Faire mémoire (2)

« Et l’éternité même est dans le temporel »

Charles Péguy, Ève.

 

Dans notre précédente rubrique, nous avons insisté sur la nécessité de la mémoire pour l’homme qui veut vivre conscient de lui-même et du monde tout en désirant progresser dans la vérité. « Faire mémoire » est donc un acte éminemment humain. C’est aussi une exigence qui engage l’homme dans un authentique travail s’il veut éviter certains pièges qui écartent la mémoire de sa fidélité au passé.

 

Nous allons maintenant nous intéresser à la dimension religieuse de la mémoire en nous situant dans la tradition biblique : celle-ci nous parle de la mémoire de Dieu pour l’homme et de la mémoire de l’homme pour Dieu. Qu’est-ce que cela signifie ? Pour les chrétiens, la célébration de la messe est fondamentalement un acte de mémoire : la mission de l’Église n’est-elle donc pas un « faire mémoire » avec l’humanité entière pour l’aider à reconnaître dans son histoire les signes d’espérance ?

Mémoire de Dieu, mémoire d’un peuple

 

            Il n’est pas rare de trouver sur les lèvres du psalmiste un appel à la mémoire de Dieu :

« Seigneur dans ton amour, ne m’oublie pas » (Ps 24, 7),

« Combien de temps, Seigneur, vas-tu m’oublier ? » (Ps 12,2),

« Je dirai à Dieu, mon rocher : “Pourquoi m’oublies-tu ?

   Pourquoi vais-je assombri, pressé par l’ennemi ?” (Ps 41, 10)[1].

L’homme en butte à toutes sortes d’épreuves, fût-ce celle du combat avec des ennemis intérieurs tels le doute, la tristesse, le désespoir ou d’autres encore, se tourne vers Dieu pour lui demander de se souvenir de lui. Démarche paradoxale car celui qui vient ainsi tenir en éveil la mémoire du Seigneur[2], garde le souvenir de l’amour inébranlable de Dieu. L’image du « rocher »[3] qu’utilise le psalmiste, évoque la solidité et symbolise la fidélité de Dieu : le Dieu de la Bible n’abandonne jamais l’homme. Sa fidélité manifeste sa bonté : Dieu ne peut pas s’arrêter à l’infidélité de l’homme. Il offre à l’homme sa miséricorde et son pardon pour l’aider à « marcher en sa présence » (Mi 6, 8). Ainsi le psalmiste qui fait appel à la mémoire de Dieu reconnaît en même temps sa fidélité ; au cœur de la souffrance et de l’épreuve, confronté au mystère du mal, il se tourne vers lui pour lui dire son attente :

« Regarde, réponds-moi, Seigneur mon Dieu !

Donne la lumière à mes yeux,

   garde-moi du sommeil de la mort ;

que l’adversaire ne crie pas : ”Victoire !”,

que l’ennemi n’ait pas la joie de ma défaite ! » (Ps 12, 4-5).      

                               

Aujourd’hui, les mots du psalmiste qui demande à Dieu de se souvenir de lui, peuvent sans trop de difficultés nourrir la prière du croyant : en appeler à la mémoire d’un Dieu éternel est une façon de lui exprimer sa confiance.

            En revanche, il est plus difficile de comprendre comment un peuple, le peuple d’Israël, est parvenu à construire une mémoire commune qui l’établit dans son identité. La mémoire d’Israël est une mémoire avant tout religieuse. Invoquer le Nom du Seigneur, c’est en même temps se souvenir de l’Alliance qu’il a conclue avec le peuple après l’avoir libéré de l’esclavage en Égypte :

« Moi, je suis le Seigneur, ton Dieu depuis la sortie du pays d’Égypte ;

   tu ne connaîtras pas d’autre Dieu que moi, hors moi, pas de sauveur » (Os 13, 4).

Maintenir la mémoire de cette Alliance est une dimension importante du culte célébré à l’occasion de certaines fêtes ou dans certains lieux significatifs de cette Alliance, tels que devant l’Arche ou dans le Temple. Et cette mémoire se transmet de génération en génération à travers une tradition orale ou écrite. Lorsque la mémoire se perd et que les hommes se tournent vers des cultes idolâtres, la parole prophétique vient leur rappeler que Dieu n’a pas oublié son peuple ; elle les invite à retourner vers le Seigneur pour que leur infidélité leur soit pardonnée :

« Écoutez ce que dit le Seigneur : (…) Mon peuple, que t’ai-je fait ?

   En quoi t’ai-je fatigué ? Réponds-moi » (Mi 6, 1. 3).

S’il arrive à l’homme d’oublier l’Alliance avec Dieu, Dieu dans son amour se souvient toujours de son Alliance avec l’homme. Ainsi Israël garde en mémoire l’histoire de cette Alliance où s’entremêlent la fidélité de Dieu et les oublis répétés du peuple, lequel se repentant retourne à Dieu. Cette mémoire va progressivement s’inscrire dans des textes qui constitueront ce que le christianisme naissant appellera « les Écritures ». Ce n’est qu’au XVIIème siècle que commencent les recherches qui vont éclairer le lent et long[4] processus de rédaction des Écritures. Si les Écritures, qui nourrissent la vie des croyants, ne contiennent pas toute la mémoire d’Israël, elles en gardent cependant une partie ; elles nous livrent, à travers toutes sortes de récits, l’histoire de l’Alliance entre Dieu et les siens dans laquelle grandit l’espérance d’un temps où s’accompliront des événements prodigieux :

« Le Seigneur dit : ne faites plus mémoire des événements passés,

ne songez plus aux jours d’autrefois. Voici que je fais une chose nouvelle :

elle germe déjà, ne la voyez-vous pas ?

Oui, je vais faire passer un chemin dans le désert, des fleuves dans les lieux arides. (…) