La parole efficace

 

 

Dans la rubrique philosophons !

            Communément on oppose les paroles et les actes, les actes étant la réalité contrairement aux paroles qui s’évanouissent. Certes, il y a bien des paroles prononcées en l’air et l’on pourrait appliquer à certains débats publics comme à de nombreux échanges privés, l’illustre réplique d’Hamlet «Words, words, words » déplorant l’impuissance des mots à transformer le réel[1]. Néanmoins l’orateur, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, connaît le pouvoir de la parole et par les procédés habiles et efficaces de la rhétorique sait obtenir l’adhésion de ses auditeurs. Ainsi des mots, même vides de sens, peuvent produire les effets recherchés par celui qui les prononce[2].

Or ce pouvoir de la parole, si aisément mystificateur, ne nous révèle-t-il pas la capacité agissante de la parole et précisément, la parole, loin d’être opposée aux actes, ne pourrait-elle être considérée en elle-même comme un acte ? Nous tenterons de montrer comment la parole, qui ne se réduit pas aux mots, mérite bien le nom de « verbe », c’est-à-dire, selon le sens grammatical, ce qui exprime une action.

« Quand dire, c’est faire »

            Nombreux exemples de l’histoire ou de la vie quotidienne nous permettent d’observer l’efficacité de la parole. Lorsque le 18 juin 1940, le Général de Gaulle déclare depuis Londres sur les ondes de la BBC :

« Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas »,

 

sa parole est un acte politique qui appelle à continuer la lutte. De manière analogue, lorsque le Président de la République s’adresse à ses compatriotes en disant :

« Après consultation du Premier Ministre, du Président du Sénat et du Président de l’Assemblée Nationale, j’ai décidé de dissoudre l’Assemblée Nationale »[3],

ses paroles ne décrivent pas une situation mais constituent en elles-mêmes une action.

            On doit au philosophe anglais, John Langshaw Austin, d’avoir attiré l’attention sur la puissance créatrice propre à certaines paroles prononcées. Nous imaginons que la parole renvoie à une réalité alors que « dans des circonstances appropriées », c’est la parole qui institue une réalité. Ainsi dans des énonciations telles que,

« “Oui (je le veux)” prononcé au cours de la cérémonie du mariage ou “Je baptise ce bateau le Queen Elizabeth” comme on dit en brisant une bouteille contre la coque, ou “Je lègue ma montre à mon frère” comme on peut lire dans un testament (…), il semble clair qu’énoncer la phrase (dans les circonstances appropriées, évidemment), ce n’est ni décrire ce qu’il faut bien reconnaître que je suis en train de faire en parlant ainsi, ni affirmer que je le fais : c’est le faire ».[4]

 

Ainsi quand je dis à la mairie ou à l’église, « Oui (je le veux) »[5], je ne suis pas en train de constater ou décrire une pensée ou une décision intérieure, je me marie ; cette parole est un acte d’engagement et n’a donc pas seulement pour fonction de dire mais de faire. Il faut, souligne ce philosophe, des « circonstances appropriées » pour que de telles paroles réalisent ce qu’elles disent : tout le monde n’est pas habilité à proférer efficacement : « aujourd’hui, je dissous l’Assemblée Nationale », ou si l’enfant dit à son ours en peluche, « je te baptise », le baptême n’est pas pour autant effectif. Cette condition étant respectée, la thèse d’Austin est donc que parler équivaut aussi à agir. Et notre auteur ajoute :

« Il est peut-être difficile de prouver qu’il en est ainsi ; mais c’est – je voudrais l’affirmer – un fait. »[6]

 

 

La parole avant tout

 

 

Qui n’a pas en mémoire le récit des sept premiers jours du monde, au moins quelques bribes : « “Que la lumière soit ” et la lumière fut » ? Dans ce tout premier texte de la Genèse[7], l’auteur livre sa réflexion sur la création. Il est admis aujourd’hui que ce texte a pris forme dans un milieu de scribes fortement marqués par l’expérience de l’exil à Babylone qui suivit la prise de Jérusalem aux alentours de 587 avant notre ère. Dans ce récit à visée fondatrice pour l’histoire juive et universelle, l’auteur donne la parole à Dieu. La formule « Dieu dit », reprise dix fois, souligne que c’est par sa parole que Dieu appelle à l’être tout ce qui constitue le monde : ainsi la lumière est parole, le firmament (le ciel) est parole, la terre est parole …[8]. Cependant l’auteur associe à la parole la mention d’un « faire » divin :

« Dieu dit : “ Qu’il y ait un firmament …”. Dieu fit le firmament. (…) Dieu dit : “Qu’il y ait des luminaires au firmament du ciel pour séparer le jour et la nuit (…). Dieu fit les deux luminaires majeurs … ».

