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La Vie des Diocèses - émission de KTO du 24 juin 2019

Père TEILHARD de CHARDIN Pierre S.J. : des écrits

Pierre TEILHARD de CHARDIN

(1881-1955)

Textes  rédigés pendant la guerre 1914-1918 (extraits)

Brève présentation générale avant d’aborder ces textes.

Pierre Teilhard de Chardin est entré dans la compagnie de Jésus en 1899, il est ordonné prêtre le 24 août 1991 et prononce ses vœux solennels le 26 mai 1918, nous reviendrons sur ces évènements à travers les textes ci-dessous. A la veille de la guerre, le P  Teilhard, géologue et paléontologue effectue un stage au laboratoire de Paléontologie du Muséum d’Histoire Naturelle à Paris dirigé par Marcellin Boule. Il soutiendra sa thèse de Doctorat es sciences sur les mammifères de l’Eocène inférieur français  en 1922.

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Pour cette période de la guerre de 1914-1918, trois sources sont utilisées : Le journal du P Teilhard, les lettres à sa Marguerite Teillard Chambon (cousine issue de germain) et ses essais rédigés pendant les périodes de repos et envoyés à sa sœur Marguerite-Marie restée à Sarcenat et à Marguerite Teillard-Chambon.

Le journal et les lettres à Marguerite Teillard-Chambon sa cousine, relèvent bien entendu de l’intime. Ils n’étaient pas destinés à la diffusion.

Il en est presque de même pour les essais publiés par le Seuil sous la direction du P de Lubac et de Mgr de Solages dans le Tome XII sous le nom « Ecrits du temps de la guerre ». Hormis quelques  articles qu’il a pensé faire publier comme « Le Christ dans la matière » (non publié  in fine) et « La nostalgie du front «  (publié sans le paragraphe final dans « Etudes » ou encore la « Foi qui opère » (non publié). Ce sont donc des essais, publiés de façon posthume (comme toute son œuvre d’ailleurs), donc non relus par l’auteur. Ecrits pour lui-même et quelques  amis avertis. On assiste à la genèse  -ainsi que le dit le titre du recueil de lettres à sa cousine - d’une pensée qui se cherche, qui évolue, qui se déploie, il rédige un témoignage. C’est la démarche type du chercheur qui ne serait plus un chercheur s’il ne prenait pas de risques.

Les « Ecrits du temps de la guerre » sont classés par ordre chronologique, on peut d’ailleurs déplorer qu’il n’en soit pas ainsi pour les publications  rassemblées dans les  autres  tomes du Seuil (13 tomes au total).

La  foi du P Teilhard  est le fondement de ses écrits ; prêtre et compagnon de Jésus, il l’est viscéralement, ontologiquement. La fatigue, l’épuisement au retour des tranchées ne l’empêchent pas d’écrire, on pourrait presque dire au contraire. En  effet, plus l’épreuve est dure, plus grande est  la  souffrance, plus sa foi de chrétien le porte; l’oblige, en quelque sorte, à traverser cette épreuve. Alors  va se déployer sa vision du  Christ Universel (sa formation de géologue et de paléontologue le pousse à voir large).  Durant sa vie entière il ne cessera d’affiner et de la reformuler. Il faut, pour bien comprendre ces « Ecrits du temps de la guerre » les rapprocher des écrits postérieurs. Toute son existence, tous les développements de sa pensée seront portés par cette vision du temps de la guerre où  transparait ce cri: « laissez-moi annoncer un Christ toujours plus grand ». En découle alors les recherches explicitées en maints essais : vision du péché originel, les « extensions de l’eucharistie » etc… Il faut aussi d’ailleurs  rapprocher les textes entre eux.  Mettre en parallèle par exemple la « Nostalgie  du front » et « Le prêtre » (même simplement les extraits cités) montre les multiples facettes de la pensée du P Teilhard dans l’épreuve de la guerre.

Parce qu’il termine le recueil des « Ecrits du temps de la  guerre », le texte de « L’hymne à la matière » a été placé ici en dernier. Il faut rentrer dans la logique du P Teilhard pour y pénétrer, mais sa puissance poétique est si forte qu’on ne peut le laisser de coté. C’est un extrait du « Livre des Rois » (Elie) qui y est sous-jacent.

Enfin, dans les lettres à sa cousine, certains extraits attestent d’une vraie direction spirituelle à son égard. Le P Teilhard pasteur, c’est un aspect trop ignoré et pourtant bien réel qui nous apparait ici.

