Vraies ou fausses consolations

« Lorsque Jésus fut près de Jérusalem,
voyant la ville, il pleura sur elle ».
Lc 19, 41[1]

            « Consolez, consolez mon peuple, - dit votre Dieu - »[2] : celui qui parle ainsi est un prophète anonyme dont la voix se fait entendre au peuple d’Israël durant son exil à Babylone autour des années 540 avant J.C. Ce prophète que la tradition biblique appelle le « Deuxième Isaïe », annonce pour un avenir proche la fin de l’exil. Ses paroles sont regroupées dans des pages intitulées à juste titre « le livre de la consolation »[3].

            Plus de vingt cinq siècles après, le cadre géopolitique du monde d’où est né ce recueil est bien différent. Néanmoins Babylone se trouve aujourd’hui située en Irak, à une centaine de kilomètres au sud de Bagdad, et l’on sait combien la situation conflictuelle de ce pays et de ceux qui l’entourent pèse tragiquement sur leurs habitants et constitue une menace pour l’équilibre du monde entier.

            Alors, peut-on encore parler de consolation pour ces populations très durement éprouvées et pour les milliers de réfugiés qui ont dû abandonner dans une grande détresse non seulement leur terre mais aussi une partie des leurs ? Qu’est-ce que la consolation ? De quoi l’homme, voire l’humanité, doivent-ils être consolés ? L’homme trouve-t-il par lui-même la consolation ou la reçoit-il d’ailleurs ?

 Arthur Rimbaud ou Saint François ?

            Un premier coup d’œil sur notre monde, surtout si on se laisse influencer par la présentation de certains journaux télévisés, nous fait percevoir un monde secoué par de nombreuses guerres et violences dévastatrices, un monde où la maladie, la faim, la  précarité, l’insécurité en tout genre sont le terreau de toutes sortes d’idéologies et de racismes, un monde où les bouleversements économiques, sociaux, politiques engendrent l’incertitude et la peur, un monde marqué par des tensions toujours plus fortes entre l’évolution technologique et l’éthique… Bref, un monde devant lequel on peut s’exclamer, à bon droit, selon les mots célèbres de Rimbaud :

« Quelle vie ! La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde »[4].

Certes, la situation dans laquelle le poète s’exprime ainsi, est tout autre. Il n’en demeure pas moins que ces phrases, si énigmatiques soient-elles, révèlent une ardente quête existentielle sur le sens de la vie. Au fond n’est-ce pas de cela dont il est question lorsqu’on parle de « consolation » ?

           

            Pour les Anciens, Grecs et Romains, apprendre à vivre, c’est apprendre à mourir et la clef de cet apprentissage se trouve dans la philosophie, définie comme « l’amour de la sagesse ». Aussi convient-il pour lutter contre toutes les formes de maux, de faire appel à la raison ; c’est par elle que l’homme affirme toute sa dignité et reçoit le réconfort dont il a besoin. Tel est l’enjeu d’un genre littéraire utilisé dans l’Antiquité gréco-romaine qui donne lieu à des écrits de Consolation. Leurs auteurs y présentent les différentes raisons de ne pas se laisser submerger par la douleur liée à la séparation ou à la perte d’un être cher. C’est ainsi, par exemple, que le philosophe Sénèque[5] s’adresse à une mère, Marcia, qui a perdu son fils âgé de vingt ans :

« Marcia, qu’est-ce qui te trouble ? Que ton fils ait disparu ? Ou qu’il n’ait pas vécu longtemps ? Si c’est sa disparition, tu aurais toujours dû souffrir car tu as toujours su qu’il mourrait.

