Août 1914 : l’affaire du curé de Lagarde (Moselle)

LAGARDE VtrailNord02-1200L’abbé François DEMANGE, curé de la paroisse de Lagarde village-frontière en 1914 avec l’Allemagne, fut l’objet d’une violente polémique. Nous publions ici, avec l’autorisation de son auteur, M. Jacques Didier (vice président de la société d’histoire de Woippy), l’article qui a été publié dans la revue « Eglise de Metz » de juillet-août 2014.

Août 1914 : l’affaire du curé de Lagarde

Jacques DIDIER
Vice-président de la société d’Histoire de Woippy

Le centenaire de la première guerre mondiale va être célébré par de multiples commémorations. C’est une période douloureuse dans l’histoire de la Moselle. Le 10 août 1914, les Français, avec deux bataillons de la 59ème brigade, appuyés par un groupe d’artillerie, lancent une attaque sur le petit village frontalier de Lagarde. Les Allemands réagissent le lendemain par une violente contre-attaque qui ne laisse aucune chance aux hommes cernés dans la bourgade. Une partie des victimes de cette terrible bataille repose dans les deux cimetières militaires situés à chaque extrémité du pays. Dans l’église Saint-Jean Baptiste de Lagarde, la Grande Guerre est illustrée par quatre vitraux. Les habitants de Lagarde se retrouvèrent malgré eux au cœur de la lutte et notamment le curé de la paroisse qui sera arrêté après le combat.

Des accusations complètement injustifiées

Il convient d’examiner l’attitude des officiers allemands après les affrontements du 11 août 1914 et leur méfiance à l’égard des Lorrains. L’arrestation du curé résulte des soupçons qui pèsent sur sa personne, pour avoir ouvert son église et permis aux soldats blessés français de venir s’y réfugier et d’avoir autorisé l’installation d’une mitrailleuse dans la tour. Dans un article du journal "Kölnischen Volkzeitung" du 23 septembre 1914, le vicaire général du diocèse de Metz a expliqué aux lecteurs que les accusations contre le curé de Lagarde étaient complètement injustifiées. Il s’agissait d’allégations qui n’avaient pas même l’ombre d’une preuve factuelle.

Au moment de l’attaque allemande pour la reprise du village frontière de Lagarde, l’abbé François Demange[1], curé de la paroisse âgé de 39 ans, témoin oculaire, fournit des précisions dans une correspondance datée du 29 novembre 1920, adressée à Monsieur Belleudy pour les besoins de son futur ouvrage. Il évoque les conditions dans lesquelles il est arrêté à l’issue de la bataille alors que les hourras des Allemands se font entendre pour signifier leur victoire. Il précise que pendant les tirs d’artillerie, le bruit sinistre des mitrailleuses et de la fusillade, il s’est réfugié avec sa sœur dans la cave de son presbytère. C’est vers 14 heures, qu’il entend des bruits dans la cour et remonte ; des chasseurs bavarois tentent de pénétrer à l’intérieur en brisant les volets et les vitres. L’abbé ouvre sa porte et se trouve en présence d’un sous-officier, trois ou quatre hommes et un officier prussien du régiment d’infanterie 138. Le sous-officier l’apostrophe en ces termes : « Gare, curé, des coups de feu sont partis de votre maison, s’il y a un Français chez vous, vous serez fusillé. » Le prêtre répond tranquillement : « Je ne sais pas s’il y en a ; en tout cas je n’en ai pas caché ». La perquisition de la maison est effectuée, elle montre qu’il n’y a aucun soldat français. Dehors, un spectacle horrible s’offre à ces yeux, un coin de son presbytère est ébréché, un trou béant au-dessus de la porte, six chevaux et quelques uhlans tués devant sa maison. L’abbé accomplit son ministère auprès des agonisants et fait de même à l’école où sont placés, dans deux salles, les nombreux blessés. La brave Sœur Marie Amanda l’assiste avec dévouement.

Sauvé de la fusillade par l’intervention de Sœur Marie Amanda

Soupçonné de trahison, il est interrogé par un officier prussien, puis enfermé dans une maison où il subit la torture morale. Après le combat, deux habitants, accusés d’avoir tiré sur les soldats sont passés par les armes. La courageuse intervention de Sœur Marie Amanda, en sa faveur, auprès du commandant de la place lui évite d’être fusillé. Elle lui révèle cependant les griefs pesant sur sa personne. Il est accusé d’aller trop souvent en France avant la guerre, d’avoir favorisé l’installation d’une mitrailleuse dans la tour de l’église, d’avoir eu l’intention d’empoisonner des soldats, d’avoir sonné les cloches la veille à l’entrée des Français dans le village.

Voici l’extrait d’une lettre du chasseur Emil Kotterer de Spire à ses parents, écrite le 12 octobre 1914 : « Je vais maintenant vous donner des explications sur l’affaire du curé de Lagarde sur laquelle les journaux écrivent tant de choses fausses. J’étais moi-même présent et acteur. Les choses se sont passées ainsi : pendant la bataille de Lagarde, nous avons bien entendu que l’ennemi utilisait des mitrailleuses pour sa défense, mais nous n’avons pas pu localiser leurs positions, autrement notre artillerie aurait dirigé son feu sur elles. Ce n’est que lorsque nous avons occupé le village et délogé les culottes rouges des maisons, des caves et des granges, que nous avons été pris sous le feu violent d’une mitrailleuse venu du clocher de l’église. »

« Deux groupes commandés par un officier montèrent au clocher où ils se rendirent maîtres de deux mitrailleuses et de leurs servants, parmi eux, un officier. Immédiatement, un sous-lieutenant de notre compagnie se rendit au presbytère et arrêta le curé. Deux soldats baïonnette au canon, l’encadrèrent - J’étais l’un d’eux - Après un interrogatoire complet, son innocence fut reconnue et il fut relâché. Nous, les deux soldats, on nous offrit généreusement des tartines de beurre et du vin dans la maison du curé. »

 

Toutefois, dans ces temps agités dans lesquels la libre imagination, la liberté d’invention et la crédulité des gens, sont un très vaste champ de liberté, des soupçons se propagent sans fondement avec une vitesse miraculeuse, se passant d’avis, où des êtres humains mal intentionnés s’acharnent avec une grande force. C’est vrai aussi pour les soupçons sans fondement sur l’abbé Demange. En Lorraine annexée, la crédibilité de ce monsieur est bien connue et son honnêteté est absolument incontestable.

Que n’a-t-on pas raconté sur le bon curé de Lagarde !

[1] Abbé DEMANGE François, né à Metz le 11 mai 1875 ; ordonné à Metz en 1900 ; vicaire à Vic ; nommé curé de Lagarde le 16 septembre 1904 ; curé archiprêtre à Vic le 8 septembre 1923 ; expulsé en novembre 1940, il meurt le 19 juillet 1941 à Cambernard par Saint-Lys (Haute-Garonne).

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