 

Et pour conclure cette énumération des êtres du monde, l’auteur écrit :

« Dieu dit : “Faisons l’homme…” ».

Ainsi contrairement à l’usage commun selon lequel on parle des choses qui existent, ces dix paroles de Dieu précèdent non seulement les choses mais aussi l’homme qui sont « l’œuvre de ses mains[9] ». Réflexion sur la création, ce texte est aussi une réflexion sur l’origine de la parole. Bien sûr l’auteur du récit met dans la bouche de Dieu créateur ses propres paroles ; mais en soulignant que l’homme est fait à l’image, comme à la ressemblance de Dieu[10], il invite ses lecteurs à reconnaître que sa parole ne vient pas de lui et que c’est Dieu qui le fait capable de parler. Tout croyant qui se rattache à la tradition biblique est invité à reconnaître que

« ce qui mérite à bon droit d’être appelé parole de Dieu, c’est ce qui sort d’une bouche d’homme quand l’oreille de cet homme s’ouvre et reconnaît sa propre parole comme un don reçu »[11].

 

 

La parole, arme mortelle ou verbe de vie

 

 

            S’il est juste de dire, comme nous avons essayé de le montrer précédemment, que la parole est bien agissante, il faut alors dénoncer la relation perverse que l’homme peut entretenir avec la parole lorsque celle-ci est utilisée non plus comme puissance de vie mais comme puissance de mort. On peut citer l’adage connu : « la langue est la meilleure et la pire des choses[12] » ou rappeler l’avertissement de l’apôtre Jacques :

« La langue aussi est un feu, elle est le monde de la méchanceté ; cette langue est une partie de nous-mêmes et c’est elle qui contamine le corps tout entier, elle met le feu à toute notre existence, un feu qu’elle tient de l’enfer.[13] »

 

 

Parce qu’ils constituent en même temps des actes, nombreux verbes que j’utilise peuvent devenir des armes de mort : témoigner, promettre, parier, prononcer un jugement ou un diagnostic, injurier, etc.[14] Pour un bon nombre de situations, la société met en place une protection contre les dangers de la parole. Appelé à témoigner lors d’un procès, « je jure de dire la vérité, toute la vérité » et le parjure est traité comme une faute grave. Insultes et calomnies sont également punies par la loi. Plusieurs professions admettent dans leur déontologie le droit au secret …

Il importe donc de mesurer les enjeux de ces paroles qui sont en même temps des actes d’engagement. Quoi de plus précieux que de « donner sa parole » ? L’engagement librement consenti – une promesse forcée n’a pas de sens – tient si la parole est tenue. Dans la Bible, il y a un lien étroit entre la Parole et l’Alliance, entre l’Alliance et la Parole : Dieu parle à l’homme et l’homme parle à Dieu. Toute l’histoire de l’Alliance repose sur cet échange entre la parole de Dieu et la parole de l’homme où sont employés les mêmes mots dont l’homme n’a jamais fini de déchiffrer le sens. Pour les chrétiens, cette histoire trouve son accomplissement en Jésus Christ, Verbe de Dieu, qui à travers nos mots humains se révèle pleinement efficace. La richesse de l’action liturgique dans l’Église catholique consiste justement à laisser se déployer cette efficacité plénière de la parole de Dieu, notamment à travers les sacrements qui réalisent l’action salvifique de Dieu dans la vie de ceux qui les reçoivent. Pour reprendre un exemple évoqué plus haut, il en est ainsi dans le sacrement de mariage, où la parole échangée lors du consentement n’est pas une parole magique. Dans cet échange de paroles habitées par l’Esprit, les fiancés consentent à l’amour de Dieu qu’ils reconnaissent dans leur vie[15]. Il leur revient de vivre ce consentement dans la durée.

            S’il est bien vrai que l’enfant entre dans la communauté humaine en apprenant à parler, l’homme, pour accomplir son humanité, doit toujours apprendre à bien parler : non pas au sens de la maîtrise grammaticale et syntaxique de la langue – minimum certes nécessaire – mais au sens de l’exercice d’une extrême prudence dans les paroles qu’il prononce.

 

 

                                                                                                                   Élisabeth Gueneley



[1] Shakespeare, Hamlet, Acte 2, scène 2.

