La solitude

 

Nombreuses sont les formes de solitude qui traduisent une mise à l’écart d’autrui. A propos d’un roman de Peter Handke, La Femme gauchère, dont l’histoire est celle d’une femme qui, « sans raison », sous le coup d’une illumination inexpliquée, demande à son mari de s’en aller et de la laisser seule avec son fils de huit ans, Gilles Lipovetsky écrit :

« La solitude indifférente des personnages de Peter Handke n’a plus rien à voir avec la solitude des héros de l’âge classique ni même avec le spleen de Baudelaire. Le temps où la solitude désignait les âmes poétiques et d’exception est révolu, tous les personnages ici la connaissent avec la même inertie. Nulle révolte, nul vertige mortifère ne l’accompagne, la solitude est devenue un fait, une banalité de même indice que les gestes quotidiens »[1].

La solitude, présentée ainsi comme un fait banal dans notre culture occidentale postmoderne, nous oblige à nous interroger sur l’homme. Dès les premiers chapitres de l’Écriture, la sagesse biblique proclame : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul » et comme un écho, la prière du psalmiste questionne :

           « Qu’est-ce que l’homme, pour que tu penses à lui,

               le fils d’un homme, que tu en prennes souci ? »[2]

Au seuil de la modernité, la « monade »

            Comprendre ce que l’on appelle la modernité, changement décisif dans la façon d’envisager les rapports de l’homme à l’univers, revient à comprendre la valorisation progressive de l’individu.

 

            Selon la conception des Anciens, l’être humain se reconnaît dépendant des lois que lui dicte la Nature ou que lui donne Dieu. A l’ère de l’humanisme, première étape de ce processus d’individualisation, le « sujet » entend être l’auteur de ses propres lois : tel est le principe d’autonomiedont l’idéal humaniste se fait l’ardent défenseur, reconnaissant en tout homme une part d’humanité commune à laquelle chaque individu soit se soumettre. Le « sujet » du Je pense de Descartes ou du Je dois de Kant est un sujet abstrait, universel.La Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 est une illustration de cet idéal humaniste qui reconnaît sur le terrain juridico-politique cette soumission à une loi que les hommes se sont donnés eux-mêmes.

Mais au cœur de cet humanisme se produit un déplacement qui consiste à privilégier le souci d’affirmation du Moi avec pour corollaire la valorisation de l’indépendance. Il revient à Leibniz, auteur de La Monadologie (1714), d’avoir joué un rôle déterminant dans le développement de cette conception moderne de l’individu[3]. En affirmant que la monade[4]est la seule réalité véritablement existante, Leibniz inaugure la pensée philosophique de l’individualisme. Ces substances simples, incorruptibles, indivisibles que sont les monades, « n’ont point de fenêtres par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir »[5]. Chaque monade est un monde à part qui ne peut se transformer que par un mouvement interne inscrit en elle, et jamais sous l’effet de contacts venus de l’extérieur. Nous voilà bien à l’origine de cette conception de l’individu autosuffisant, centré sur son indépendance, et qui en suivant sa propre loi manifeste l’harmonie et la rationalité de l’univers[6].

Liberté définie comme indépendance, défense de l’autosuffisance avec en toile de fond un univers rationnel : voilà née l’ère de l’individualisme qui se traduit non seulement dans la pensée philosophique mais dans les domaines politiques et économiques[7]. Doit-on alors s’étonner de la banalisation de la solitude, à la fois recherchée mais aussi redoutée ?

 

 

 

De la solitude nécessaire. . .     

 

Une conscience moderne ne saurait renoncer si aisément à cette indépendance ni donc à la solitude. N’y a-t-il pas en effet une solitude irréductible à l’existence humaine ? Certes nous vivons dans le monde parmi d’autres êtres vivants et entourés de multiples choses et si c’est bien une qualité spécifiquement humaine, comme le reconnaissait Adam Smith[8], de pouvoir échanger, je ne peux échanger mon être avec un autre. Personne ne peut exister à ma place et c’est dans ce sens qu’il faut entendre Emmanuel Lévinas :

« Je suis une monade en tant que je suis. C’est par l’exister que je suis sans portes ni fenêtres, et non par un contenu en moi incommunicable[9] ».

La solitude n’est donc pas d’abord un isolement lié aux circonstances, ni la conséquence d’une impossibilité de communiquer ; elle est une dimension nécessaire de mon existence :

« Le sujet est seul, parce qu’il est un. Il faut une solitude pour qu’il y ait liberté du commencement »[10].

Il revient à l’être humain d’apprendre à vivre avec cette part de solitude liée à l’unicité de son existence et l’on peut rappeler de nos jours l’avertissement de Pascal :

« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre »[11].

Et ce malheur peut prendre dans l’Histoire des proportions tragiques. Dans un livre, Histoire d’un Allemandde Sebastian Haffner, l’auteur révèle, à travers son récit personnel, la façon dont le nazisme a pu régner en maître pour toute une génération d’Allemands : nous avons été, dit-il, encamaradés. Dans la promiscuité de la vie militaire, n’y avait-il pas comme un vrai bonheur à être délivrés « par la règle du “tous pour un, un pour tous” de la loi impitoyable du “chacun pour soi” ? ». Présentant ce livre, Alain Finkielkraut conclut :

« Avec l’encamaradement, Haffner a mis au jour un territoire très fréquenté de l’existence, une possibilité présente et bien vivante du monde humain. (…) Nous avons tous, à un moment ou à un autre, cédé à son attraction. Et il faudrait être sourd pour ne pas entendre déferler aujourd’hui son grand rire avilissant et fusionnel »[12].

