12 novembre explique probablement la seconde tentative. Le P. Anizan écarte cette fois nettement la proposition : Laissez donc cela, répond-t-il, j’ai de l’ouvrage ici et mon titre d’aumônier volontaire me met à même de faire plus, je crois, qu’avec un titre officiel et une désignation trop précise (13). On en restera là.

Pendant tout son séjour dans la région de Verdun, le P. Anizan sera donc aumônier militaire bénévole, un statut qui n’était pas officiel et qui présentait des avantages et des inconvénients. Dans son livre Les Catholiques français pendant la Grande Guerre,  Jacques Fontana en souligne notamment les limites : l’aumônier bénévole, affirme-t-il, est soumis à la dépendance absolue de ses chefs, et de leur bon plaisir (14).

Il ne semble pas que le P. Anizan ait subi de telles sujétions. Au contraire, il souligne tous les avantages de son statut pour l’exercice de son ministère dans une lettre adressée le 1er décembre 1915 à Jean Derdinger : Je suis aumônier officiel  depuis le début quoique volontaire et sans traitement auquel je ne tiens nullement. Cela me donne aux yeux des hommes plus le caractère d’un ami.
Quand on touche, on a beau faire, par le temps qui court tout paraît plus ou moins intéressé. Je suis chargé d’un large secteur de front et je suis à la disposition non pas seulement d’un régiment territorial mais de toutes les formations de l’active, de la réserve et de la territoriale qui se trouvent dans ce secteur  (15).

Grâce à son statut particulier, le P. Anizan exerce un ministère désintéressé, libre de contraintes et large dans un vaste secteur.

LA GUERRE ET SES ACTEURS

Comment le P. Anizan se représente-t-il le conflit et les armées qui s’affrontent ?

LE SENS DE LA GUERRE

Dès les premières lignes du journal de la guerre de 1914, apparaissent les premiers linéaments de la pensée du P. Anizan sur le sens de la guerre. Certes, il partage le grand souffle patriotique qui a surgi en France. Mais, son plus grand désir humain et surnaturel, c’est de voir la France se relever et reprendre sa grande mission de fille de l’Eglise et de champion de la justice et du bien (16). Cette aspiration postulait un constat : la France a trahi sa double vocation. Cette trahison est évoquée déjà dans une lettre datée du 1er août. Je crains bien que nous ayons la guerre (…) Dieu nous garde et qu’il daigne ne pas nous faire payer toutes les fautes de nos gouvernants successifs et de ceux qui les soutiennent (17).

Deux mois plus tard, le P. Anizan explicite sa pensée. Depuis plus de 30 ans, affirme-t-il, la France est infidèle à sa mission (18).  Cette infidélité correspond à la période pendant laquelle les gouvernements ont mené une politique anticléricale, depuis les lois instaurant une taxe sur les biens des congrégations, jusqu’à la loi sur les associations en 1901 et la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905. Dès lors, ajoute-t-il, notre pauvre France méritait un châtiment. Quelle expiation que tout ce sang versé, ces angoisses universelles, ces incendies et ces ruines ! Mais je crois que Dieu nous relèvera en raison du bien qu’elle (La France) renferme encore (19).

Ainsi, la guerre est-elle représentée comme la punition infligée au pays pour l’expiation de fautes passées. Cette conception n’est pas propre au P. Anizan. On la trouve sous la plume d’évêques et de prêtres. Ainsi, Mgr Dubois, archevêque de Bourges, écrit en février 1915 dans une lettre pastorale : Ce fléau est aussi un châtiment divin. N’hésitons pas à le reconnaître (20).

Cependant au fil des mois, le P. Anizan qualifie la guerre en d’autres termes. Au début d’octobre 1914, il découvre pendant plusieurs jours l’horreur des combats.  Voilà trois rudes journées de combats, remarque-t-il. Non pas que j’ai combattu, sinon contre le diable, en confessant et administrant les blessés et mourants, mais enfin j’ai pu demeurer sur le champ de bataille avec le service de santé et juger de visu, une fois de plus et de plus près, des horreurs de la guerre. Canons, mitrailleuses, fusils ont fait rage pendant surtout les trois assauts livrés à Etain.
Le clocher est brûlé et sans doute une partie de l’église et le pays entier est bien endommagé. Il sera à reconstruire. Mais cela est peu en regard des vies d’hommes.
La mortalité il est vrai n’a pas été de notre côté aussi grande qu’on aurait pu craindre, mais il y a beaucoup de blessés. Le frère de M. Bard que vous connaissez, lieutenant, commandait une compagnie. Jusqu’à hier soir il est resté indemne au milieu des plus grands dangers.
Notre artillerie surtout a fait beaucoup de mal à l’ennemi.
Comme il voulait s’emparer à la baïonnette d’une de nos batteries qui n’était plus couverte, une autre dissimulée a anéanti près de 1 000 hommes en quelques minutes en tirant à mitraille à 50 mètres. On voyait hommes, bras, jambes  voler en l’air, c’était effrayant. Quelle triste chose que la guerre (21)

Désormais, la guerre représente pour le P. Anizanune terrible épreuve, une expression qui revient régulièrement dans les lettres. Pendant les combats qui se déroulent dans la Woëvre du 30 mars au 14 avril 1915, le P. Anizan  écrit  ainsi : Quelle terrible épreuve que la guerre (22). Et, il ajoute le 27 avril : il est pénible  de voir tant de souffrances et d’angoisses  (23). Loin de s’habituer à la violence, l’aumônier militaire en souligne le caractère insupportable pour lui-même et les soldats.

Cependant, cette épreuve demeure associée à l’idée d’expiation. Dans une lettre datée du 26 mai 1915, Emile Anizan qualifie la guerre d’immense holocauste, d’épreuve finale, destinée à compenser tant d’outrages faits à Dieu depuis si longtemps dans notre malheureuse France (24). Quelques semaines plus tard, il s’interroge toutefois sur la longueur du châtiment : Voilà, déjà onze mois que dure l’épreuve, que coulent les larmes et le sang. Quand l’expiation sera-t-elle suffisante ? (25)

L’arrivée de l’hiver aggrave encore le poids de la guerre. Les gelées, la pluie, le vent, la boue et les travaux incessants rendent l’épreuve fort lourde pour les hommes. Après Noël 1915, le P. Anizan revient une fois encore sur les rudes conditions de vie des combattants surtout dans les tranchées et il implore : Que Dieu daigne abréger ce terrible fléau ! (26)  Sous sa plume, la guerre, une terrible épreuve, est qualifiée désormais de fléau, le terme utilisé par Mgr Dubois quelques mois auparavant.

LES ACTEURS DE LA GUERRE : LES SOLDATS FRANÇAIS

Les infidélités de la France à sa vocation se sont diffusées dans le peuple. Emile Anizan en relève régulièrement des traces parmi les soldats. Il souligne notamment les conséquences jugées désastreuses de la formation donnée aux jeunes gens. Comme on sent, écrit-il en octobre 1914, l’effet de l’éducation sans Dieu ! Et comme le respect humain reprend son influence dès que les moments de grand danger semblent passés ! Et pourtant il y a du bon dans tout ce monde (27) ;  En 1915 il met en accusation l’école de la République,  jugée responsable en grande partie de l’éloignement religieux du peuple. Comme on sent l’influence de la première éducation et les ravages produits dans les âmes par l’école sans Dieu (28).