Dernière précision, des onze enfants nés chez Emmanuel et Berthe Teilhard de Chardin à Sarcenat, il n’en reste plus, au moment de la guerre,  que sept vivants. Quatre d’entre eux sont déjà partis : L’ainé, Albéric, marin, est décédé  de maladie en 1902, deux filles mortes en bas âge et  Françoise, sœur Marie-Albéric du Sacré-Cœur, Petite Sœur des Pauvres est décédée en 1911à Shangaï, peu avant l’ordination de Pierre. Elle a beaucoup marqué sa congrégation et était très proche de Pierre. Seule fille encore vivante, Marguerite-Marie, à la spiritualité d’exception elle aussi,  est très malade et est restée à Sarcenat. Elle est présidente de l’Union Catholique des Malades. Les six autres garçons sont au front, Olivier est même revenu à ses frais du Mexique pour s’engager. Gonzague et Olivier tomberont pour la France respectivement les 12 novembre 1914 et 3 Mai 1918, Gabriel et Joseph  seront blessés. Joseph  (mon grand-père), le sera grièvement au bras et sera sauvé par les américains). Victor mourra prématurément en 1934 des gaz reçus au combat. Seul Pierre, malgré les immenses risques encourus en sortira indemne. Ce qui faisait dire à sa mère à l’issue de la guerre : « Si Pierre a été épargné, c’est que le Bon Dieu à d’autre projets pour lui »

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Marie Bayon de La Tour

JOURNAL   26 août 1915-4 Janvier 1919  (Fayard 1971)

Avocourt  16 Juillet 1915

"En songeant à N.S., si proche de moi puisque la Custode est sur mon cœur, et si loin de moi puisque je suis encore si peu pénétré de Lui, j'ai résolu de préciser et de fixer dans une œuvre de pensée, de prières, et d'onction, les démarches et les secrets de l'œuvre mystérieuse de la Communion, toujours plus intensive et extensive opération du Créateur et de la Vie. - A la base, le désir (naissant d'une expansivité naturelle à laquelle est nécessaire l'assimilation d'un Autre). - Et puis, la mise initiale en contact, grâce à l'immersion dans une commune matière. - Et puis, la progression, de zone en zone, plus intime et plus adéquate de ce contact : corps à corps, âme à âme, grâce à grâce... - Et puis, à partir de la zone "âme à âme", apparition de l'assimilation morale, par unification laborieuse des attitudes, des vues, des opérations... (problème  de la consistance du moral, et de sa plus ou moins parfaite identité avec l'organique mental). = et voilà l'esquisse du contact en profondeur, en pénétration ontologique, lequel est sans limite, comme celui d'une pierre coulant dans la mer, comme celui d'une ligne brisée tendant à épouser sa courbe limite, comme celui d'un élément de surface, se ramassant en un point substantiel. Or, il arrive que ce contact en profondeur s'obtient, si on considère le travail d'élaboration consciente, par une adhésion étendue à l'univers total (ou plutôt à la PARTIE ELUE diffuse au sein du Cosmos). La concentration en, sur, l'intime de Jésus le fait trouver et comme palper dans les Energies, les Puissances, les âmes... La communion, pour être absolument compréhensive, doit s'étendre au Corps cosmique en voie de maturation... - Or, en même temps que sous notre effort de communion, Jésus, sans perdre les divins charmes de sa Personne, se métamorphose en la Multitude évoluante des Choses et des Personnes, par un mouvement symétrique, nous ne pouvons nous mettre en marche vers Lui sans ébranler et entraîner le cortège et le cadre de tout l'Univers (patrie, famille, Terre, Cosmos...) centré autour de nous. Si bien qu'aux paroles de la Consécration "hoc est corpus meum..." on croit entrevoir un fond mystérieux et immense de vivication et d'Incarnation divine : Dieu passant dans le Cosmos par le Pain, comme en quelque unique et Totale hostie, en voie d'élaboration, de sanctification, de création." (P 89) 

17 octobre 1916

Les hommes *(les vagues d’hommes), aujourd'hui encore, sont semblables à des naufragés qui essaient de se joindre entre eux. Ils se tendent les bras, mais des vagues brutales les heurtent et les brisent les uns contre les autres. L'Avenir céleste et humain est dans l'association harmonieuse des individus par l'amour. Seulement il faut que s'aplanisse la mer qui les porte, que s'unifient les civilisations diverses qui entraînent dans des évolutions diverses les groupes d'hommes et les jettent les uns sur les autres.

La guerre est le heurt entre des vagues d'hommes... Qu'est-ce qui fait ou apaisera les vagues ?..."(p 127).

