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La Vie des Diocèses - émission de KTO du 24 juin 2019

Transmettre (1)

transmettre valeurs« Une société qui ne s’enseigne pas
est une société qui ne s’aime pas »
Charles Péguy[1]

            « Écoute, mon fils, les leçons de ton père, ne néglige pas l’enseignement de ta mère. »[2]

            Qui donc peut mieux qu’un père et une mère transmettre à leur enfant les valeurs humaines et spirituelles, propres à l’aider à se construire et à s’orienter dans la vie ? Cette maxime de sagesse tirée du livre des Proverbes semblera à beaucoup de nos contemporains complètement obsolète. Et pourtant, n’est-ce pas en tout premier lieu dans sa famille que l’enfant peut entendre des mots simples comme « bonjour », « s’il te plaît », « merci », voire « pardon », et en comprendre la portée ?  

            Dans un monde où l’on aimerait imposer la science et son corollaire la technique comme les seuls critères de développement, où les média, principalement la télévision et l’internet, offrent un flot continuel d’informations, la transmission appartiendrait, aux dires de certains, à un passé révolu. Pourquoi cet abandon, cette défiance voire ce refus de la transmission ? Comment un jeune peut-il s’orienter si on le prive des repères qui lui permettraient d’appréhender le monde où il est ? La société peut-elle survivre si elle renonce à son héritage ?

            Après avoir présenté ce qui menace en profondeur l’existence même de la transmission, nous en montrerons la nécessité tout en soulignant quelques unes des conditions qui la rendent possible.

 

La transmission menacée

            Dans une course de relais, chaque membre d’une équipe court l’un après l’autre et l’enchaînement se fait par le « passage de témoin » que les coureurs se transmettent chacun à leur tour. Qu’il s’agisse d’un bâton, comme c’est le cas dans l’athlétisme, ou d’une simple tape dans la main ou d’un tout autre objet, chacun donne  au suivant ce qu’il a reçu avant de disparaître de la course. Cette métaphore sportive inscrit l’acte de transmettre dans le temps :

« Lui, il faut qu’il grandisse ; et moi que je diminue »[3]

 

À l’image de Jean le Baptiste qui s’efface pour laisser toute la place à Jésus, celui qui transmet, n’est là que pour mettre l’autre sur le chemin, lui déblayer la route   pour qu’à son tour il s’y engage.

            Mais la langue de notre monde n’est pas la langue biblique. Depuis que l’histoire est entrée dans la modernité, on utilise pour déchiffrer « l’immense livre de l’Univers »  la langue mathématique dont les « caractères »

« sont des triangles, des cercles et autres figures géométriques, sans le moyen desquels il est humainement impossible d’en comprendre un mot.»[4]

Aujourd’hui les signes ou symboles mathématiques dont la liste n’a cessé de s’allonger, sont devenus les instruments incontournables d’une connaissance qui se veut objective : la science. Pour être objectif, c’est-à-dire connaître les choses telles qu’elles sont, il faut éliminer sa sensibilité autrement dit ses impressions, ses sentiments, ses désirs, ses perceptions … , en clair tout ce qui fait de l’homme un vivant. Qui niera les résultats extraordinaires d’une telle démarche dont les bienfaits apportés par son prolongement dans la technique sont considérables pour l’humanité ?  Personne ! Cependant attention : lorsque ce qui était pour Galilée une simple méthode est considéré comme un savoir absolu, comme le seul vrai savoir qui, en conséquence marginalise tous les autres, nous ne sommes plus dans la science mais dans l’idéologie, celle qu’on peut appeler scientisme ou  positivisme. Et cette idéologie s’imprègne d’autant mieux dans l’esprit des hommes lorsque ceux-ci se trouvent démunis face aux grandes questions de l’existence : qui suis-je ? La vie a-t-elle un sens ? Où vais-je ? Or ces questions sont justement celles qui sont sans cesse abordées et approfondies de siècles en siècles dans les différentes formes de culture que sont la littérature et toutes les formes d’art, l’histoire, la philosophie, la religion … Malheureusement notre époque obsédée par ce savoir objectif, a introduit jusque dans ces disciplines précédemment nommées cette idéologie positiviste en utilisant pour les aborder les instruments de la science. Pour étayer ce propos, nous pouvons évoquer l’évolution dans l’enseignement de la littérature : l’analyse d’un texte s’est transformée de nos jours en une dissection « structuralo-linguistique » telle que le texte se trouve vidé de sa signification et de tout son contenu esthétique et imaginaire ; que dire encore, cette fois-ci dans l’enseignement supérieur, des « sciences humaines » où l’étudiant est invité entre autres à se familiariser avec des méthodes statistiques, procédures incontournables pour appréhender les comportements individuels et sociaux ? En revanche envisage-t-on de donner à un étudiant en biologie ou en droit des éléments pour une réflexion philosophique et éthique ? Répétons-le, ce n’est pas la science en elle-même qui est ici critiquée mais son envahissement qui entraîne un appauvrissement de la subjectivité dont la conséquence est un « effondrement de la culture » :

