La force

 

  « Ne vous souvenez-vous plus d’autrefois,
ne songez plus au passé.

Voici que je fais un monde nouveau :
il germe déjà, ne le voyez-vous pas ? »
Is 43, 18-19

 

            Le spectateur du film « Le Cri silencieux » sorti en 1985 peut, à travers des images enregistrées par une caméra, assister au déroulement réel d’un avortement par aspiration : il verra que l’enfant, sensible à la présence de l’instrument meurtrier qui s’approche de lui, tente de se défendre par des mouvements de plus en plus vifs. L’agitation dans le ventre de sa mère, l’accélération des battements du cœur, la bouche qui s’ouvre dans un cri muet expriment l’intensité du combat que l’enfant mène contre l’agression mortelle dont il est l’objet. Comme le dit le professeur Bernard Nathanson[1], producteur du film, chaque personne ayant vu « Le Cri Silencieux » devient un témoin oculaire, de ce qu’est véritablement un avortement du point de vue de l’enfant. Ces images, insoutenables de barbarie, nous montrent la lutte désespérée d’un enfant destiné à naître dont la force prodigieuse de vie est transformée en terrifiante agonie.

            Le 4 juin 1989, sur la place Tienan Men à Pékin, une colonne de chars se dirige vers l’endroit où des étudiants manifestent pour plus de démocratie et de liberté. Un jeune homme s’est planté devant un char et arrête la colonne durant une quinzaine de minutes. La scène a donné lieu à une image fascinante qui aura fait plusieurs fois le tour du monde. Qui est ce jeune manifestant[2] dont l’acte complètement fou traduit néanmoins un véritable courage devant le péril évident ? Ce face-à-face étonnant pose une interrogation : qui représente le droit et qui détient la vraie force ?

 

            On perçoit déjà, à travers ces exemples, les nombreux malentendus qui existent autour de cette notion de force : quels rapports entre la force et la violence ? La force vient-elle contredire le droit ? Faut-il opposer la force à la faiblesse ?

Comment comprendre la force ?

 

            Nombreux sont les domaines où il est question de force et pour mieux la comprendre, nous tenterons d’abord de lever certaines ambiguïtés et de mettre en lumière ce qui la caractérise.

La physique contemporaine nous présente l’univers comme un vaste jeu de forces dont l’équilibre maintient l’existence. A propos d’un ouragan, d’un tremblement de terre ou de tout autre cataclysme naturel, on parlera de la violence de la nature, langage communément utilisé pour signifier l’excès de forces qui deviennent destructrices.

A l’échelle de la société, lorsque le parlement vote un texte qui obtient force de loi, il faudra pour le faire entrer en vigueur, se donner les moyens de le faire respecter. Pascal, évoquant la bonne marche de l’État, énonce la nécessité politique de « mettre ensemble la justice et la force », parce que chacune est insuffisante à elle seule : la justice sans la force est inexistante, la force sans la justice n’est plus qu’une insupportable violence :

« La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchants ; la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force ; et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, ou ce qui est fort soit juste. »[3]

L’histoire nous montre que pour qu’un État fasse bien régner ensemble la justice et la force, il faut maintenir un difficile équilibre. Pascal, dans un constat, d’aucuns diront désabusé, d’autres lucide, conclut que la priorité a été donnée à la force en plaçant la justice à son service ; à défaut d’établir la justice sur la terre, l’on peut établir la paix.

« Ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »[4]

                Sur un autre plan qui touche à la manière d’agir, il existe des hommes qui, dans les circonstances les plus délicates de la vie, loin de se laisser abattre par le malheur ou les épreuves auxquels ils ont à faire face, savent en tirer des moyens pour une vie nouvelle et heureuse. Tel est le courage d’esprit et de cœur de celui qui accepte avec lucidité d’entrer dans des situations difficiles : il découvre alors au fond de lui-même une force et une joie, jamais éprouvées auparavant. Dans la tradition chrétienne, la force compte parmi les vertus[5] qui peut être mise à l’épreuve dans maintes situations dont les plus paroxystiques conduisent au martyre. Il en fut ainsi par exemple, parmi tant d’autres témoins, de tous ceux et celles qui ont enduré soit au nom de leur foi, soit au nom des valeurs de justice et d’humanité, les épreuves et les souffrances perpétrées par des pouvoirs iniques. Mais il est aussi des cas plus ordinaires où il s’agit d’intervenir, soit par la parole, soit par l’action, là où la solution de facilité serait de se taire ou de laisser faire : les occasions ne manquent pas aussi bien à l’échelle privée que publique comme par exemple, prendre la défense de quelqu’un qui se trouve injustement accusé ou s’engager dans une intervention politique, voire militaire, quand la justice et la paix sont dangereusement menacées. C’est alors qu’on parle d’épreuve de force.