*(les vagues d’hommes)

 

25 décembre 1918

"Dit ce matin mes trois messes : la première pour que l'Incarnation s'étende toujours plus au Monde naturel ; la deuxième pour que l'Incarnation s'étende toujours plus au Monde surnaturel ; la troisième pour qu'il s'opère entre ces deux mondes, en Elle (dans la réalité de l'être et dans la conscience des hommes) une étroite conjonction." (p  386)

 GENESE D’UNE PENSEE  (Lettres de guerre 1914-1918 à sa cousine Marguerite Teillard-Chambon) Grasset 1961

22 août 1915

En ce qui te concerne personnellement, écoute-moi,  une fois de plus, te redire ce qui est une de mes plus chères convictions de cousin  et de prêtre : Ne t’inquiète pas de la valeur de ta vie, de ses anomalies, de ses déceptions, de son avenir plus ou moins obscur et sombre. Tu fais ce que Dieu veut. Tu Lui offres, au milieu de tes inquiétudes et de tes in-satisfactions,  le sacrifice d’une âme humiliée, qui s’incline, malgré tout, devant une Providence austère. Tu es privée même de la joie de sentir que tu  es résignée, que tu acceptes, que tu aimes, et cependant  tu veux te résigner, te montrer fidèle. N’aies pas peur : tout ce labeur t’es compté et remplit magnifiquement tes heures.  Peu importe que d’autres fassent plus de bien que toi, et à moins de frais : l’essentiel n’est pas de faire du  bien, mais de tenir la place, même inférieure,  voulue par Dieu. -Peu importe que, dans l’intime de toi-même, tu sentes, comme un poids naturel, la tendance à te replier sur tes tristesses et tes défauts : nous avons bien d’autres pesanteurs « naturelles » en nous, celles qui ont pour nom jouissance, égoïsme, moindre effort ;  la vérité  ne consiste t’elle pas cependant à s’en libérer, en dépit de l’attitude forcée que cette tentation nous  impose ? - Peu importe que, humainement, tu te trouves « ratée », si Dieu, Lui, te trouve réussie, à son goût. Je sais que c’est le dernier point que tu contestes. Tu ne veux pas admettre que la souffrance te sanctifie, toi. Crois-en humblement ce que disent les promesses de NS, l’exemple des Saints, les affirmations de ceux  qui te parlent au nom de Dieu. Petit à petit, Notre Seigneur te conquiert et te prend pour Lui. Sans doute, la paix du cœur, sa dilatation au milieu de chaudes et reconnaissantes affections, est plus harmonieuse, plus normale, plus propre à l’action facile, que l’isolement et les brisures. (Ainsi en est-il de la santé relativement à la maladie..). Voilà pourquoi nous devons tendre, par nos efforts personnels, à nous assurer  des appuis dans de bonnes et solides amitiés, à nous garder des infirmités du corps et de l’âme…Mais si Dieu intervient pour nous sevrer le cœur, pour détourner par force, sur Lui seul, l’appétit de bonheur et d’amour réciproque qu’Il a excité en nous pendant d’heureuses années de jeunesse, -alors, il ne faut pas s’en plaindre. N’en veux pas à NS s’Il désire faire de toi  plus que ce que tu appelles « une simple chrétienne ». Parce que ton action doit porter loin, elle doit émaner d’un cœur qui a souffert : c’est la loi douce  en somme… Je t’en prie, quand tu te sentiras triste, paralysée, adore et confie-toi. Adore, en offrant à Dieu ton existence qui te paraît abîmée par les circonstances : quel hommage plus beau que ce renoncement amoureux à ce qu’on aurait pu être !- Confie-toi, perds-toi aveuglément dans la confiance en NS qui veut te rendre digne de Lui, et y arrivera, même si tu restes dans le noir jusqu’au bout, pourvu que tu tiennes sa main, toujours, d’autant plus serrée que tu es plus déçue, plus attristée. Laisse de côté toute préoccupation exagérée d’esthétique intérieure, toute analyse énervante de ta plus ou moins réelle sincérité et  unification morale. Nous trainerons jusqu’au bout, avec nous, des incohérences  et des inachevés : l’essentiel est d’avoir trouvé le centre d’unification. Dieu,  et d’avoir loyalement essayé durant la vie de Le faire régner dans notre personne, -ce petit fragment d’être que nous régissons et qui est si peu à nous. Quand, un beau jour qui viendra vite (il n’y a pas de vie  longue) Jésus-Christ se manifestera au cœur de nous-mêmes, tous les éléments que  nous aurons si laborieusement travaillé  à monter vers Lui achèveront de se grouper tout seul, dans leur situation vraie. En un sens, la réussite de nos efforts compte peu (Dieu peut tout corriger en un clin d’œil) : ce sont les efforts qui ont du prix.(p 82)