Simultanément,  Emile Anizan n’accable pas les hommes qui l’entourent. Il les considère comme les victimes d’un système : Assurément, affirme-t-il, l’égoïsme rège encore dans une grande partie de la société, égoïsme qui est la résultante fatale de l’impiété et de l’indifférence. Comment en serait-il autrement avec l’éducation donnée au grand nombre ? Sur quoi voulez-vous que s’appuient tous ces malheureux qui ne connaissent rien de Dieu ni de l’éternité ? Le contraire serait un miracle (29). La responsabilité d’une telle situation semble rejeter sur les élites.

La justification opérée au bénéfice des malheureux soldats est fondée sur le constat fait par le P. Anizan : la France renferme encore du bien. En octobre 1915, l’aumônier militaire porte un jugement positif sur les officiers qui l’entourent : Tous mes officiers sont très bons, je ne dis pas tous très pratiquants. Mais presque tous viennent à la messe du dimanche et pour moi personnellement la plupart sont des amis (30). En décembre 1915, il ne dissimule pas l’admiration qu’il éprouve à l’égard des soldats : Nous avons toujours des bombardements sur nos lignes et souvent des blessés et des morts. Que Dieu daigne abréger ce terrible fléau ! les soldats travaillent la nuit et montent les gardes le jour sur le front, absolument dans l’eau et souvent  sous les obus. Is sont admirables, de quel courage ils sont capables ! S’ils se mettaient au service de Dieu ! (31)

La sympathie générale qui l’entoure rapidement ne l’aveugle pas pour autant. Officiers et soldats apprécient le P. Anizan pour sa disponibilité, sa présence à leurs côtés en toutes circonstances et son courage. Mais, ces bonnes relations humaines ne signifient nullement qu’ils se convertissent : Je n’ai qu’à me louer de l’attachement de la plupart de mes hommes, constate-t-il en décembre 1914, mais je préférerais les voir attachés à Dieu (32).

La persistance de cet éloignement religieux l’amène à relativiser les effets de la guerre sur le relèvement tant espéré de la France. En mai 1915, il pense que ce relèvement viendra de l’action de saints prêtres après la guerre. Une solution jugée insuffisante quelques mois plus tard. Seule, une intervention divine permettra, à ses yeux, le retour de notre pauvre France à Dieu (33) tant l’ampleur de la tâche lui apparaît hors de portée des humains.

LES ACTEURS DE LA GUERRE : LES SOLDATS ALLEMANDS

Comment le P. Anizan se représente-t-il les Allemands ? Et d’abord comment les appelle-t-il ? Dans son journal et dans les lettres, l’aumônier militaire emploie différents termes : régulièrement :  les allemands, l’armée allemande, l’Allemagne, les soldats allemands, des compagnies allemandes, une colonne allemande, l’ennemi, les ennemis, une colonne ennemie.  Exceptionnellement, il utilise une expression héritée de la guerre de 1870 : une patrouille de Uhlans. On ne trouve pas sous sa plume le terme de boches pourtant fréquemment employée par les soldats.

Pour autant, l’adversaire est peint sous de sombres traits. Le déclenchement de la guerre est imputé par le P. Anizan à la duplicité de l’Allemagne et à ses desseins secrets (34), des accusations qui ne sont pas explicitées. Dans son journal de la guerre de 1914 et sa correspondance, l’aumônier militaire présente les soldats allemands comme des barbares. Pendant l’offensive sur Etain, en août 1914, il affirme : Les Allemands ne se gênent pas pour brûler les villages et pour faire mille actes de barbarie (35). Il voit en effet à l’horizon des villages en feu. Des trains de blessés passent fréquemment en gare de Vaux. Après les combats, le P. Anizan part à pied à Dieppe-sous-Douaumont. En arrivant, il constate que le bourg a été dévasté sauf l’église (36). Mais l’édifice sera touché au cours des combats ultérieurs.

Pendant la bataille de la Woëvre, (mi-septembre à la fin novembre 1914), la barbarie allemande se manifeste  dans le nombre élevé de morts. Les combats ne cessent pas, écrit le P. Anizan le 27 septembre 1914. Avant-hier, les soldats du génie ont enterré 17 000 cadavres. Ils étaient obligés de les tirer avec des gaffes et de détourner la tête à cause de la putréfaction. Ils n’ont pu même achever leur tâche. C’est horrible ! (37)

Autre manifestation barbare, les allemands brûlent tous les villages, laissant les habitants dans le dénuement le plus complet. En novembre 1914, le P. Anizan se rend à Mogeville et à Maucourt deux villages en ruine. L’église de Maucourt est dans un état pire que celle de Mogeville. Il ne reste que quelques pan de murs et au milieu un imbroglio de ruines inouï. Bancs brisés, débris d’autel, du tabernacle, des statues, du plafond des poutres le tout brisé. J’ai tiré de là un crucifix (38). Ces destructions choquent le P. Anizan qui note toutefois : je suis heureux quand je puis aller prier dans une église dévastée et reprise (39).

A plusieurs reprises, le P. Anizan jette le doute sur l’efficacité de l’artillerie allemande. Les soldats, écrit-il dans son journal, sont restés derrière les premières lignes de réserve mais ont été couverts d’une grêle de projectiles au milieu d’un vacarme et d’une fumée d’enfer. Heureusement, les projectiles allemands font plus de bruit que de besogne. Quelques semaines plus tard, il observe que le feu des allemands a fait grand tapage sans faire grand mal (40).

Qui remportera la victoire finale ? Pour le P. Anizan, la réponse est claire. Certes, la France s’est éloignée de Dieu. Certes, elle a été infidèle à sa mission. Mais, l’Allemagne cherche à dominer son adversaire par la terreur et la barbarie. Aussi considère-t-il que l’Allemagne est condamnée à la défaite finale maintenant, je le crois, affirme-t-il. J’en suis même convaincu (41)…

L’ACTION PASTORALE

LE CHAMP D’ACTION

A son arrivée dans la Meuse, le P.Anizan est investi de deux missions : celle de curé de paroisses et celle d’aumônier militaire. Dès le 14 août 1914, les autorités religieuses et militaires définissent en effet son champ d’action et ses pouvoirs. Mgr Ginisty, évêque de Verdun, lui confie la charge de curé dans toutes les paroisses du doyenné d’Etain ainsi que celle d’aumônier militaire dans le même secteur. Pour sa part, le général de division Michel Coutanceau, gouverneur de Verdun, le nomme aumônier militaire du sous-secteur comprenant Damloup et ses environs (42).

Les paroisses

Les paroisses dont le P. Anizan devient le curé se situent pour la plupart d’entre elles, dans la plaine de la Woëvre, au pied des Côtes de Meuse, à quelques kilomètres de Verdun. Il s’agissait alors de plusieurs villages ruraux. D’abord Damloup, qui comptait 323 habitants à la veille de la guerre. Le P. Anizan s’installera au presbytère dès son arrivée.  Ensuite, viennent Dieppe-sous-Douaumont, 340 habitants ; Vaux-devant-Damloup 287 habitants ; et Eix dont le nombre d’habitants était probablement voisin. Ces quatre localités vont former le noyau de l’action pastorale du P. Anizan auprès de leur population, du moins dans un premier temps.