Alors la solitude nécessaire dans toute existence humaine serait-elle une réalité sans appel ou bien est-il concevable d’envisager tout autrement la situation de l’être humain ?

… à la solitude dépassée

 

On doit au christianisme – et c’est un fait unanimement reconnu – un apport considérable dans la formation de l’idée de personne. Plus précisément, c’est par la réflexion sur la révélation d’un Dieu trinitaire que les Pères de l’Église au IVème siècle ont opéré une véritable révolution du langage et de la pensée. Le mot latin per-sonasignifie littéralement « ce qui rend un son à travers » : la personne a une voix et produit du sens.

Le Dieu de la Biblese révèle comme un être personnel qui parle aux hommes et vient établir avec eux une Alliance qui les rend solidaires dans une même Histoire. Avec Jésus, ce Dieu personnel se révèle dans sa plénitude. C’est dans l’intelligence de la mort et de la résurrection de Jésus, événement enveloppé de silence, que se trouve la source du dogme trinitaire, un seul Dieu en trois Personnes. Dans la mort de son Fils, Dieu se perd et par le souffle de son Esprit ressuscite Jésus : selon une différence transparente, chaque Personne, dans une sorte de danse amoureuse, s’efface pour que l’autre soit pleinement et par là, est aussi pleinement elle-même.

La Trinité est l’affirmation d’un Dieu qui n’est pas un Dieu solitaire mais un Dieu unique dans une communion d’Amour infini entre les trois Personnes. Ce qui est donc constitutif de la personne se trouve dans ce dynamisme d’ouverture à l’autre, d’accueil et de don. L’autosuffisance et la sauvegarde de son indépendance, si chères à la revendication de l’affirmation du Moi, sont incompatibles avec l’anthropologie biblique selon laquelle l’homme est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu.

Aussi pour ne pas se perdre dans les impasses de la solitude, il importe de sortir de cette confusion, trop souvent maintenue à notre époque, entre l’individu et la personne. L’amour, à l’exemple de l’amour du Christ, nous apprend à devenir une personne dont on peut dire que toute la dignité consiste essentiellement dans le pouvoir qu’elle a de se donner[13].

« L’amour, dit un moine bénédictin irlandais, est la seule force suffisamment impétueuse pour nous obliger à quitter l’abri confortable de notre individualisme bien retranché, à sortir de la coquille imprenable de notre autosuffisance, à nous glisser à visage découvert dans la zone de danger, ce creuset où un individualisme se purifie et devient une personnalité »[14].

Contre l’esprit du temps qui veut nous faire croire qu’un homme libre est celui qui prétend ne rien devoir à personne, il faut sans cesse réaffirmer qu’il n’y a de vraie liberté que dans un amour agissant (et non pas virtuel[15]) qui transforme l’individu en une personne : entreprise exigeante et même redoutable, cependant seule capable d’introduire l’homme dans sa véritable demeure : Dieu-Amour et non pas solitude.

« Demeurez en moi, comme moi en vous. De même que le sarment ne peut porter du fruit par lui-même s’il ne demeure pas sur la vigne, de même vous non plus, si vous ne demeurez en moi » Jn 15, 4.

Élisabeth Gueneley



[1] Gilles Lipovestky, L’ère du vide, Essais sur l’individualisme contemporain, Gallimard 1983, p. 53-54. Peter Handke, écrivain et scénariste autrichien a écrit La Femme gauchère en 1976. Le film réalisé à partir de son roman est sorti en 1978.

[2]Respectivement : Gn 2, 18 et Ps 8, 5.

[3]Wilhelm Gottfried Leibniz (1646-1716), penseur d’exception a enrichi nombreux domaines : mathématique, géologie, linguistique. On peut consulter au sujet de cette thèse présentée ici, le livre de Alain Renaut, L’ère de l’individu. Contribution à une histoire de la subjectivité, Gallimard 1989.

[4] La monade, d’un mot grec monas signifiant l’unité, est une unité vraie, irréductible à la fausse unité d’un agrégat.

[5] La Monadologie, § 7.

[6]Notons toutefois que, malgré son absence de fenêtres, la monade est douée de perception : chacune perçoit tout l’univers à sa façon, suivant un point de vue qui lui est propre.

[7] Nous pensons d’une part aux analyses menées par Tocqueville dans le domaine politique, d’autre part aux théories du libéralisme économique, par exemple celle d’Adam Smith.

[8]« On n’a jamais vu de chien faire de propos délibéré l’échange d’un os avec un autre chien », La richesse des Nations (1776), livre 1, chap. 2.

[9]Voir le chapitre « La solitude de l’exister » dans le livre d’Emmanuel Lévinas, Le temps et l’autre, PUF 1989, 3ème édition.

[10] Op. cit., p. 35.

[11]« Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes, et les périls, et les peines où ils s’exposent dans la Cour, dans la guerre d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » Pensées, 136 éd. Lafuma ou 139 éd. Brunschvicg.

[12] Alain Finkielkraut, Un cœur intelligent, Stock/Flammarion 2009, p. 100-103.

[13]« Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous » Jn 13, 14-15.

[14] Mark Patrick Hederman, Manikon Eros. Crazy Love (Dublin 2000), p. 66 – cité par le Père Timothy Radcliffe, o.p. lors d’une conférence donnée à Madrid en octobre 2004, sur le thème Affectivité et Eucharistie.

[15] Le monde de l’internet est un univers de réalité virtuelle où l’on peut vivre dans des mondes imaginaires comme s’ils étaient vraiment réels.

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