23 août 1916

…/… Sauf aux moments de bombardements intenses, où la vie devient plus animale, absorbée et concentrée dans les sifflements et les explosions, j’ai gardé le goût de penser. Mon regret est de n’avoir pas su assez, peut-être, fortifier et consoler tels ou tel s de mes amis. Mais jusqu’à ce qu’on  apprenne brusquement qu’ils  ont reçu  une balle dans la tête, cela parait si peu vraisemblable, que ceux qu’on rencontre en pleine santé, sur la ligne, doivent finir si vite, qu’on est souvent gêné pour parler carrément de la fin prochaine… Je ne sais pas quelle espèce de monument le pays élèvera plus tard sur la côte de Froideterre, en souvenir de la grande lutte. Un seul serait de mise : un grand Christ. Seule la figure du crucifié peut  recueillir, exprimer et consoler ce qu’il y d’horreur, de beauté, d’espérance et de profond mystère dans un  pareil déchaînement de lutte et de douleurs. (p 152)

13 Novembre 1916

La mort nous livre totalement à Dieu ; elle nous fait passer en  Lui ; il faut, en retour, nous livrer à elle en grand amour et abandon, puisque  nous  n’avons plus, quand elle est là, qu’à nous laisser  entièrement dominer et mener par Dieu

5 Avril  Samedi Saint 1917

../… En songeant hier, Vendredi Saint, au petit nombre de poilus, parmi la fourmilière qui travaille ici, qui songeaient à offrir à Dieu leurs multiples souffrances, souffrance de la boue, souffrance du danger, souffrance de l'inconnu et des blessures…. Je me suis dit que Dieu, peut-être, pour que toute cette masse soit sanctifiée et utilisée, se contente de l’offrande et du sacrifice conscient de quelques âmes éclairées, -par lesquelles tout fermente. Prie bien pour que  je sois  de celles –là, autant que NS le veut.(p 251)

Le 17 juin 1917

Ce matin je suis descendu dire ma messe au village où j’étais il y a quelques jours. Je compte recommencer demain. En attendant j'ai sur moi la Sainte Réserve, pour quelques zouaves. Et alors je passe mes journées avec NS littéralement cœur à cœur. Si seulement je savais profiter de cette grâce que seule la guerre pouvait  m'apporter."(p 255)

25 septembre 1917

…Je  serai tenté de croire que, pendant ces périodes d’attente,  il  se poursuit un travail lent  et continu, d’adaptation, au terme duquel l’âme se trouve portée au niveau des grandes obligations  qui l’attendent. A ce propos l’idée dont je te parlais dans ma dernière lettre se précise, et vaudrait, je crois que, que je la mette en quelques pages, brèves du reste. J’intitulerais cela « La nostalgie du Front ». Le sentiment existe, sans doute possible. Je voudrais le décrire sommairement, et en donner quelques raisons. Ces raisons,  me semblent-ils, se ramènent à ceci : le Front attire invinciblement parce qu’il est, pour  une part, l’extrême limite de ce qui  se sent et de ce qui se fait. Non seulement on y voit autour de soi des choses qui ne s’expérimentent  nulle part ailleurs,-  mais on  y voit affleurer, en soi, un fond  de lucidité, d’énergie,  de liberté qui ne se manifeste guère ailleurs,  dans la vie commune- et cette forme nouvelle que  révèle alors l’âme, c’est celle de l’individu vivant de la  Vie quasi-collective des hommes,  remplissant une fonction bien supérieure à celle de l’individu  et prenant conscience de cette situation nouvelle. Notoirement, on n’apprécie plus les choses de la même manière au front qu’à l’arrière : autrement la vie et le spectacle seraient intenables.- Cette élévation ne se fait pas sans douleur. Mais elle est une élévation quand même. Et voilà pourquoi on aime malgré tout le front, et on le regrette.

Voilà un peu ce que je voudrais exprimer.  Je ne sais si je trouverai la clarté des idées, et les mots pour cela.(p 266-267)

11 Octobre 1918

…/… Tu me demandes des notes sur ce que j’ai  dit, pour le Rosaire. Je n’en ai pas, et du reste je  n’ai pas poussé très loin mes développements. Mon idée était celle-ci

-1) Rappeler le développement historique du Rosaire en montrant qu’il n’est qu’un développement, élargissement de la Salutation angélique (le Rosaire est un Ave Maria dilaté, explicité. -2) décrire le développement parallèle de l’Ave Maria dans l’histoire de chaque individu. L’Ave Maria est d’abord une manifestation surtout instinctive d’amour pour ND, manifestation souvent « intéressée ». Elle se transforme en  besoin de mieux connaitre ND, de « sympathiser » avec elle : le cœur de la sainte Vierge devient en quelque sorte transparent et nous y revivons les mystères, -de telle sorte que c’est tout le dogme qui nous devient familier, concret, réel, en Marie. Pour finir,  nous comprenons que les Mystères ont leur parallèle et leur prolongement dans les phases, fort mystérieuses en  effet, de  nos joies  et de nos peines. Ainsi toute notre vie se christianise, en quelque sorte, dans le déveleppement  en nous, de l’Ave Maria… (p 321-322)