Au-delà, se situaient dans la Woëvre ou dans les Côtes de Meuse d’autres villages dont les noms sont cités dans les textes : Mogeville 260 habitants, Maucourt, Fromezey, Abaucourt, Ornes 718 habitants, Fleury-sous-Douaumont, 422 habitants, ces deux dernières localités ayant été totalement détruites en 1916 pendant la bataille de Verdun. Le P. Anizan ne s’occupera pas directement de ces autres villages. Il ne vient à Fleury que le 29 août 1914. De même, il ne visite Etain, 3000 habitants, qu’une seule fois le 20 août 1914, à la veille de l’offensive allemande dans le secteur. Il faisait alors la connaissance du curé de la ville (43).

Le secteur militaire

Le secteur militaire dont le P. Anizan est chargé comprend deux parties : d’une part les cantonnements situés dans et autour des villages, d’autre part les forts, ouvrages et tranchées situés dans les Côtes de Meuse.

Outre la population civile, Damloup et les localités voisines accueillent, en effet, dès le début de la guerre, de très nombreuses troupes de soldats. La frontière avec l’Allemagne est alors toute proche. Et pendant les premiers mois de la guerre, les lignes du front vont se fixer dans la région.

Dès lors, les villages se transforment en cantonnements ou lieux de passage vers les tranchées et les zones de combats. Ainsi, à la sortie de Damloup, l’armée installe une batterie, un ouvrage en terre levée, renforcée par des traverses bétonnées et munie de six canons de 95 mm. Il s’agit peut-être de l’abri de combat que le P. Anizan mentionne dans son journal de guerre à partir du 9 septembre 1914 (44). De même, Eix comporte un petit ouvrage destiné à l’infanterie, un casernement comprenant deux abris maçonnés. Le P. Anizan assure les fonctions d’aumônier militaire des soldats de ces cantonnements.

Entre la plaine de la Woëvre et Verdun s’étend du nord au sud la Côte de Meuse. Cette région boisée et vallonnée formait alors la place forte de Verdun. Après la défaite de 1870, la France y avait construit 19 forts et 8 ouvrages. Ce dispositif complexe édifié sous la direction de Séré de Rivières entre 1875 et 1914 était destiné à prévenir toute attaque militaire contre Verdun.

Plusieurs fortifications dominent le village de Damloup. Le fort de Douaumont constitue un vaste ensemble défendu en 1914 par 7 officiers et 477 sous-officiers et soldats. Pendant la guerre, il accueillera plus de 830 hommes. Le fort de Vaux, achevé en 1912, peut accueillir 250 hommes. Il est armé de 10 canons dont 6 de 75 mm. Le fort de Tavannes, moins important, comprend cependant 39 pièces destinées à  abriter les soldats. Le fort de Souville comporte 32 pièces, 2 canons de 155 mm et deux batteries annexes et il est servi par 213 hommes.

L’ouvrage de La Laufée, souvent cité par le P. Anizan, était à l’origine un abri de secteur pour une batterie d’artillerie à l’air libre. En 1904, les locaux de l’abri avaient été renforcés par du béton armé. Des magasins à munitions avaient été creusés sous 3 ou 4 mètres de terre. Une tourelle de 75 avait été placée au sommet de l’abri. L’ensemble distribué sur 3 étages comportait 80 places de couchage pour les hommes.

Outre ces forts, les soldats creusent, au cours de la guerre, différentes lignes de tranchées entre les forts et ils s’y installent.

D’août  1914 à janvier 1916, le P. Anizan assure l’aumônerie militaire au fort de Tavannes, parfois à ceux de Vaux et Souville, à l’ouvrage de La Laufée, ainsi qu’auprès des troupes présentes dans ce secteur.

Cependant, les combats et les batailles qui se déroulent à partir d’août 1914 dans la région modifient rapidement le ministère du P. Anizan. A partir du 8 août, les troupes allemandes exerçaient une poussée sur Spincourt et Mangiennes, au nord de Damloup. Le P. Anizan indiquait au P. Josse : J’ai vu un certain nombre de blessés du combat de Mangiennes pas très éloigné d’ici (45).

Le 20 août, le général Joffre lançait l’offensive générale des armées vers les frontières belges. Mais l’échec de cette offensive l’obligeait à ordonner une retraite générale. Le 26 août, les armées allemandes avançaient, occupant Etain après trois jours de combat. De la mi-septembre à la fin novembre 1914, se déroulait la bataille de la Woëvre et des Hauts de Meuse. Les armées allemandes tentaient pendant plusieurs mois de s’emparer de la place forte de Verdun.

Ces opérations militaires provoquent un exode massif de la population civile. Dans la région de Damloup, le départ des habitants se produit après les combats d’Etain, au cours des derniers jours du mois d’août et au début du mois de septembre. Le P. Anizan le constate dans une lettre adressée au P. Josse : La population est partie, à part 7 à 8 hommes nous n’avons plus que des soldats (46). Dès lors, son ministère paroissial cesse presque totalement.

L’action pastorale du P. Anizan va se développer en direction des soldats et des officiers. La tâche est cependant fort lourde en raison de la présence de très nombreuses unités militaires engages dans la bataille de la Woëvre et des Côtes de Meuse. Selon un premier recensement effectué dans les archives militaires, des dizaines de régiments d’infanterie de ligne, d’infanterie coloniale, d’artillerie, de dragons, de cavalerie, plusieurs bataillons de chasseurs à pied participent en effet aux combats en 1914 et 1915.

Dans son action, le P. Anizan noue-t-il des rapports privilégiés avec les officiers ? Certes, il entretient de bonnes relations avec les officiers. Il déjeune avec eux. Sans doute partage-t-il aussi avec ces hommes un fond culturel commun. Pour autant, cette proximité ne le coupe pas des soldats. Elle constitue pour lui le passage obligé pour les rencontrer. Sans l’accord des officiers, le P. Anizan aurait été dans l’impossibilité d’atteindre les hommes de troupe.

Dans une lettre du 6 décembre 1915, l’aumônier militaire bénévole prodigue du reste des conseils au P. Devuyst au sujet de l’attitude qu’il convient d’observer vis-à-vis des officiers : Je ne vous engage pas à vous lier pour les parties du soir (les jeux). Si  vous paraissez y adhérer pleinement, on trouvera bizarre que vous vous retiriez ensuite.
D’autre part si vous vous refusez entièrement, on verra … blâme là où il n’y en a pas.
A mon avis, il ne faut pas prendre l’habitude de vous y mêler, mais le faire de temps en temps quand vous verrez qu’on  le désire beaucoup. Il est certain que plus tard on se souviendra de la guerre et on ne manquera pas de dire que les prêtres étaient de bons vivants s’ils se sont montrés semblables aux officiers. D’autant que ceux-ci vivent vraiment bien. Je ne les en blâme du reste pas. Et puis, il y a la question des hommes qui savent tout et sauront que, quand vous êtes là, vous passez vos soirées à jouer. Il y a là une question de tact que l’on ne peut régler que sur place.
Dans les rapports avec le corps des officiers il faut un mélange de respect, de bonne amitié, de réserve et d’ouverture que les circonstances modifient en + ou en – selon les individus
(47).