   Songe qu’un défunt n’éprouve aucune souffrance et que les récits qui nous font redouter les Enfers sont des légendes. (…)

   La mort signe la disparition de toutes les souffrances, elle constitue une limite que ne franchissent pas nos malheurs et elle nous rend à la tranquillité dans laquelle nous baignions avant notre naissance. Si on a pitié des morts, il faut également prendre en pitié ceux qui ne sont pas nés. (…)

   Ton fils a franchi les limites à l’intérieur desquelles règne la servitude, une grande et éternelle paix l’a accueilli. »[6]

L’argumentation développée ici par Sénèque est fondée sur l’idée stoïcienne que la mort obéit à la loi de la nature[7]. La sagesse stoïcienne consiste à vivre selon la nature, c’est-à-dire en se conformant à la raison universelle. Donc celui qui se laisse dominer par toutes sortes d’opinions ou d’affections est empêché de vivre selon la spécificité de sa nature, c’est-à-dire selon la raison.

            Aujourd’hui peut-on encore trouver une consolation dans ce genre de  démonstration ? Affirmer que l’homme détient uniquement par la raison la capacité de guérir des souffrances qui l’accablent, n’est plus guère recevable pour un esprit moderne qui a fait sienne la maxime la plus connue de Pascal :

« Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. »[8]

Tous les raisonnements, fussent-ils les plus subtils, ne suffiront jamais à eux seuls à procurer le réconfort et la paix que l’homme appelle de tout son cœur. Faut-il alors admettre que l’homme puisse dans certaines situations rester inconsolable comme pourrait le suggérer le cri de désespoir de Rimbaud ? Ou bien redire à la suite de Pascal : 

« Se moquer de la philosophie c’est vraiment philosopher »[9] ?

            Dans son livre biographique sur Saint François, l’écrivain anglais Chesterton utilise l’allégorie de l’homme qui regarde le monde la tête en bas, pour dépeindre les dispositions qui durent être celles de François lorsqu’il sortit de son long temps de solitude dans la montagne :

« Supposons que Saint François ait vu dans l’un de ses songes étranges l’image renversée de sa ville natale : l’image n’aurait pas différé de l’original, sauf en ceci que les toits auraient été en bas et les fondations en l’air. Mais notons l’important : d’ordinaire les solides fondations et les murailles épaisses inspirent confiance dans la pérennité d’une ville. Tandis que le simple poids de ses fortifications puissantes, de ses tours massives faisait d’Assise vue à l’envers une ville en grand danger de chute.

   Ce n’est qu’une allégorie (…). Mais cette nouvelle et divine lumière lui aurait permis de voir leur intégrale dépendance. Au lieu d’être naïvement fier de sa ville parce qu’elle était puissante, (…), il aurait rendu grâces à Dieu de ce qu’il ne laissait pas choir l’univers comme une énorme boule de cristal pour qu’il explose en mille étoiles filantes. »[10]

S’il est vrai que Saint François est bien ce fou « qui a tout perdu sauf la raison »[11], cette allégorie nous introduit à la nécessité d’un renversement radical pour voir en vérité le monde. Ce n’est qu’en se détachant d’une vision anthropocentrique que l’homme apprend à « naître d’en haut »[12] et entre dans « la vraie vie » :

« Celui qui a vu le monde suspendu à la miséricorde du Tout-Puissant a contemplé la vérité ; on pourrait presque dire : la dure vérité. Celui qui a vu sa ville natale accrochée par ses fondations, ses toits suspendus dans le vide, en a eu la vision juste. »[13]

L’allégorie de Chesterton est une invitation à sortir des carcans de la philosophie pour toucher « le roc même de la réalité »[14] et en reconnaître les véritables fondations.

« La joyeuse consolation de la résurrection »[15]

            S’adressant à plusieurs victimes d’abus sexuels commis par des membres de l’Église, le Pape François évoque l’image de Pierre qui croise Jésus sortant de son interrogatoire devant Pilate et qui rencontre son regard :

« (…) Cette image me vient au cœur aujourd’hui dans vos regards, dans celui de tant d’hommes et de femmes, d’enfants ; je vois le regard de Jésus et je demande la grâce de ses pleurs. »[16]

Les larmes ne sont-elles pas le passage obligé  pour consoler et être consolé ?