ECRITS DU TEMPS DE LA GUERRE  Tome XII Seuil

 

La vie cosmique –(Fort-Madik, Dunkerque) 23 Novembre 1916

L’incarnation est une rénovation, une restauration de toutes  les forces et les puissances de l’Univers ; le Christ est l’instrument, le Centre et la Fin de toute la Création, animée et matérielle ; par Lui, tout est crée, sanctifié, vivifié. Voilà l’enseignement constant et courant de saint Jean et de Saint Paul (le plus « cosmique » des écrivains sacrés), enseignement passé dans les phrases les plus solennelles de la Liturgie…mais que nous répétons et que les générations rediront jusqu’à la fin, sans pouvoir en maitriser ni en mesurer la signification mystérieuse et profonde, -liée qu’elle est à la compréhension de l’Univers.

…/…Et depuis que Jésus est né, qu’Il a fini de grandir, qu’Il est mort, tout a continué de se mouvoir parce que le Christ n’a pas achevé de se former. Il n’a pas ramené à Lui les derniers plis de sa Robe de chair et d’amour  que lui forment ses fidèles…. Le Christ mystique n’a pas atteint sa pleine croissance - ni donc le Christ cosmique. L’un et l’autre, tout à la fois, ils sont et ils deviennent.(p 68-69)

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Tout ce qui devient souffre ou pèche. La vérité sur notre attitude en ce monde, c’est que nous y sommes en croix. (p  77)

Le Christ dans la matière- (Trois histoires comme Benson Nant le Grand 14 octobre 1916)

Essai rédigé alors qu’il savait l’imminence du  départ sur le front de Verdun (avant l’affaire de Douaumont).

Je vais aller à cette affaire religieusement, de toute mon âme, porté par le seul grand élan dans lequel je suis incapable de distinguer où finit la passion humaine, où commence l’Adoration

…Et, si je ne dois pas redescendre de là haut, je voudrai que mon corps restât pétri dans l’argile des forts, comme un ciment vivant jeté par Dieu entre les Pierre de la Cité Nouvelle (p127)

Le milieu mystique – (Beaulieu Les Fontaines, Oise) 13 août 1917

Jusqu’ici,  Seigneur, mon attitude vis-à-vis de vos dons était celle d’un homme qui, ne se sentant pas seul, cherche à  distinguer quelle influence pèse sur lui dans les ténèbres. Maintenant que m’a été découverte la Consistance transparente où nous sommes tous pris, l’effort mystique pour voir doit laisser place, je le comprends, à l’effort pour sentir et me livrer. C’est la phase de la Communion  (p 166).

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Reploie tes ailes, ô mon âme, que tu avais ouvertes toutes grandes pour atteindre  aux sommets terrestres où la lumière est la plus ardente. Et attends que le Feu descende, s’il veut bien que tu sois à  Lui.

Pour attirer sa  Puissance, détends d’abord les affections qui te rattachent encore à  des objets trop chéris pour eux-mêmes. La véritable union que tu dois poursuivre avec les créatures qui t’attirent ne se réalise pas en allant droit à  elles, mais en convergeant avec elles vers Dieu, cherché à  travers elles. Ce n’est pas en se matérialisant dans un  contact charnel, c’est en  se spiritualisant en Dieu, que les choses se rapprochent, et qu’elles arrivent, suivant leur pente invincible, à  ne  faire plus qu’un, toutes ensemble. Sois donc chaste, ô mon âme.

Et lorsque tu auras allégé ton être, en rompant les agglomérations grossières où il  était engagé, dénoue, plus loin encore, les fibres de ta substance. Tu es semblable, dans l’amour exagéré que tu te portes, à  une molécule fermée sur elle-même, et qui  ne saurait entrer facilement dans aucune combinaison nouvelle. Dieu attend de toi plus d’ouverture et plus de souplesse. Pour passer en Lui,  tu as besoin d’être plus libre et plus vibrante. Renonce donc à  ton égoïsme et à  la peur de souffrir. Aime les autres comme toi-même, c’est-à-dire introduis-les en toi, tous, même ceux que tu ne voudrais pas, si tu étais païenne. Accepte la douleur. Prends ta croix ô mon âme…

C’est fait. Le Feu est descendu, comme sur un  holocauste. -Maintenant le mystique a cessé d’être seulement lui-même. Corps et âme, il est devenu  une parcelle divine. Et par lui  désormais, comme par un  jour sacré ouvert sur l’Univers, Dieu passe et rayonne. (p 186-187).