Emile Anizan livre assurément à son correspondant la ligne de conduite qu’il observe lui-même.

LA CAUSE DU SALUT DES AMES

Dès son arrivée à Verdun, le P. Anizan place son action sur le terrain apostolique dans le droit fil de sa vocation. Comme nous l’indiquions plus haut, il aspire en effet à représenter Dieu dans l’armée et auprès des soldats, à se vouer totalement au salut de leurs âmes et à leur apporter la présence de la charité.

Quelques mois plus tard, l’aumônier militaire réaffirme avec force cette conception de sa mission.  Je prêche, écrit-il, je cause, je confesse, je remonte (le moral des hommes), je marche, je prie, je passe sous les obus, j’administre, j’enterre, je tâche en un mot de faire l’œuvre de charité au milieu des œuvres de haine et de sang, de faire l’œuvre de Dieu au milieu de ces luttes qui doivent réjouir l’enfer  (48). Son insertion dans le milieu militaire, la vie commune menée avec les officiers et les soldats ne modifient pas la ligne qu’il s’était fixé auparavant.

Le P. Anizan ne joue pas le rôle de supplétif militaire dans l’armée. Il s’affirme comme un prêtre, un pasteur en charge d’une vaste communauté. Par sa présence et son action, il personnifie les forces de vie, l’amour de Dieu et l’amour du peuple, au milieu des entreprises de mort représentant l’enfer. Cette haute conception de son ministère implique à ses yeux une présence fidèle parmi les soldats. Aussi, en dehors de ses déplacements à Verdun tous les 15 jours, le P. Anizan repousse à plusieurs reprises les sollicitations de ses amis qui l’incite à passer quelques jours avec eux (sauf une rencontre à Bar-le Duc avec Henry Tardé le 9 août 1915).

Cependant, tout en affirmant sa particularité, le P. Anizan se rapproche aussi des hommes qu’ils rencontrent chaque jour. Dans ses lettres, il parle de nos soldats, nos forts, nos avant- postes. A partir de janvier 1915, il signe de son prénom et de son nom, suivi de la mention aumônier militaire. Ces signes manifestent l’ampleur prise par son insertion dans son milieu de vie.

Dans l’exercice quotidien de cette mission affleurent les conceptions théologiques particulières de cette époque. L’administration des sacrements, pénitence, eucharistie, extrême-onction, occupe une place essentielle. Pour le P. Anizan, leur accueil et leur réception par les soldats constituent en effet la voie de leur réconciliation avec Dieu. Pour autant, l’exercice de la charité représente aussi le canal de leur rapprochement. Fondée sur ces deux piliers, son action pastorale va toutefois être marquée par les circonstances exceptionnelles dans laquelle elle se développe.

A LA RENCONTRE DU PEUPLE DES SOLDATS

Une vingtaine d’années auparavant, lorsqu’il était aumônier de la maison de Charonne, le P. Anizan avait établi son apostolat sur la rencontre avec les gens du quartier. Ce choix répondait  à l’impérieuse nécessité d’aller au peuple qui ne fréquentait plus les églises. Une orientation pastorale reprise du reste par le pape Léon XIII et les milieux catholiques.

Redevenu pasteur dans la région de Verdun, le P. Anizan renoue avec cette conception par conviction assurément mais aussi par obligation. Son troupeau composé d’officiers et de soldats est affecté dans des forts, des cantonnements ou des tranchées. Ces hommes ne disposent nullement  de la liberté de leurs mouvements. Ils ne peuvent aller et venir à leur guise, sauf autorisation expresse de leur supérieur hiérarchique. Leur vie quotidienne est encadrée par un règlement strict et un emploi du temps fait d’exercices militaires, de combats et de travaux. Ces contraintes inhérentes à la guerre s’imposent aussi au prêtre qui doit dès lors adapter son action pastorale s’il veut exercer son ministère.

Chargé d’un vaste secteur (cf. supra), le P. Anizan tout en résidant au presbytère de Damloup se déplace chaque jour pour aller à la rencontre des soldats. Rapidement, il organise ses courses. Deux jours par semaine, il rend visite aux hommes du fort de Tavannes et de l’ouvrage de La Laufée. Il va aussi rencontrer les bien-portants et les malades affectés aux forts de Souville et Vaux. De même l’aumônier militaire rencontre régulièrement les soldats des cantonnements, à Damloup même, à Dieppe-sous-Douaumont, à Vaux, à Eix, à Mogeville ou Maucourt. A partir du début septembre 1914, il va chaque soir faire une petite visite au poste avancé de Damloup. Lorsque la ligne de front se stabilise, il passe des heures avec les troupes des avants postes. Il écoute, il parle, il réconfort, il distribue des cigarettes, des cigares, des médailles, des chapelets.

Chaque jour le P. Anizan parcourt donc des kilomètres le plus souvent à pied. Pour se rendre à Tavannes ou à La Laufée par exemple. Il emprunte les sentiers encore boisés qui relient la plaine de la Woëvre aux Côtes de Meuse. On m’offre quelquefois, révèle-t-il au P. Josse, un cheval ou une bicyclette, mais jusqu’ici j’ai préféré mes jambes qui sont très bonnes et avec lesquelles je puis prendre les chemins et sentiers de traverse (49). Dans certains cas, il profite de l’automobile d’un soldat ou d’un officier. Dans d’autres, il prend le train des chemins de fer meusiens qui circulent encore.

Ces courses sont fatigantes. Surtout l’été sous le soleil ou l’hiver sous la pluie et la neige. Le 2 novembre 1915, le P. Anizan note dans une lettre qu’il vient de passer trois jours de grosses fatigues : Aujourd’hui, écrit-il, de 6 heures du matin à 4 heures du soir je ne me suis guère arrêté de patauger dans une boue immense, de marcher par le vent et la pluie (50). Les vêtements ecclésiastiques  ne sont guère adaptés  à ces déplacements. Ils sont mouillés successivement par la pluie et la sueur, remplis de boues et déchirés par les réseaux de fils de fer barbelés. Au P. Josse qui s’émeut de l’usure de ses habits et qui lui propose d’acheter des neufs, le P. Anizan répond : Assurément une soutane et une douillette seraient utiles, mais il faudrait du très solide et pas trop long (51).

Ces déplacements sont aussi  dangereux. En octobre 1914, le P. Anizan passe trois journées sur le champ de bataille près d’Etain sous le feu des fusils et des canons. En 1915, il se rend régulièrement aux avants postes le long de la ligne de front. Damloup même reçoit des obus à plusieurs reprises. L’homme est courageux parfois même téméraire. Il éprouve cependant dans son corps le poids du vacarme et de la peur. En septembre 1914, il est pris des entrailles comme beaucoup d’autres. Après ma messe, ajoute-t-il, je prends une pilule d’opium (52). En février 1915, le P. Anizan est malade pendant quelques jours de la grippe. Au cours des semaines suivantes, il reconnaît dans plusieurs lettres que l’insécurité permanente, le bruit assourdissant des armes, la présence permanente de morts et de blessés engendrent chez lui une grande fatigue nerveuse. A l’automne 1915, il est pris par une crise de rhumatisme due à l’humidité. Plus généralement, les déplacements quotidiens suscitent en 1915 des douleurs dans les jambes et les pieds.

