La conversation (2)

 

« Et il advint, comme ils conversaient
et discutaient ensemble,
que Jésus en personne s’approcha,
et il faisait route avec eux. »
Luc 24, 15.

Dans la chronique précédente, nous avons cherché à mettre en valeur cette forme singulière de communication que représente la conversation et nous en avons souligné les exigences. Nous allons voir maintenant comment celle-ci peut être l’expérience d’une rencontre privilégiée avec l’a(A)utre.

 

Une conversation qui réchauffe le cœur

 

 

            Le récitdesdeux disciples d’Emmaüs, rédigé par Luc[1], raconte l’itinéraire de tout disciple, qui par manque de foi, ne sait pas voir les signes de la présence de Dieu dans l’histoire. Plutôt fuir, comme il en a été pour les deux disciples quittant Jérusalem après la passion et la mort de Jésus, que d’espérer contre toute espérance[2]. Mais la Bible nous apprend que Dieu n’abandonne jamais l’homme : de manière inattendue, quelqu’un vient rejoindre ces deux disciples sur leur route et entre dans leur conversation.

Cet inconnu – en effet à la première étape du récit, seul le lecteur a été informé par Luc qu’il s’agit de Jésus alors que les yeux des disciples « étaient empêchés de lereconnaître » - accepte de passer pour un autre :

« Tu es bien le seul habitant de Jérusalem à ignorer ce qui y est arrivé ces jours-ci ».

Mais Jésus les entraîne dans une tout autre vision des événements. Par son enseignement, il vient briser la déception et la tristesse qui les enferment sur eux-mêmes ; lui, la Parole faite chair, vient toucher les cœurs « sans intelligence, lents à croire à tout ce qu’ont annoncé les prophètes ». Il leur explique alors comment toutes les Écritures se rapportent à lui : moment de conversation au cours duquel les deux disciples écoutent la Parole qui leur est intimement adressée et qui échappe au lecteur du récit.

« Reste avec nous, (…) le jour déjà touche à son terme ». Deuxième étape du récit où les disciples, le cœur en éveil, veulent retenir cette présence sans l’avoir encore identifiée. Ils ont été saisis. C’est alors autour d’une table que Jésus répond à leur demande : il se révèle en refaisant les gestes qu’il avait faits trois jours plus tôt ; et même si Jésus disparaît à leurs yeux, ceux-ci n’ont plus besoin de le voir physiquement pour reconnaître sa présence. La brûlure qu’ils ont ressentie dans leur cœur lorsqu’il leur parlait sur la route, en était déjà le signe. Ils peuvent maintenant, d’un cœur intelligent, accueillir cette parole et en vivre : « Qui mange ma chair (… ) demeure en moi et moi en lui »[3].

On ne peut que s’incliner devant cette composition magistrale de Luc : le lecteur de ce récit, comme les disciples dont il nous est rapporté l’histoire, est mis devant le mystère d’une insaisissable et souveraine Présence qui vient rallumer la flamme qui tend à s’éteindre sans le pain de la Parole et de l’Eucharistie.

La prière, une conversation entre l’homme et Dieu

 

 

            A l’instar du récit des disciples d’Emmaüs, ne peut-on pas dire que les vraies conversations sont celles où l’on fait l’expérience d’une présence ? N’est-ce pas, entre autres, le cas de la prière ? On peut en effet décrire la prière comme une véritable conversation entre l’homme et Dieu, conversationdont les traits sont certes bien spécifiques[4].

Effectivement, il n’est pas facile de converser avec Dieu : Dieu est un être infiniment grand, infiniment transcendant mais aussi plus intime à moi-même que moi-même[5]. Celui qui s’adresse à Dieu sait donc que Dieu est déjà présent. Dieu précède l’homme qui se tourne vers lui et le prier, c’est déjà lui répondre. On retrouve là le thème ancien repris par Pascal du « Tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais déjà pas trouvé »[6].  

Alors pourquoi converser avec Dieu ? L’homme qui prie sait bien qu’il n’a rien à apprendre à Dieu qui sait tout[7], pourtant il reconnaît qu’il ne se parle pas à lui-même : si sa parole ne modifie pas Dieu, elle ne reste pas sans effets sur lui-même. L’homme qui prie Dieu cherche à discerner la réponse de Dieu ; il apprend à se connaître d’une façon bien différente d’une simple introspection, car il découvre la présence d’un Autre qui brise le cercle de sa parole et l’ouvre sur des horizons toujours nouveaux. Converser avec Dieu, c’est faire l’épreuve de cette Présence invisible et pourtant bien réelle. L’homme y découvre qu’il ne sait pas prier « comme il faut » et ne peut le savoir qu’autant qu’il continue à prier[8].

 

Il faut souligner l’importance de la voix dans cette conversation avec Dieu. Celle-ci, ne serait-ce qu’un simple murmure[9], manifeste l’engagement entier de l’homme qui se présente à Dieu, non seulement avec son esprit mais aussi avec son corps. Dans les monothéismes, la prière est souvent comparée à la respiration : celui qui prie reçoit le souffle de Dieu (inspiration) et lui remet (expiration). C’est une façon de souligner la nécessité vitale de la prière tant pour l’esprit que le corps. D’autre part, des hommes rassemblés pour prier Dieu invisible, donnent de ce dernier une manifestation visible.[10] On peut prier avec des paroles proprement personnelles ou mettre sur ses lèvres, en se les appropriant, des formules traditionnelles ou des paroles des Écritures sacrées.[11] Au cours de cette conversation avec Dieu, l’homme peut exprimer des demandes, formuler des interrogations, remercier, louer, se confier, prendre des engagements … Dieu qui le connaît, sait ce dont il a besoin et le croyant dans sa prière s’en remet à lui.