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J’ai vu passer une Ombre, quelque chose comme la vapeur d’une âme universelle qui voudrait naître…

 Quel est le nom de cette Entité mystérieuse, qui  est un  peu notre œuvre, et avec qui  surtout nous communions, qui  est quelque chose de nous-mêmes, et qui  cependant nous subjugue, qui  a besoin  de nous pour être, et qui , en même temps, nous domine de tout son Absolu ?...

Je le sens. Elle a un Nom et un Visage. Mais seule elle peut se dévoiler et se nommer…

Jésus !  (p 188)

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 De la sorte, je compris, Seigneur, qu’il  était possible de vivre sans sortir de Vous, et sans cesser de s’enfoncer en Vous, Océan de Vie pénétrante et mouvante. Depuis que vous avez dit, Seigneur : ‘’Hoc est Corpus meum ’’, non  seulement le Pain de l’autel, mais (dans une certaine mesure) tout ce qui , dans l’Univers, nourrit l’âme pour la vie de l’Esprit et de la Grâce, est devenu vôtre et divin, -divinisé, divinisant et divinisable. Toute présence me fait sentir que Vous êtes près de moi ; tout contact est celui  de votre main ; toute nécessité me transmet une pulsation de votre Volonté.- Si bien que tout ce qui  est essentiel et durable autour de moi, m’est devenu la domination, et en quelque sorte, la substance de votre Cœur,

Jésus !

C’est pourquoi il m’est impossible, Seigneur   (..) de regarder votre Visage sans le voir s’irradier de toute réalité et de toute vertu. Vous avez voulu, dans le mystère de votre Corps Mystique – de votre Corps Cosmique – éprouver un contrecoup de toute joie et de toute alarme qu’ébranlerait une quelconque des innombrables cellules de l’Humanité.  En retour, nous ne pouvons vous contempler et adhérer à Vous, sans que votre Être très simple ne se mue, sous notre étreinte, en la Multitude reconstituée de tout ce que vous aimez sur la Terre,

Jésus !  (p 190)

La nostalgie du front- (Aux armées, avec les tirailleurs) septembre 1917  (cf la lettre à Marguerite Teillard-Chambon du 25 septembre  1917)

 Lors donc que viendra la paix désirée des nations (et de moi tout le premier) quelque chose comme une lumière s’éteindra brusquement sur la Terre. Par la guerre, une déchirure s’était faite dans la croûte des banalités et des conventions. Une ‘fenêtre’ s’était ouverte sur les mécanismes secrets et les couches profondes du devenir humain. Une région s’était formée où il était possible aux hommes de respirer un air chargé de ciel. – A la paix, toutes choses se recouvriront du voile de la monotonie et des mesquineries anciennes (…)

« Les autres, les survivants du Front, garderont dans leur cœur une place toujours vide, si grande que rien de visible ne saura plus la remplir. Qu’ils se disent alors, pour vaincre leur nostalgie, qu’il leur est encore possible, malgré les apparences, de sentir encore passer en eux quelque chose de la vie du Front. Qu’ils le sachent : la réalité surhumaine qui s’est manifestée à eux, parmi les trous d’obus et les fils de fer, ne se retirera pas complètement du Monde apaisé. Elle l’habitera toujours, quoique plus cachée. Et celui-là pourra la reconnaître, et s’y unir encore, qui se livrera aux travaux de l’existence quotidienne, non plus égoïstement, comme auparavant, mais religieusement, avec la conscience de poursuivre, en Dieu et pour Dieu, le grand travail de création et de sanctification d’une Humanité qui naît surtout aux heures de crise, mais qui ne peut s’achever que dans la paix. » (p 240-241)

 

Eternel féminin (Verzy)  19-25 Mars 1918

Celui qui entend l’appel de Jésus n’a pas à rejeter l’amour hors de son cœur. Il doit, au contraire, rester essentiellement humain. (p 287)

Le prêtre 8 Juillet 1918  (voir ci-dessous la note sur ses vœux solennels)

Christ s’aime comme une personne, et s’impose comme un Monde (p 322)

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Par tout ce qui subsiste et résonne en moi, par tout ce qui me dilate au-dedans, m’excite, m’attire ou me blesse du dehors, vous me travaillez,  Seigneur ; -vous modelez et spiritualisez mon argile informe ; -vous me changez en Vous…

Pour vous emparer de moi, mon Dieu, vous qui êtes plus loin que Tout et plus profond que tout, vous empruntez et vous alliez l’immensité du Monde et l’intimité de moi-même. (p 324)

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Tout prêtre, parce qu’il est prêtre, a voué sa vie à une œuvre de salut universel. S’il est conscient de sa dignité, il ne doit plus vivre pour lui, mais pour le Monde, à l’exemple de Celui qu’il est oint pour le représenter.