Néanmoins, sa disponibilité, son courage, sa présence régulière dans les tranchées, les forts et les cantonnements lui valent la sympathie générale des soldats et des officiers.

FACILITER L’ACCES DES SOLDATS AUX SACREMENTS

Dans sa fonction de pasteur, le P. Anizan considère que l’administration des sacrements est essentielle. Deux d’entre eux occupent une place particulière dans son apostolat : l’eucharistie et la pénitence (53). En ce domaine, sa pratique s’adapte une fois encore aux circonstances et aux milieux des soldats.

Le dimanche matin, deux messes sont célébrées pour les soldats. Dans un premier temps à 6heures et demi et 11h à Damloup et à partir de la fin de novembre 1914, à 8 heures et demi dans l’église de Dieppe (village repris par l’armée française) et  à 11h dans celle de Damloup. Ces célébrations sont rehaussées par des chants interprétés par des jeunes filles, des soldats ou des artistes de l’Opéra mobilisés. En novembre 1915, à l’invitation du P. Anizan, Mgr Ginisty vient passer un dimanche dans les cantonnements. Le dimanche soir, les hommes disponibles assistent au Salut du Saint Sacrement ou aux vêpres. Pendant la semaine, l’aumônier militaire dit la messe à Damloup, seul ou le plus souvent avec quelques hommes.

A la demande des soldats, le P. Anizan organise des célébrations particulières. Ainsi, le mardi 8 septembre 1914, il célèbre la messe à 4 heures du matin pour un officier et cinq hommes venus spécialement à l’ouvrage de La Laufée et le mercredi 30 septembre, à 3heures et demi du matin pour les soldats qui partent en reconnaissance une heure plus tard (54). Le 2 novembre 1914, alors que se poursuit la bataille de la Woëvre, le P. Anizan note dans son journal : La section du 164 (Cne Verdier) a été appelée il y a une quinzaine à faire partie d’une colonne mobile de combat. Ce départ a donné lieu à une cérémonie touchante. La veille au soir, à la suite de l’exercice du Rosaire, de vingt à trente soldats se sont confessés. J’ai dit la messe le lendemain à 5h et tous sont venus communier avec leur capitaine en tête. C’était comme une veillée de  bataille. Le capitaine Rob. Du 36ème qui a succédé  au Cne Verdier en a été très touché et impressionné. Le Capitaine Verdier avant de partir m’a fait des recommandations pour sa famille et m’a demandé, en cas qu’il soit frappé, de veiller un peu à l’éducation de son fils. Plusieurs soldats m’ont donné l’adresse de leur femme, de leur famille, me demandant de leur écrire et de les aller voir s’ils venaient à succomber. En attendant l’heure du départ, mon petit ordonnance s’est aussi confessé (55).

De même, l’aumônier militaire est fréquemment sollicité pour les enterrements des soldats tués. Le 19 septembre 1914, il préside le convoi de deux hommes. Leur cercueil est couvert du drapeau français. Quelques mois plus tard le cérémonial a changé. Il s’est adapté aux attentes des soldats. Le 3 décembre, la cérémonie se déroule en deux temps à Dieppe pour un sergent : le matin, la messe, l’après-midi l’office accompagnant l’inhumation du défunt au cimetière : J’arrive à Dieppe à 7h1/2, écrit le P. Anizan. Une vieille femme émigrée et revenue, se confesse à mon passage, dans son lit. Arrivé à l’église à 8h moins ¼ je trouve un sergent du 365è tué la veille en faisant une patrouille. Il est là étendu. Dans l’église où j’ai promis de dire la messe, on me demande de la dire en noir et pour lui, demande faite par ses hommes. Je confesse une douzaine de soldats d’abord. L’église est presque pleine. Plusieurs officiers et une quinzaine de soldats communient. Deux soldats chantent le Dies irae et le De profundis. Après la messe je porte le Bon Dieu à la pauvre vieille de 84 ans. Puis je déjeune à la hâte à la popote du capitaine commandant le cantonnement. Je pars aussitôt pour Mogeville un village en ruines qui est maintenant à nous et où sont les avant-postes de ce côté. C’est à 4 kilom. De Dieppe. J’y vois quelques postes de soldats. Je leur cause, les encourage, leur donne des nouvelles, leur distribue de petits chapelets, car ce ne sont pas toujours les mêmes qui restent là. Il me faut, bien entendu, donner le mot d’ordre. Je vais faire une visite à l’église qui n’est plus qu’une ruine. J’y enlève quelques objets saints, j’y fais quelques prières, quand deux obus lancés par les Allemands tombent sur le village. On n’y fait guère attention.
Je reviens par le vent et la pluie. 4 ou 5 obus tombent encore sur Mogeville. Je déjeune à Dieppe avec les officiers. A 2h convoi du sergent.
Il y a là 200 à 250 soldats de ses camarades. Avec 2 d’entre eux, je chante les Vêpres des morts, puis je le conduis au cimetière, où son capitaine dit quelques mots au milieu des sanglots de tous ces hommes qui p peuvent avoir  demain le même sort.
Le capitaine de mon cantonnement a envoyé une voiture qui me ramène
(56).

Les grandes fêtes religieuses font l’objet d’une préparation et d’un cérémonial particulier. Notamment, Pâques, la Toussaint et Noël.

Le 1er novembre 1914, les soldats viennent nombreux assister aux deux messes, en dépit de l’envoi de renfort pour dégager une patrouille cernée dans les bois. Il y a deux ou tables de communions. Pendant la cérémonie, sont exposées et bénies des couronnes et des croix de fleurs fabriquées par les hommes pour les tombes de leurs camarades. Le soir, à 5 heures, le P.  Anizan préside un salut du Saint Sacrement. Le 2 novembre, des soldats viennent à la messe et communient (57).

En 1915, les célébrations durent trois jours. Le 2 novembre, le P. Anizan dit trois messes, la première dans une grange bondée de soldats qui ont voulu chanter la messe des morts, absoute etc… les deux autres à Damloup (58). L’aumônier militaire répond une fois encore aux attentes des hommes. Ces derniers veulent honorer la mémoire de leurs camarades tués au combat. Ainsi, les journées des 1er et 2 novembre se transforment en fête des morts.

Il en est de même lors de la fête de Pâques en 1915. Le P. Anizan avait prévu de dire la messe à Dieppe le dimanche matin 21 mars. Malgré les bombardements, il se rend dans le village. Il confesse une trentaine de soldats, mais il ne peut pas dire la messe en raison de la situation. La cérémonie se déroule le lendemain à Damloup. Ils étaient 60 à 80, indique le P. Anizan dans une lettre. Ils ont chanté, je leur ai parlé, après la messe de communion je leur ai donné la bénédiction du St Sacrement. Un de profundis chanté pour les nombreux camarades tués a tout terminé (59). Les hommes ont reçu des médailles et deux tablettes de chocolat pour qu’ils ne repartent pas à jeun. Ainsi, lors de la célébration de Pâques, une place est faite à la commémoration des morts.