« Pour la  première fois sans doute dans l’histoire de l’humanité, savoir et culture divergent, au point de s’opposer dans un affrontement gigantesque – une lutte à mort, s’il est vrai que le triomphe du premier entraîne la disparition de la seconde. »[5]

Comme le souligne avec force le philosophe Michel Henry, la culture est inséparable de la vie et de sa croissance. Un savoir qui ne conduit pas les jeunes générations à nourrir leur esprit et leur sensibilité est un échec pour leur humanité. La vie en eux cherchera toujours à se manifester mais sous des formes plus frustes laissant libre cours aux instincts les plus élémentaires. La vieille maxime de Rabelais reste d’une actualité manifeste :

 « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme »[6]

            Car de nos jours, comment sans cette culture de l’esprit et du cœur résister à l’emprise des medias, qui nous mettent en permanence sous une pluie diluvienne d’informations sans beaucoup de moyens d’analyse ni d’évaluation ? À l’opposé de la culture qui requiert, comme le suggère le sens premier du mot, de l’attention et du temps [7], la communication médiatique inonde l’internaute ou le téléspectateur anesthésiant l’activité de son esprit : fascinés par des images qui se succèdent à un rythme rapide – « il faut que ça bouge » - ceux-ci se laissent prendre dans les pièges qui leur sont tendus.

            Alors dans un tel contexte comment transmettre aux jeunes générations ce qui leur permettra de se construire et de s’orienter dans leur vie ?

 

Culture et vie

            Aujourd’hui dans notre société s’impose comme un dogme le principe de l’égalité et pour garantir cette égalité, on veut que soit appliqué le principe de « neutralité » de l’espace public, notamment dans les établissements publics d’enseignement, de l’école au lycée [8]. Selon le dictionnaire Robert, le qualificatif neutre désigne : « Qui s’abstient de prendre parti, de s’engager d’un côté ou de l’autre, impartial, objectif ». Ne retrouve-t-on pas là, cette fois-ci appliqué au domaine social, le principe galiléen d’objectivité ? Je peux, certes, apprendre à connaître les choses telles qu’elles sont, en vertu du rapport d’extériorité qui existe entre elles et moi mais un enseignant sait bien qu’il n’a pas devant lui des « choses ». Pour conduire ses élèves sur les chemins de la culture, il lui faut apprendre à aller à leur rencontre pour découvrir ce qu’ils sont. Que signifie « rester neutre » devant les élèves auxquels il s’adresse ? D’une part, tout pédagogue digne de ce nom sait qu’il ne se fera pas entendre s’il reste indifférent à la représentation que ses élèves se font du monde, s’il n’est pas à l’écoute de leurs convictions, s’il ne prend pas en compte leur sensibilité. D’autre part, transmettre une culture, qu’elle soit scientifique, technique, littéraire, philosophique, artistique, historique, religieuse … , n’est-ce pas aussi l’interroger et ainsi favoriser le développement de la faculté de juger qui contribue à la liberté de penser, à la recherche de la vérité et au désir du bien ?  

            Néanmoins s’il fallait énoncer aujourd’hui quelques règles fondamentales qui permettent d’introduire les jeunes générations dans l’univers de la culture, on pourrait en retenir trois : développer l’attention et l’écoute, donner le goût de la recherche, apprendre la patience dans l’étude et prendre le temps la réflexion. Pareilles exigences vont à contre-courant des habitudes de notre société tournée vers  l’utilitaire et l’éphémère mais n’est-ce pas le privilège de l’école de se mettre à distance des idéologies de la société ?