Les évangélistes rapportent deux épisodes où Jésus a pleuré : Jésus a pleuré devant le tombeau de son ami Lazare (Jn 11, 35), Jésus a pleuré en voyant la ville de Jérusalem en disant :

« Ah ! si toi aussi, tu avais reconnu en ce jour ce qui donne la paix ! Mais maintenant cela est resté caché à tes yeux. » (Lc 19, 41)

Les larmes très humaines de Jésus expriment sa compassion pour le sort douloureux des hommes et des femmes de notre monde. Jésus a pleuré de tendresse sur la mort de Lazare. Il fut rempli de pitié pour Jérusalem à l’idée de sa ruine prochaine. Mais Jésus n’abandonne pas les hommes à leurs malheurs : par sa parole toute-puissante, il fait sortir Lazare de son tombeau ; il entre dans Jérusalem sachant que l’heure de sa propre mort est proche car par compassion pour l’homme, il a choisi librement de s’unir jusqu’au bout à ses souffrances. Dans le supplice de sa crucifixion il assume toutes les détresses, toutes les dérélictions, tous les découragements, tous les meurtres (et il existe tellement de manières de tuer !). En mourant, il offre à l’homme son amour infini.

            La foi chrétienne reconnaît en Jésus la présence consolatrice de Dieu qui avait été annoncée par les prophètes au peuple d’Israël[17]. Par la résurrection de son Fils, le Père donne à tous ceux qui croient en lui « la joyeuse consolation »[18] en leur envoyant son Esprit, cet « autre consolateur »[19]. Seulement la consolation dont il s’agit ici, ne ressemble en rien à celle de l’enfant qui attend que sa mère le berce dans ses bras et lui raconte une belle histoire pour sécher ses larmes, comme peuvent le souhaiter certains de nos contemporains[20]. Elle n’est pas non plus seulement un simple réconfort susceptible d’apaiser plus ou moins durablement la souffrance. Elle est avant tout, et c’est bien le sens de l’étymologie grecque du mot, une exhortation, un encouragement à ne pas se laisser vaincre par les difficultés et les épreuves.  Aux croyants qui le prient, Dieu donne l’Esprit[21] qui les fortifie et les éclaire lorsqu’ils sont confrontés à l’adversité et aux tribulations. C’est l’Esprit qui leur permet d’entrer dans les pensées de Dieu et de découvrir ses chemins[22] pour progresser dans « une vision juste » de la  réalité.

Ce n’est que par cette transformation profonde opérée par l’Esprit que l’homme peut devenir un consolateur pour les autres, c’est-à-dire être auprès de ceux qui souffrent une présence aimante qui laisse entrevoir un chemin d’espérance. Il est sans doute, comme le disait Péguy, plus facile de désespérer, 

« L’espérance ne va pas de soi. »[23]

L’espérance chrétienne qui n’est pas l’espoir, est une grâce qui porte l’homme à croire qu’il n’est rien d’impossible à Dieu : la mort a été vaincue. Il nous faut entendre aujourd’hui le grand message d’espérance du   dernier livre de la Bible, le livre de l’Apocalypse, écrit pour encourager les chrétiens en butte à la persécution romaine à la fin du 1er siècle. L’auteur leur annonce leur libération et le triomphe du Christ ressuscité qui a donné sa vie pour l’humanité  entière :

« Et j’entendis une voix forte qui venait du Trône. Elle disait :

   “Voici la demeure de Dieu avec les hommes ;

    il demeurera avec eux,

    et ils seront ses peuples,

    et lui-même, Dieu avec eux, sera leur Dieu.

    Il essuiera toute larme de leurs yeux,

    et la mort ne sera plus,

    et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur :

    ce qui était en premier s’en est allé. ” »[24]  

Celui qui espère ainsi apprend à aimer ce qu’il ne voit pas encore.

Élisabeth Gueneley

[1] Nous utilisons la traduction officielle liturgique, Mame Paris 2013.

[2] Is 40, 1.