Le journal de la guerre et les lettres ne livrent aucune information au sujet de la fête de Noël de 1914. En revanche, nous connaissons un peu mieux celle de 1915. Le P. Anizan espérait célébrer une messe de minuit très belle à Dieppe. Il la préparait avec le concours du général de brigade. Mais dans la soirée du 24 décembre, un message téléphonique annonçait qu’à 11 heures toutes nos batteries du secteur allaient tirer et qu’en vue des représailles il fallait se préparer à descendre dans les caves et les abris. Dès lors, l’église préparée était  en danger car on a déjà tiré sur elle, il a fallu renoncer à la messe de minuit. Enfin, les messes et les offices du jour ont été très bien (60).

Parmi les initiatives prises par le P. Anizan pour adapter la liturgie au milieu militaire, figure l’adoption du Petit paroissien du soldat. Publié chez Lethielleux  à partir de 1914, ce missel était conçu pour les soldats (61). Il se terminait par ce couplet patriotique : Souviens-toi que tu as ton Dieu à servir, tes chefs à respecter, tes camarades à aimer, ta consigne à observer, ton honneur à garder, ton foyer à protéger, ton drapeau à glorifier, ta patrie à venger. Le P. Anizan le trouve très bien. En juillet 1915, il en a distribué déjà un millier. D’autres lui sont envoyés ensuite pas Jean et Lucienne Derdinger.

Autre sacrement, la pénitence occupe une place centrale dans le ministère du P. Anizan. Dans son étude de spiritualité pastorale,  La Brisure, Philippe Denis relève que le terme confesser revient 51 fois dans les 24 pages dactylographiées du journal de la guerre (62). Pendant son voyage dans le train, le 6 août 1914, le P. Anizan entend la confession d’un maréchal de logis qui se trouve dans son compartiment. Ensuite, il n’arrêtera pas d’administrer le sacrement aux civils comme aux militaires. Officiers et soldat bien portants, malades ou mourants se confessent dans les églises, avant ou après les messes, dans les forts, dans les tranchées, sur les chemins. L’aumônier militaire est toujours disponible pour les entendre à n’importe quelle heure de la journée.

Selon Philippe Denis, il ne s’agit pas d’une forme d’acharnement. La pénitence représente au contraire pour le P. Anizan le sacrement du pardon, de la réconciliation avec Dieu et avec les hommes. Pour Philippe Denis, l’aumônier militaire constate les relations meurtries entre les peuples avec cette monstrueuse guerre internationale. Il sait les difficultés des relations des hommes avec Dieu dans un univers où Dieu semble totalement absent (63).

DEVOTIONS ET ŒUVRES

Des formes de dévotion très simples apparaissent parmi les troupes. Le P. Anizan le constate dès son arrivée à Damloup. Le 15 août 1914, les offices de l’après-midi, vêpres et salut, sont accompagnés de la récitation du chapelet (64) une pratique qui se renouvelle désormais tous les dimanches soirs.

De surcroît, les soldats demandent des petits chapelets en acier. Le P. Anizan sollicite aussitôt l’aide du P. Josse qui en fournira régulièrement. Sans doute, les hommes accordaient-ils à ces chapelets, aux médailles (dont certaines étaient décorées d’une cocarde tricolore), aux scapulaires portés ostensiblement sur la poitrine des pouvoirs protecteurs contre le danger. Néanmoins, ces dévotions attestent aussi de la vitalité de la piété mariale parmi les soldats (65).

Du reste, le P. Anizan va le constater à son corps défendant. Dans une lettre du 14 octobre 1914, il indique : Nous faisons le Rosaire chaque jour avec les soldats libres quand je ne suis pas aux combats, autrement ils le font seuls (66). Le P. Josse lui envoie régulièrement les feuillets du Rosaire Vivant, diffusés d’ailleurs par l’Union des Œuvres.  Mais l’aumônier militaire ne l’instaure pas. Il éprouve des doutes au sujet de sa mise en place parmi les soldats affectés aux premières lignes et préoccupés par la présence des troupes allemandes. Leur demander de s’enrôler en ces moments critiques ne me paraît pas pratique, explique-t-il. Les territoriaux des cantonnements, pour leur part, ne comprendraient rien à une dévotion comme celle-là (67). Il est vrai que le Rosaire Vivant créé par Pauline Jaricot en 1826 impliquait l’association de 15 personnes priant chaque jour un mystère, chacun des membres recrutant 5 autres personnes qui, elles-mêmes, en amenaient 5 autres. Cette chaîne de piété était-elle réalisable dans l’armée en temps de guerre ?

En janvier 1915, le P. Anizan la met néanmoins en place (68). Probablement à la suite des instances de son ami, le P. Josse. L’aumônier militaire est apparemment surpris des résultats. Le 28 janvier 1915, il en témoigne : j’ai hâte de recevoir les feuilles du Rosaire de Janvier que je vous ai déjà demandées, je crois. Il m’en faut une dizaine. Aujourd’hui dans mon second cantonnement, j’ai eu à 3h et ½  réunion du rosaire. Une soixantaine ont pu y assister et y ont assisté. On y a chanté des cantiques, récité le chapelet médité et j’y ai fait une allocution. J’y ai distribué des chapelets et des scapulaires du Sacré Cœur à mettre sur la poitrine. Mais je n’ai pu leur donner les billets jaunes. Je ne les reverrai que dans six jours, car ils repartent pour un front assez éloigné et en dehors de mon secteur (69). Le Rosaire Vivant prend racine parmi les soldats des cantonnements.

Au cours des semaines suivantes, le mouvement se répand dans de nouvelles unités. A la mi-février 1915, la pratique est déjà implantée dans 5 compagnies (70), le P. Anizan étant manifestement impressionné par le zèle des soldats. Dans une lettre adressée le 23 février 1915, il explique à son correspondant les exercices du Rosaire : (…), ceux qui se reposent deux jours, du front, me demandent de venir présider des réunions du Rosaire. Ainsi ce matin, deux soldats sont venus me demander  de la part de leurs camarades.
A 1h j’arrivais. Nous mîmes la statue de N.D. sur le grand autel entourée de bougies. (Le Saint Sacrement n’y est pas). Cantique, allocution, récitation du chapelet et distribution de médailles scapulaires et autres. Ils retournent ce soir en face de l’ennemi et d’autres vont les remplacer que je présiderai à leur tour. Beaucoup se confessent et communient
(71).

En mars, le mouvement ne faiblit pas. Le 22 mars 1915, le P. Anizan commande au P. Josse des feuillets pour 20 quinzaines (72), soit pour 300 personnes. En mai, il note les effets positifs de cette dévotion : J’ai reçu les feuilles du rosaire et aussi votre lettre datée du 27. Les soldats des quinzaines sont fidèles et j’en vois qui se sanctifient vraiment. Un certain nombre se confessent et communient tous les quinze jours, tous les huit jours. D’autres communient plus souvent et certains vivent en état de grâce (73).

La pratique qui se poursuit en 1915 rencontre des difficultés en janvier 1916. Les feuillets n’arrivent plus et les quinzaines créées dans les unités sont livrées à elles-mêmes en raison du changement de leur affectation (74). Ces incertitudes passagères liées à la guerre ne sauraient altérer le constat. Les soldats ont puissamment recouru à la dévotion mariale, source pour eux d’un réconfort certain et d’une pété simple qu’ils pouvaient aisément pratiquer dans les tranchées ou aux avant-postes.