Ainsi qu’elle soit d’ordre physique, légal, moral, intellectuel ou spirituel, la force, sous ses divers aspects, concourt au maintien d’un équilibre que vient rompre la violence repérable par ses effets destructeurs tels l’ouragan, l’émeute ou la colère. In medio stat virtus : la force règne dans le milieu dit une maxime de sagesse. D’autre part, ce serait en rester à une approche réductrice de la force que de ne voir en elle qu’une vertu morale au détriment de toutes ses autres dimensions. Appréhendée sous ses multiples facettes, la force compte parmi les valeurs fondatrices de notre culture.

La force et la puissance

 

            On trouve dans d’histoire de la philosophie occidentale une lignée de penseurs pour lesquels le plus fort possède « le droit naturel » de conserver et d’étendre sa puissance[6]. Il en est ainsi de Nietzsche pour qui tout l’univers, et pas seulement l’homme, est traversé par une volonté de puissance,

« une mer de forces en tempête et en flux perpétuel, éternellement en train de changer.[7] »

La volonté de puissance, c’est la volonté qui veut sa propre force, qui ne veut pas être affaiblie par des déchirements internes. Aussi Nietzsche s’en prend-il, avec une agressivité sans précédent qui a fait sa réputation, à toute une civilisation qu’il appelle étrangement le platono-christianisme et à qui il reproche d’avoir étouffé les forces de vie par un idéalisme moralisateur.

« Qu’est-ce qui est bon ? Tout ce qui exalte en l’homme le sentiment de puissance, la volonté de puissance, la puissance même. Qu’est-ce qui est mauvais ? Tout ce qui vient de la faiblesse. (…) Qu’est-ce qui est plus nuisible qu’aucun vice ? La compassion active pour les ratés et les faibles. Le christianisme. »[8]

Selon lui, les valeurs morales – la bonté, l’humilité, l’obéissance, la patience, l’amour du prochain, etc. – trouvent leur principe dans le ressentiment, c’est-à-dire la rancœur, la rancune des faibles incapables de créer et exprimant leur revanche sur les forts. Nietzsche reproche au christianisme d’être une fuite devant le réel en construisant un monde de « fictions pures » qui à la différence des rêves qui reflètent la réalité, « ne fait que la fausser, la déprécier et la nier »[9]. En reprochant à la morale du christianisme, « ce crime capital contre la vie », de rendre la vie moins intense, moins intéressante, il dénonce très précisément l’enseignement qui a été donné dans le Sermon sur la montagne[10] :

« Quel a été jusqu’ici le plus grand péché commis sur terre ? N’était-ce pas la parole de celui qui dit « malheur à ceux qui rient » ? (…) Nous ne voulons pas entrer dans le royaume des cieux : nous sommes devenus des hommes, c’est pourquoi nous voulons le royaume de la terre. »[11]

En annonçant la mort de Dieu liée à la destruction de toutes les « idoles » qui masquent la réalité du monde par l’invention d’un monde meilleur[12], Nietzsche dessine l’aurore d’un nouveau monde : l’homme devient capable d’affirmer sa volonté créatrice et se transcende vers le surhomme. Celui-ci est apte à supporter la pensée de l’Éternel Retour, pensée qui consiste à vivre « un nombre infini de fois » ce qui représente la vraie vie.

La force dans la faiblesse

            Face à cette critique corrosive de Nietzsche à l’égard de la morale du christianisme, critique qui imprègne pour une grande part la conscience occidentale contemporaine immergée dans le matérialisme et la recherche de jouissance immédiate, il importe de s’attarder sur le paradoxe de la faiblesse[13].

            Arrêtons-nous sur la Bonne Nouvelledes Béatitudes que présente l’évangéliste Matthieu[14]. Celui qui parle depuis le sommet de la montagne et qui, dix fois, répète une invitation au bonheur, c’est Jésus Christ, en personne, qui vit la parole qu’il annonce et qui, par sa mort et sa résurrection, la rend intelligible. Témoin fidèle de son Père, il a accompli jusqu’au bout sa vocation de Fils pour permettre à tout homme de devenir fils adoptif du Père et d’entrer dans cette vie divine. Tout homme qui croit en lui et écoute[15] sa Parole peut faire l’expérience de ce mystérieux passage où la faiblesse se transforme en une force qu’il apprend à reconnaître comme un don.

Ainsi, contrairement à l’interprétation de Nietzsche qui voit en elles une apologie de la faiblesse, les Béatitudes ne sont pas un enseignement moral. Les Béatitudes sont une invitation faite par le Christ à entrer, dans toutes les situations de la vie, en relation confiante avec lui : le christianisme n’est pas un idéal mais la foi en Jésus Christ qui vit dans l’amour du Père et fait don de son Esprit.