[2] On peut citer Gorgias de Léontium (487-380 av. J.C.), sophiste célèbre dont l’éloquence fascina les Athéniens. Le verbe « gorgianiser » en vint à signifier « parler en public » à la manière de Gorgias : « Discours* est un grand tyran (…). Il a la force de mettre un terme à la peur, d’apaiser la douleur, de produire la liesse, et d’incliner à la pitié », Éloge d’Hélène, in J.-P. Dumont, Les Sophistes, Fragments, Témoignages, PUF 1969, p. 86.

* en grec, logos. Le logos désignait à la fois le discours, la parole et la raison.

[3] Allocution du président Jacques Chirac le 24 avril 1997.

[4] John Langshaw Austin, Quand dire, c’est faire, traduction G. Lane de How to do things with words, éd. du Seuil, 1970, p. 40.L’auteur appelle « performatif » ce genre d’énoncés qui accomplissent un acte. Cet adjectif dérive du verbe anglais perform, « verbe qu’on emploie d’ordinaire avec le substantif “action” ». 

[5] Soulignons que le rituel catholique du mariage propose actuellement parmi les formules de l’échange de consentement : « Moi, N., je te reçois N. comme épouse et je promets de te rester fidèle … ». C’est nous qui soulignons et nous reviendrons plus loin sur la dimension sacramentelle de cet engagement.

[6] op. cit., p.48.

[7] Gn 1, 1-2,4a. C’est une invitation à relire avec attention ce récit.

[8] L’évangile de Jean dira que le Verbe est lumière (Jn 1, 1-5), le psaume 19,2 dira « Les cieux proclament la gloire de Dieu, le firmament raconte l’ouvrage de ses mains ».

[9] Cf. Ps 19 ci-dessus. On peut, en rapprochant le nombre « dix » de la symbolique des dix doigts de la main, considérer que les « dix paroles » du récit de la création, auxquelles font écho les « dix paroles » du livre de l’Exode (20, 1-17) ou du livre du Deutéronome (5,1–22), le plus souvent appelées les « dix commandements », signifient la capacité d’agir pleinement. On trouve dans la Bible d’autres usages de ce nombre « dix » avec cette même signification, par exemple les « dix plaies d’Égypte » où la dixième plaie traduit l’ultime avertissement donné par Dieu à Pharaon (Ex 7, 14 – 11, 10).

[10] Gn 1,26.

[11] Parole du père Paul Beauchamp tiré d’un article des Études, juillet 1986 : Au commencement, Dieu parle ou les sept jours de la création. La réflexion que nous proposons ici s’inspire de sa lecture de la Bible. Les réflexions sur le langage du philosophe Paul Ricœur vont aussi dans le même sens. Celui-ci écrit : « Dans l’événement de parole quelque chose est dit dont je ne suis pas l’origine », La parole instauratrice de liberté, Cahiers Universitaires catholiques, 10 ; juillet 1966, p. 501.

[12] Phrase attribuée à Ésope, esclave grec, auteur de fables (VIIè – VIè siècles av. J-C.). La Fontaine raconte cette histoire : le maître d'Ésope lui demande d'aller acheter, pour un banquet, la meilleure des nourritures et rien d'autre. Ésope ne ramène que des langues ! Entrée, plat, dessert, que des langues ! Les invités au débutse régalent puis sont vite dégoûtés. "Pourquoi n'as tu acheté que ça?"." Mais la langue est la meilleure des choses. C'est le lien de la vie civile, la clef des sciences, avec elle on instruit, onpersuade, on règne dans lesassemblées..." "Eh bien achète moi pour demain lapire deschoses, je veux diversifier et les mêmes invités seront là." Ésope achète encore des langues, disant que c'est la pire des choses, la mère de tous les débats, la nourrice des procès, la source des guerres, de la calomnie et du mensonge.

[13] Voir tout le passage dans la lettre de Jacques 3, 1-12.

[14] « Nous pourrions, dit Austin, faire une liste, à l’aide d’un dictionnaire, de tous les verbes dont l’énoncé nous permet en même temps d’effectuer un acte.»

[15] Il faut ajouter que la présence active de Dieu est aussi exprimée dans la bénédiction nuptiale prononcée par un ministre ordonné : cette bénédiction scelle l’amour des fiancés par le don de l’Esprit. Nous ne faisons qu’effleurer cette dimension sacramentelle de la parole de Dieu définie par l’Église comme parole efficace.

 

            S’il est bien vrai que l’enfant entre dans la communauté humaine en apprenant à parler, l’homme, pour accomplir son humanité, doit toujours apprendre à bien parler : non pas au sens de la maîtrise grammaticale et syntaxique de la langue – minimum certes nécessaire – mais au sens de l’exercice d’une extrême prudence dans les paroles qu’il prononce.

                                                                                                                   Élisabeth Gueneley

 

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