Comme dans d’autres unités le P. Anizan tente aussi de développer la dévotion à Jeanne d’Arc. Celle-ci n’est pas encore canonisée. Mais, n’incarne-t-elle  pas déjà la sainte nationale et guerrière ? (75). En mai  1915, l’aumônier militaire demande au P. Josse de lui envoyer 5 à 600 brochures qu’il a écrites lorsqu’il était à Charonne (76). Il en distribue 300 à la fin de la messe du dimanche 23 mai après avoir prêché sur Jeanne d’Arc (77). Ces opuscules ne semblent guère appréciés par les soldats. Aussi, en décembre 1915, le P. Anizan demande-t-il  au P. Josse de ne plus en adresser car elles l’encombrent et ne sont guère pour le milieu des soldats d’ici (78). Attentif aux attentes des hommes, il perçoit une fois encore que la dévotion à Jeanne passe par d’autres voies que ses brochures.

A la fin août 1915, le P. Anizan envisage la réalisation d’un nouveau projet pour les soldats : créer une bibliothèque. La demande est faite le 25 août dans une lettre adressée au P. Josse. Le fonds comprendrait des romans à thèse de l’école de Paul Bourget, Bourget lui-même, René Bazin (la terre qui meurt,  Les Oberlé, tous ses ouvrages sauf L’isolée), Henry Bordeaux, Pierre l’Ermite, ainsi que les brochures scientifiques de l’abbé Moreux. Il ne comporterait pas de récit de guerre peu prisé par les soldats. Il serait complété par des jeux tranquilles, cartes ou jeux portatifs. Le P. Anizan demande au P. Josse de solliciter le concours du prêtre de Saint-Sulpice chargé de la bibliothèque des familles, du général Allard, Gros bonnet de Saint-François de Sales (79), de la veuve Dubois, du journal La Croix, de la directrice de l’œuvre des Bibliothèques catholiques (80).

Les premiers livres arrivent à Damloup au début septembre 1915. Cette livraison ne convient pas totalement au P. Anizan qui met en cause les intérêts des éditeurs : J’ai ici des hommes et non des jeunes filles et des enfants, écrit-il, et les petits livres anodins n’ont pas cours. Malheureusement nos bibliothèques catholiques se préoccupent trop peu d’adapter leurs livres aux milieux. Elles désirent faire du bien sans doute mais la question financière joue un trop grand rôle. On comprend que les éditeurs cherchent à écouler leurs rossignols, quitte à faire des conditions de bon marché alléchantes. Le P. Anizan déconseille plusieurs ouvrages : La Colline inspirée de Barrès, L’isolée de René Bazin et Le démon de Midi de Paul Bourget qui ne seraient pas compris par les soldats (81). En revanche, il demande que lui soit envoyé Le soldat Bernard, de Paul Hacker. Ce livre raconte la conversion d’un soldat socialiste et antimilitariste. Ce serait, ajoute l’aumônier militaire, très bon pour quelques-uns d’ici (82).

Grâce aux envois effectués par différents correspondants (dont la Bonne Presse et les Bibliothèques populaires), deux cantonnements disposent en octobre 1915 d’une bibliothèque. En outre, le P. Anizan sollicite l’aide de ses amis afin d’aider sa nièce, sœur Hélène, à créer une bibliothèque pour les soldats blessés de l’ambulance de Chaumont. Outre les romans, indique le P. Anizan, il faudrait aussi toutes les illustrations possibles, car certains aiment beaucoup les images. Les malades surtout les blessés ne peuvent s’appliquer. Les images leur plaisent (83).

CONCLUSION

Quels effets a produit l’action humaine et pastorale du P. Anizan auprès des hommes ? La réponse à cette question n’est guère aisée pour plusieurs raisons.

En premier lieu, les multiples notations qui fourmillent dans les textes à ce sujet sont tributaires des conceptions théologiques du P. Anizan. Son action pastorale centrée sur le salut des âmes est fondée sur l’administration des sacrements dont la réception par les soldats devient le critère de la réussite apostolique.

En deuxième lieu, on ignore le degré de fidélité ou de persévérance des personnes concernées. Le P. Anizan ne le précise pas, en raison notamment des mouvements incessants des troupes qui l’empêchaient de suivre leurs évolutions religieuses.

En troisième lieu, les textes ne permettent pas plus de procéder à une étude quantitative de la pratique par exemple. Le nombre de soldats du secteur n’est jamais indiqué, ni celui de ceux qui fréquentent les sacrements. La fluctuation des effectifs, leurs déplacements rendent vaine toute approche de ce type.

Néanmoins l’aumônier militaire donne quelques éléments de réponse. Le premier concerne le type de fidèles qu’il a approchés. Le P. Anizan a rencontré trois catégories d’hommes : les catholiques pratiquants, des personnes qui après  s’être éloignés de l’Eglise reviennent à la pratique, enfin les non pratiquants parmi lesquels figurent quelques sectaires et blasphémateurs (84).

Second élément apporté par les textes, le mouvement des retours. Né dans les premières semaines de la guerre, il touche aussi bien les officiers que les soldats. Il ne semble fléchir au cours des mois. Ainsi, en décembre 1914, le P. Anizan indique à Gabriel Bard : Pour moi, je continue mon ministère très consolant en somme. Le bien se fait, je crois dans les âmes, chez les officiers dont j’ai eu un certain nombre de retours et aussi parmi les soldats (85). En 1915, l’aumônier militaire revient régulièrement sur la persistance des retours. Le 2 août, il raconte : Ce matin un de mes troupiers en retard depuis longtemps avec le Bon Dieu est venu se confesser en pleurant et ensuite communier. Il me disait après sa joie (86). Certes, le phénomène n’est pas massif, et le P. Anizan en convient, mais il est sérieux (87).

A la fin décembre 1915, l’aumônier livre ses impressions après 15 mois d’apostolat : Assurément il y a un rapprochement chez les soldats. J’ai déjà eu bien des retours, et beaucoup de sympathies même de sectaires anciens se manifestent Ces jours-ci certains retours m’ont bien encouragé. Aujourd’hui même un capitaine qui ne s’était pas confessé depuis 24 ou 25 ans (et il en a 38) s’exécutait en me racontant le travail fait en lui depuis le commencement de la guerre. Il me disait aussi son étonnement de voir presque tous les officiers des divers bataillons (officiers qui à part 3 ou 4 n’allaient jamais à l’église) ne plus manquer la messe autant qu’ils peuvent.  Et cela se manifeste aussi parmi les sous-officiers et les simples soldats (88). Ainsi, l’action du P. Anizan a engendré un mouvement perpétuel de retours parmi les officiers et les soldats.

Sur le plan social, sa présence humaine, les relations nouées avec les combattants, son apostolat ont constitué des éléments parmi d’autres qui leur ont permis de tenir pendant la grande guerre (89).