…/….   Innombrables sont les nuances de votre appel ! Essentiellement diverses les vocations ! …

Les contrées, les nations, les catégories sociales, ont eu chacunes  leurs apôtres.                                                                                                                                                                                     Je voudrai être, Seigneur, moi pour ma très humble part, l’apôtre, et (si j’ose dire) l’évangéliste  de votre Christ dans l’Univers.- Je voudrais, par mes méditations, par ma parole, par la pratique de toute ma vie, découvrir et prêcher les relations de continuité qui font, du Cosmos ou nous nous agitions un milieu divinisé par l’Incarnation, divinisant par la Communion, divinisable par notre coopération.

Porter le Christ, en vertu d’attaches proprement organiques, au cœur des Réalités réputées les plus dangereuses, les plus naturalistes, les plus païennes, voilà mon évangile et ma mission.( p 328-329))

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Dans la mesure de mes forces, parce que je suis prêtre, je veux désormais   être le premier à prendre conscience de ce que le Monde aime, poursuit, souffre ; - le premier à chercher à sympathiser, à peiner ; - le premier à m’épanouir  et à me sacrifier, - plus largement humain,  et plus noblement terrestre qu’aucun  serviteur du Monde.  (p331)

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Ô prêtres qui êtes à la guerre, s’il en est, parmi vous, que déconcertent une situation aussi imprévue, et l’absence de messe dites  ou de ministère accompli, souvenez-vous qu’à coté des sacrements à conférer aux personnes, plus haut que le soin des personnes isolées, vous avez une fonction universelle à remplir, l’offrande à Dieu du Monde tout entier.

                Débordant  le pain et le vin que l’Eglise a mis entre vos mains, votre influence est faite pour s’étendre sur l’immense hostie humaine, qui attend que quelqu’un passe, pour la sanctifier.

Vous  avez le pouvoir, -par votre ordination, - de consacrer, d’une manière réelle, en la chair et  le sang du Christ, les souffrances qui vous entourent, et auxquelles votre caractère vous commande de participer.

Vous êtes le levain répandu par la Providence tout le long du « Front », afin que, même par votre seule action de présence, la masse énorme de notre labeur et de nos angoisses soient transformées.

Jamais, vous n’avez été   plus prêtres que maintenant, mêlés et submergés comme vous êtes, dans la peine et le sang d’une  génération, - Jamais plus actifs,- jamais plus  directement dans la ligne de votre vocation.

Merci, mon Dieu, de m’avoir fait prêtre, - pour la guerre !

Je n’ose, Seigneur, tellement je me sens faible, vous demander de participer à  cette Béatitude.  Mais je la vois clairement, et le la proclamerai :

« Heureux  ceux-là,  parmi nous, qui, en ces jours décisifs de la Création et de la Rédemption, sont choisis pour cet acte suprême, couronnement logique de leur sacerdoce : communier jusqu’à la mort avec le Christ naissant et souffrant dans le genre  humain !  (p 332)

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L’ordination du P Teilhard a eu lieu le  24 août 1911

Le 26 Mai 1918, le P Teilhard de Chardin prononce ses vœux solennels à Sainte Foy Les Lyon. Il confia alors a une personne amie : « Je vais faire vœu de pauvreté : Jamais je n’ai mieux compris à quel point l’argent peut être un moyen puissant pour le service et la glorification de Dieu. Je vais faire vœu de chasteté : Jamais je n’ai mieux compris à quel point l’homme et la femme peuvent se compléter pour s’élever à Dieu. Je vais faire vœu d’obéissance : Jamais je n’ai mieux compris à quel point Dieu rend libre dans son  service. » (In Claude Cuénot p 43)

 

La Foi qui opère  (Chavannes sur l’Etang) 28 septembre 1918

                Toutes les  apparences du Monde inférieur demeurant  les mêmes (- et les déterminismes matériels, - et les vicissitudes du Hasard, - et la loi du travail, -et l’agitation des hommes, -et le pas de la mort, celui qui ose croire aborde une sphère du créé où les Choses, gardant leur texture habituelle, semblent faites d’une autre Substance. Tout reste inchangé dans les phénomènes, et tout devient, cependant, lumineux, animé, aimant…

                Par l’opération de la Foi, c’est le Christ qui apparait naissant, sans rien violer, au coeur du Monde. (p 359-360)

Terre promise (Goldscheuer) Bade, Février 1919.

Allons, la vie est encore belle !

Puisque, finalement, au grand choc dont nous sortons, nous avons gagné de comprendre notre vocation et de sentir notre jeunesse, ne regrettons nila  guerre cruelle, ni la paix mesquine.

… Parme les  banalités de l’existence redevenue terne, et le contradictions d’une Société retournée à son émiettement, je reprendrai patiemment les  occupations communes, illuminé  de ce que j’ai vu pendant les brefs instants où, pour une grande Cause, nous nous sommes sentis unis par le fond même de la Vie,  des millions ensemble.