1) Développer l’attention et de l’écoute :

« Il y a pour chaque exercice scolaire (…) une manière de faire attention aux données d’un problème de géométrie sans en chercher la solution, aux mots d’un texte latin ou grec sans en chercher le sens, d’attendre, quand on écrit, que le mot juste vienne de lui-même se placer sous la plume en repoussant seulement les mots insuffisants. »[9]

Pour Simone Weil, l’auteur de ces lignes, il y a une manière d’être attentif qui est tout autre chose qu’ « une espèce d’effort musculaire » qui donne le sentiment d’avoir bien travaillé. Selon cette philosophe et mystique, l’attention est une façon d’attendre que la lumière se fasse, que la solution se donne ; une telle forme d’attention engage certes l’intelligence mais elle concerne aussi toute la personne qui apprend à désirer et à faire confiance. Il en est de même pour l’écoute : on n’écoute pas seulement quelque chose mais quelqu’un en se mettant dans une attitude de réceptivité qui lui permet de se révéler.

2) C’est dans ce même esprit qu’on peut évoquer le goût de la recherche. Car la recherche n’est pas d’abord une affaire de documentation et d’informations. Celles-ci ne servent à rien si elles ne sont pas dirigées par l’aptitude à s’étonner, par la capacité de s’interroger, de remettre en question sa manière de voir, de retourner en arrière pour avancer d’une autre manière.

3) Apprendre la patience dans l’étude et prendre le temps de la réflexion : comment les jeunes générations peuvent-elles assimiler un enseignement sans prendre le temps de comprendre, c’est-à-dire de revenir sur ce qu’elles ont entendu pour véritablement s’en imprégner. Il faut du temps, un temps parfois aride, pour apprendre à apprendre, pour réfléchir sur une question avant de pouvoir se prononcer. Parfois même, il est nécessaire d’accepter de ne pas tout comprendre : c’est le temps de la patience qui conduit à l’humilité, porte d’entrée dans la culture.

De telles règles mettent en jeu les dispositions fondamentales requises chez les élèves pour permettre à l’enseignant habité par la passion de ce qu’il désire transmettre, de faire son travail. Sans doute, aujourd’hui plus qu’hier, faut-il qu’il se batte pour aider ses élèves à entrer dans ce travail sur eux-mêmes – ce qui oblige d’ailleurs l’enseignant à faire aussi sur lui-même un travail intérieur. Mais c’est là un vrai chemin de liberté qui permet de grandir en humanité et de trouver la joie de vivre. Ce n’est qu’en associant inséparablement la culture à cette croissance de la personne, que la transmission se maintiendra dans l’enseignement et nous pouvons reprendre les mots de Péguy pour rendre hommage aux enseignants qui, contre vents et marées, ne faiblissent pas dans cette tâche :

« C’est par eux, par un certain nombre de maîtres de l’enseignement secondaire, par un assez grand nombre encore heureusement, que toute culture n’a point encore disparu de ce pays. »[10]

Élisabeth Gueneley
(à suivre)

 

1 Charles Péguy, Pour la rentrée (1904), Œuvres en prose complètes, I, Paris, Gallimard, coll. "Bibliothèque de La Pléiade", p. 1391.

2 Pr 1, 8, Traduction Officielle Liturgique Mame 2013. Le livre des Proverbes, attribué au roi Salomon, est un recueil de collections anciennes de maximes de sagesse éditées au retour de l’Exil à Babylone (538 av. J.C.) par des sages.

3 Jn 3, 30.

4 Galilée, L’Essayeur, in Alexandre Koyré, Études Galiléennes, 1966, p. 283.

5 Michel Henry, La barbarie, PUF, 2ème édition « Quadrige », mai 2004, p. 1. C’est nous qui soulignons.

6 Rabelais, Pantagruel, éd. Gallimard 1964, chap. VIII, p. 137.

7 Cf. dictionnaire Gaffiot : le mot latin cultura s’applique d’abord à l’action de cultiver un champ. Cicéron l’appliquera à l’être humain : « Un champ si fertile soit-il ne peut être productif sans culture, et c’est la même chose pour l’humain sans enseignement. » Tusculanes, II, 13.

8 « Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port des signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit. Le règlement intérieur rappelle que la mise en œuvre d’une procédure disciplinaire est précédée d’un dialogue avec l’élève. » Loi n° 2004-228 du 15 mars 2004 (JORF 17 mars 2004).

9 Simone Weil, L’Attente de Dieu, Réflexions sur le bon usage des études scolaires en vue de l’amour de Dieu, éd. Fayard 1966, p. 94.

10 Charles Péguy, Notre jeunesse (1910), Œuvres en prose complète, Tome III, Paris Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade »,  1992, p. 33.

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