La conversation, manière singulière de construire la fraternité

 

 

            S’il est possible d’entrer en conversation avec Dieu par la prière, ne serait-il pas également souhaitable de promouvoir la conversation comme une manière fraternelle d’aller vers l’autre ? Pour tout homme, la fraternité est l’expérience « parfois surprenante, d’une relation qui rapproche, d’un lien profond avec l’autre, différent de moi, fondé sur le simple fait d’être des hommes[12] ». A l’heure de la communication numérique, où l’e-mail et les réseaux sociaux créent un nouveau genre d’échanges, le défi est de trouver une nouvelle conversation qui soit porteur d’espérance pour la fraternité humaine.

            Aujourd’hui, personne ne niera l’apport d’internet dans ce que l’on peut appeler une « culture du lien ». Ces liens favorisent les échanges et la solidarité entre des personnes éloignées, de mêmes familles ou d’horizons différents, et l’on trouve des internautes prêts à s’engager pour animer des blogs de discussions sur un sujet. On mesure la puissance de ces liens nouveaux qui débouchent parfois sur des engagements et des actions organisées. Cependant il importe de souligner que cette communication virtuelle ne doit rester qu’une étape sur le chemin de la rencontre réelle. La réussite de cette révolution numérique réside dans cet élargissement d’esprit propre à susciter le désir de rencontrer l’autre, au-delà d’un simple échange de mots, jusqu’à un face à face avec lui.

            C’est au cours d’un repas que les disciples d’Emmaüs purent identifier l’inconnu – il est juste aussi de dire l’invisible – qui les avait rejoints sur leur chemin ; c’est aussi au moment des repas que peuvent naître les véritables conversations qui révèlent les personnes et leur permettent de se sentir plus proches. Les conversations à table supposent une forme particulière de faim qui ne se ramène pas à la simple satisfaction d’un besoin vital mais implique le besoin de partage et d’échanges. C’est ainsi que le célèbre gastronome Brillat-Savarin distingue le plaisir de manger et le plaisir de la table dont celui de la conversation[13] ; de même pour le philosophe Kant qui avait déjà remarqué que l’ordre de la conversation suivait l’ordonnancement des plats[14].

Nous avons perdu dans notre monde occidentalcette forme d’hospitalité, encore très pratiquée chez les populations les plus pauvres de notre monde, qui convie à sa table l’étranger qui passe. Mais lorsque nous sommes accueillis chez des hôtes étrangers, nous savons bien que nous ne pouvons réellement gagner leur confiance et entrer en conversation avec eux, que si nous sommes capables de goûter la nourriture qu’ils nous offrent.

Grande est la joie des convives réunis autour d’un repas dans une même conversation ! Tous ceux qui ont vécu de telles expériences sauront les reconnaître comme des lieux privilégiés pour « renaître de l’Esprit »[15] et construire la fraternité humaine.

           

                                                                                  Élisabeth Gueneley

           



[1] Il faut lire ou relire tout ce passage de l’évangile de Luc au chapitre 24, versets13-35, qui inspire le paragraphe qui va suivre. Nous prenons la traduction de la Bible de Jérusalem.

[2] Cf. Rm 4, 18.

[3] Cf. Jn 6, 56.

[4] Cet effort pour décrire la prière rejoint ce qu’on appelle en philosophie, une approche « phénoménologique » : le « phénoménologue » n’est pas un observateur neutre comme peut l’être un observateur scientifique. Il est celui à partir de qui les choses prennent sens. Ici, la prière sera décrite telle qu’elle apparaît à la conscience. Notre approche sera donc une approche philosophique et non pas théologique.

[5]Cf. Saint Augustin : « Deus interior intimo meo et superior summo meo » qu’on peut traduire « Dieu, plus intérieur que l’intime de moi-même, et plus haut que le plus haut de moi-même », Confessions III, VI, 11.

[6] Pascal, Pensées 553, éd. Brunschvicg.On trouve déjà dans le Banquet de Platon ce thème de la recherche appliqué au philosophe : on ne peut chercher que ce que l’on sait devoir être cherché.

[7] « Avant qu’un mot ne parvienne à mes lèvres, déjà, Seigneur, tu le sais » Ps 139, 4.

[8]La tradition chrétienne parlera de la présence de l’Esprit. Voir par exemple Rm 8, 26-27 : « L’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. L’Esprit lui-même intervient pour nous par des cris inexprimables. Et Dieu qui voit le fond des cœurs, connaît les intentions de l’Esprit ».

[9]Cf. la prière d’Anne dans 1 S 1, 12-13.

[10] Dans la tradition chrétienne, c’est le sens de cette parole : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux » (Mt 18, 20). Soulignons que dans cette tradition, toute prière est par définition communautaire, sans nécessairement être collective, puisque tout chrétien qui prie se reconnaît membre de l’Église, Corps mystique du Christ. La prière du Notre Père marque cette dimension ecclésiale même si le chrétien la dit de manière isolée.

[11] Je ne m’arrête pas ici, dans cette approche philosophique, sur le rapport différent à ces Écritures sacrées selon chacun des monothéismes, judaïsme, christianisme et islam.

[12] Cf. Documents Épiscopat, La Nouvelle Évangélisation, n°12/2011, p. 14.

[13] Brillat-Savarin, Physiologie du goût (1825), Méditation XIV, « Du plaisir de la table », Éd. Flammarion, coll. « Champs » 2001.

[14] Emmanuel Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique (1798), Éd. Vrin, Paris, 1964.

[15] cf. Jn 3, 7-8.

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