Pour sa part, comment le P. Anizan a-t-il tenu lui-même pendant cette période ? Le patriotisme allégué en août 1914 au début de son journal n’est plus invoqué ensuite sauf dans des expressions doloristes désignant son pays comme notre pauvre pays ou notre malheureuse France. D’autres moteurs plus puissants sans doute ont alimenté sa vie : sa foi d’abord en Dieu et sa vocation d’apôtre de la charité exercée auprès des combattants, les relations humaines nouées avec les soldats et les officiers, le partage de leurs conditions de vie et le soutien de ses amis.

A Verdun, le P. Anizan a refermé une page de sa vie personnelle, celle de frère de Saint-Vincent-de-Paul et il a commencé à écrire une nouvelle page : la fondation d’une nouvelle congrégation religieuse. Ce projet qui a en effet mûri pendant ces 18 mois appartient à une autre histoire.

Brunoy, le 27 février 2006

 

1. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Desrousseaux, 2 août 1914
2. AFC. Journal de la guere de 1914
3. Idem
4. Idem
5. Charles Ginisty (1864-1946), né à Saint Saturnin de Lenne, dans les Causses, fait ses études au petit séminaire de Rodez et à Saint-Sulpice à Paris. Ordonné prêtre en 1889, il poursuit des études de théologie au séminaire français de Rome. A son retour, il devient secrétaire particulier de Mgr Bourret. En 1899, il est nommé curé de Cransac, dans le pays minier de Decazeville, et en 1906, de Saint-Affrique. Promu évêque de Verdun en mars 1914, il prend possession de son diocèse le 11 juin. Mgr Ginisty devient alors l’évêque du front pendant toute la guerre. Après l’armistice, il s’emploie à édifier l’ossuaire de Douaumont, destiné à être un tombeau, un mausolée et un temple sacré. Après sa mort le 7 janvier 1946, il est enterré dans la chapelle de l’ossuaire de Douaumont.
6. Sur ces raisons, AFC Lettre du P. Anizan au P. Lantiez, 13 septembre 1915
7. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 31 août 1914
8. Cf. Jacques Fontana, Les catholiques français pendant la Grande Guerre, Paris, Editions du Cerf, 1990, p.285-286
9. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 16 août 1914
10. AFC, Journal de la Guerre 1914
11. Idem
12. Henry Tardé, Valentin Vinot, Alexandre Josse, anciens frères de Saint Vincent de Paul, Jean Derdinger
13. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 18 novembre 1914
14. Cf. Jacques Fontana, Les catholiques français pendant la Grande Guerre, Paris, Editions du Cerf, 1990, p. 291
15. AFC. Lettre du P. Anizan à Jean Derdinger, 1er décembre 1915
16. AFC. Journa de la guerre de 1914
17. AFC. Lettre du P. Anizan à Gabriel Bard, 1er août 1914
18. AFC. Lettre du P Anizan à Jean Derdinger, 3 octobre 1914
19. Ibidem
20. Cf. Jacques Fontana, Les catholiques français…, op. cit. p. 57
21. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 9 octobre 1914
22. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 7 avril 1915
23. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 27 avril 1915
24. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Rouillaud, 26 mai 1915
25. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Lantiez, 23 juin 1915
26. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 29 décembre 1915
27. AFC. Lettre du P. Anizan à Jean Derdinger, 3 octobre 1914
28. AFC. Lettre du P. Anizan à Gabriel Bard, 19 mai 1915
29. AFC. Lettre du P. Anizan à Henri Grosse, 17 août 1915
30. AFC. Lettre du P. Anizan aux P. Josse, Allès, Devuyst, 18 octobre 1915
31. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse , 29 décembre 915
32. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Allès, 31 décembre 1914
33. AFC. Lettre du P. Anizan à Gabriel Bard, 20 octobre 1915
34. AFC. Lettre du P. Anizan à Gabriel Bard, 1er août 1914
35. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 25 août 1914
36. AFC. Journal de la guerre 1914
37. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 27 septembre 1914
38. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Devuyst, 24 novembre 1914
39. Idem
40. AFC. Journal de la guerre de 1914
41. AFC. Lettre du P. Anizan à Jean Derdinger, 11 janvier 1915
42. AFC. Journal de la guerre de 1914 et lettre du P. Anizan au P. Josse, 16 août 1914
43. AFC. Journal de la guerre de 1914
44. Idem
45. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 16 août 1914
46. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 4 septembre 1914
47. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Devuyst, 6 décembre 1915
48. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Lantiez, 23 juin 1915
49. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 9 novembre 1914
50. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 2 novembre 1915
51. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 7 novembre 1915
52. AFC. Journal de la guerre de 1914
53. Le P. Anizan n’évoque exceptionnellement dans son Journal l’administration de l’extrême-onction qu’au début octobre 1914, lors des combats de la Woëvre.
54. AFC. Idem
55. AFC. Idem
56. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Clavier, 3 décembre 1914
57. AFC. Journal de la guerre de 1914
58. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 2 novembre 1915
59. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 22 mars 1915
60. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 29 décembre 1915
61. Cf. Jacques Fontana, Les catholiques français pendant la Grande Guerre, op. cit. p. 372
62. Cf. Philippe Denis, La Brisure, Issy-les-Moulineaux, 1990, texte dactylographié, 57p., p.25
63. Idem
64. AFC. Journal de la guerre de 1914
65. Cf. Annette Becker, Les dévotions des soldats catholiques pendant la grande guerre,
in, Nadine-Josette Chaline, Chrétiens dans la première guerre mondiale, Paris, Editions du Cerf, 1993, p. 22-26
66. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 14 octobre 1914
67. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 22 décembre 1914
68. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 21 janvier 1915
69. AFC. Lettre du P. Anizan du P. Josse, 28 janvier 1915
70. AFC. Lettre du P. Anizan à Gabriel Bard, 15 février 1915
71. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Allès, 23 février 1915
72. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 22 mars 1915
73. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 4 mai 1915
74. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 18 janvier 1916
75. Cf. Annette Becker, Les dévotions des soldats catholiques pendant la grande guerre, op. cit. p26-30
76. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 11 mai 1915
77. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 24 mai 1915
78. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 20 décembre 1915
79. AFC. Lettres du P. Anizan à Jean Derdinger et au P. Josse, 25 août 1915
80. Œuvre de défense et de propagation de la foi fondée en 1857 par le P. d’Alzon et Mgr de Ségur, cf. Marthe de Hédouville, Monseigneur de Ségur, sa vie-son action, 1820-1881, Paris, Nouvelles Editions latines, 1957, p. 418-462
81. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 6 septembre 1915
82. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 30 novembre 1915
83. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 23 novembre 1915
84. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 22 mar s1915
85. AFC. Lettre du P. Anizan à Gabriel Bard, 7 décembre 1914
86. AFC. Lettre du P. Anizan à Lucienne Derdinger, 2 août 1915
87. AFC. Lettres du P. Anizan au P. Allès, 8 août 1915, au P. Devuyst, 16 août 1915, à Henri Grosse, 17 août 1915, à Jean Derdinger, 25 août 1915, à Mgr de Poterat, 6 septembre 1915
88. AFC. Lettre du P. Anizan au P. Josse, 29 décembre 1915
89. Sur cette question, cf. Frédéric Rousseau, La guerre censurée, une histoire des combattants européens de 14-18, Paris, Editions du Seuil, 2003, Collection Points Histoire, 465 p.

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