[3] Il s’agit des chapitres 40 à 55 du livre d’Isaïe. On s’accorde de nos jours à reconnaître dans les 66 chapitres du livre d’Isaïe, l’œuvre de trois prophètes vivant à des époques différentes : les premiers chapitres (1 à 39) seraient l’œuvre d’un Isaïe vivant au VIIIe siècle, les chapitres 40 à 55 reviendraient au « deuxième Isaïe » vivant au VIe siècle, et les chapitres 56 à 66 auraient été écrits par un disciple après le retour d’exil, vers 520 av.J.C.

[4] Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, 1873.

[5] Sénèque, philosophe de l’école stoïcienne et homme d’État romain vivant au 1er siècle après. J.C.

[6] Sénèque, Consolation à Marcia, XIX, 3 à 6. Éditions Payot & Rivages, 1992, p. 121.

[7] À la différence de la tradition biblique et de la foi chrétienne qui envisagent la mort dans le cadre de l’Alliance entre Dieu et l’homme et qui affirment que la mort est la conséquence du péché (cf. Gn 2, 17 au sujet du premier péché qui conduit à la mort : « mais l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n’en mangeras pas ; car, le jour où tu en mangeras, tu mourras »).

[8] Pensées 277, éd. Brunschvicg ; 423, éd. Lafuma. Rappelons que chez Pascal le mot « cœur » ne se réduit pas comme le fait son usage actuel au centre de la vie affective mais renvoie davantage à son sens biblique : « le cœur de l’homme est la source même de sa personnalité consciente, intelligente et libre, le lieu de ses choix décisifs, celui de la Loi non écrite et de l’action mystérieuse de Dieu. » Vocabulaire de Théologie Biblique.

[9] Pensées 4, éd. Brunschvicg ; 513, éd. Lafuma. N’est-ce pas cette thèse qu’on peut lire en filigrane dans La Consolation de Philosophie, œuvre de Boèce, philosophe et homme d’État romain (480-524) ? Condamné à une mort tragique, affronté à sa propre douleur, l’auteur a rédigé cette œuvre au fond de sa prison.

[10] Gilbert Keith Chesterton (1874-1936), S. François d’Assise, éd. Dominique Martin, 1979, p. 78-79.

[11] « Le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison », dit Chesterton.

[12] Cf. Jn 3, 3.

[13] Cf. op. cité, p. 82. C’est nous qui soulignons.

[14] Idem.

[15] Prière du Pape François, Exhortation apostolique Evangelii Gaudium, 24 novembre 2013.

[16] Extrait de l’homélie prononcée par le Pape François lors de la messe célébrée en la chapelle Sainte Marthe, le 7 juillet 2014. C’est nous qui soulignons.

[17] Cf. Lc 2, 25-32.

[18] Cf. note 15

[19] Le mot « Paraclet » utilisé dans l’évangile de Jean (14,15) traduit le mot grec « paraklètos » qui vient de « parakaleo », qui signifie appeler, exhorter, consoler.

[20] «Les humains modernes sont ces étranges sceptiques, à la fois surdoués et enfantins, qui tuent Dieu par nécessité logique – croient-ils – et doivent ensuite se droguer de toutes les manières possibles pour oublier leur désespoir. La société de consommation ressemble de ce point de vue à un gigantesque magasin de jouets, où se déroule en effet une certaine « course à la consolation » … évidemment inefficace à moyen terme. » Patrice Van Eersel, journaliste in La consolation, Jacques Attali, Stéphanie Bonvicini, éd. naïve, 2012, p. 341.

[21] Cf. Lc 11, 9-13.

[22] Cf. Is 55, 8.

[23] Péguy, Le porche de la deuxième vertu, Œuvres poétiques complètes, Bibliothèque de la Pléiade, 1962, p. 538.

[24] Ap 21, 3-4. Dans la Bible, le mot « apocalypse » ne se rapporte pas à une situation de catastrophe  comme le comprend son usage courant mais signifie selon son origine grecque « révélation ». 

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