J’irai vers l’avenir plus fort de ma double foi d’homme et de chrétien…

Car je  l’ai entrevu  du   haut de la montagne,

                                                         La Terre Promise.                                                            (p427-428)

La puissance spirituelle de la matière (Jersey) 8 août 1919

L'Homme tomba à genoux dans le char de feu qui l'emportait.

Et il dit ceci :

HYMNE A LA MATIÈRE

« Bénie sois-tu, âpre Matière, glèbe stérile, dur rocher, toi qui ne cèdes qu'à la violence, et nous forces à travailler si nous voulons manger.

« Bénie sois-tu, dangereuse Matière, mer violente, indomptable passion, toi qui nous dévores, si nous ne t'enchaînons.

« Bénie sois-tu, puissante Matière, évolution irrésistible, Réalité toujours naissante, toi qui faisant éclater à tout moment nos cadres, nous obliges à poursuivre toujours plus loin la vérité.

« Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites, éther sans rivages, - Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations, - toi qui, débordant et dissolvant nos étroites mesures, nous révèles les dimensions de Dieu.

« Bénie sois-tu, impénétrable Matière, toi qui, tendue partout entre nos âmes et le monde des Essences, nous fais languir du désir de percer le voile sans couture des phénomènes.

« Bénie sois-tu, mortelle Matière, toi qui, te dissociant un jour en nous, nous introduiras, par force, au coeur même de ce qui est.

« Sans toi, Matière, sans tes attaques, sans tes arrachements, nous vivrions inertes, stagnants, puérils, ignorants de nous-mêmes et de Dieu.

« Toi qui meurtris et toi qui panses, toi qui résistes et toi qui plies, toi qui bouleverses et toi qui construis, toi qui enchaînes et toi qui libères,-Sève de nos âmes, Main de

Dieu, Chair du Christ, Matière, je te bénis.

« - Je te bénis, Matière, et je te salue, non pas telle que te décrivent, réduite ou défigurée, les pontifes de la science et les prédicateurs de la vertu,-un ramassis, disent-ils, de forces brutales ou de bas appétits,-mais telle que tu m'apparais aujourd'hui, dans ta totalité et ta vérité.

« Je te salue, inépuisable capacité d'être et de Transformation où germe et grandit la Substance élue.

« Je te salue, universelle puissance de rapprochement et d'union, par où se relie la foule des monades, et en qui elles convergent toutes sur la route de l'Esprit.

« Je te salue, somme harmonieuse des âmes, cristal limpide dont est tirée la Jérusalem nouvelle.(12)

« Je te salue, Milieu divin chargé de Puissance créatrice, Océan agité par l'Esprit, Argile pétrie et animée par le Verbe incarné.

«-Croyant obéir à ton irrésistible appel, les hommes se précipitent souvent par amour pour toi dans l'abîme extérieur des jouissances égoïstes. — Un reflet les trompe, ou un écho.

« Je le vois maintenant.

« Pour t'atteindre, Matière, il faut que partis d'un universel contact avec tout ce qui se meut ici-bas, nous sentions peu à peu s'évanouir entre nos mains les formes particulières de tout ce que nous tenons, jusqu'à ce que nous demeurions aux prises avec la seule essence de toutes les consistances et de toutes les unions.(13)

« Il faut, si nous voulons t'avoir, que nous te sublimions dans la douleur après t'avoir voluptueusement saisie dans nos bras.

« Tu règnes, Matière, dans les hauteurs sereines où s'imaginent t'éviter les Saints,-Chair si transparente et si mobile que nous ne te distinguons plus d'un esprit.

« Enlève-moi là-haut, Matière, par l'effort, la séparation et la mort, — enlève-moi là où il sera possible, enfin, d'embrasser chastement l'Univers ! » -

En bas, sur le désert redevenu tranquille, quelqu'un pleurait : « Mon Père, mon Père ! Quel vent fou l'a emporté ! »

Et par terre gisait un manteau.

Notes :12. D'un verset à l'autre,  la signification de la « Matière» change et s'élève. Ici, c'est l'ensemble des âmes é lues qui forme la matière précieuse (« cristal limpide »)dont sera faite la Jérusalem  céleste.

13 - Cf La Messe sur le Monde Parce que le Terme vers lequel se meut la Terre est au-delà non seulement de  chaque chose individuelle  mais de l'ensemble des choses.»..

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Deux citations non identifiées :

« Ces blessées que je ramassais et ces morts que je relevais, mes frères musulmans, tous avaient le visage de crucifié »

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«  L’Univers prend la forme de Jésus, mais ô mystère, Celui qui se découvre, c’est Jésus crucifié « 

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