D’autre part, l’évangile de Matthieu présentant Jésus, tel un nouveau Moïse qui transmet les dix paroles de bonheur, nous laisse entendre que celui-ci vient opérer « un renversement des valeurs » et inaugurer des temps nouveaux : le temps du bonheur est déjà là parce qu’il est possible en ce monde de faire l’expérience de cette rencontre avec Jésus. Il est urgent de sortir de cette opposition aliénante entre ce monde et le Royaume de Dieu que se plaisent à entretenir Nietzsche et bien d’autres avec lui. Les Béatitudes sont un appel non pas à déserter le monde et les combats qui marquent notre histoire mais à accueillir une force incalculable donnée dans cette vie avec le Christ. Par elles se développent dès ici-bas les germes d’un monde nouveau où l’amour l’emporte sur la haine, la vérité sur le mensonge, la paix sur la guerre … Tel est le témoignage de l’Apôtre Paul qui ne ménage pas sa peine pour annoncerla Bonne Nouvelle du Royaume :

« (…) J’accepte de grand cœur pour le Christ les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions et les situations angoissantes. Car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. »[16]

Depuis lors, une chaîne ininterrompue de témoins ont manifesté cette force contagieuse, supérieure à n’importe quelle puissance du monde, dans les combats risqués pour leur vie. Seule une vie de relations avec le Christ permet de transformer les relations humaineset de ne plus faire écran à la force d’attraction universelle de l’Amour.

De tels propos pourront sembler encore bien éloignés du réel et très insuffisants au regard des souffrances atroces subies par tant d’hommes et de femmes qui vivent dans des conditions sociales, économiques, politiques dégradantes : alors, qu’on veuille bien se rappeler que, si l’Église est déjà entrée dans cette vie nouvelle, elle vit aussi dans l’attente non pas d’un autre monde mais de l’accomplissement du règne de vie.

« Voici que je fais un monde nouveau :

il germe déjà, ne le voyez-vous pas ? »[17]

Mais ne préférerait-on pas à notre époque étouffer le cri silencieux de cette vie qui s’ébauche sous prétexte de … réalisme ?

 

                                                                                              Élisabeth Gueneley



[1] Le professeur Bernard Nathanson producteur de deux films, « Le Cri Silencieux » et « l’Éclipse de la raison », qui ont contribué à faire entendre son témoignage, sait de quoi il parle puisqu’il fut aux Etats-Unis l’un des fondateurs en 1968 de la « Ligue Nationale pour le droit à l’avortement » (National Abortion Rights League) et dirigea le plus grand centre d’IVG du monde occidental. La découverte, grâce aux progrès de la technologie, de la réalité de l’avortement du point de vue de l’enfant fut pour lui un choc qui l’a conduit à devenir l’une des voix les plus percutantes de notre histoire s’élevant contre le massacre de l’avortement.

[2] On ne sait pas exactement le sort qui a été réservé à ce jeune homme : a-t-il été exécuté ? Est-il encore en vie ? Le régime impose une chape de plomb à l’évocation de cet événement.

[3] Blaise Pascal, Pensées, éd. Brunschvicg n° 298, éd. Lafuma n° 103.

[4] idem.

[5] La force vient en troisième position dans l’ordre des vertus après la prudence et la justice et précède la tempérance.

[6] Telle est la position des Sophistes dans l’Antiquité présentée par Platon par exemple dans son dialogue Gorgias. Un certain Calliclès, sophiste imaginaire, défend la thèse qu’un dynamisme actif agit dans la nature des plus forts qui s’imposent d’eux-mêmes et l’emportent sur les faibles. C’est donc la loi de la nature que le fort domine le faible. Il s’ensuit une critique des lois qui régissent l’activité des hommes : celles-ci sont l’œuvre des faibles mus par le ressentiment qu’ils éprouvent à l’égard des forts.

[7] Nietzsche, La volonté de puissance, Tome I, p. 216, trad. Geneviève Bianquis, éd. Gallimard, 1995.

[8] L’Antéchrist, éd. Gallimard, coll. Folio Essais 2006, Aphorisme 2, p. 16.

[9] Op. cité. La même critique se trouve aussi chez Feuerbach ou Marx : la religion conduit à la dépréciation et à la dévaluation du monde réel.

[10] Voir Les Béatitudes dans la version de Lc 6, 20-26.

[11] Ainsi parlait Zarathoustra, 4ème partie, la fête de l’Âne, GF – Flammarion 1996, p. 372, référence citée par Benoît XVI in Jésus de Nazareth, T. 1, éd. Flammarion 2007, p. 119.

[12] Nietzsche appelle « nihilisme » ce monde d’idoles qui à ses yeux relèvent d’une négation de la vie.

[13] Le terme paradoxe qui vient du grec, signifie littéralement ce qui va contre l’opinion commune.

[14] Relire Mt 5, 1-12 que commentent partiellement les propos qui suivent.

[15] « Tout ce que le Seigneur a dit, nous le ferons et nous l’écouterons » Ex 24, 7 : nous soulignons par cette réponse du peuple à Moïse qui vient de transmettre les paroles du Décalogue, que « faire » et « écouter » sont associés dans la mentalité hébraïque.

[16] 2 Co 12, 10. On peut citer aussi : « Je puis tout avec Celui qui me rend fort. » Ph 4, 13.

[17]Voir la citation mise en exergue.

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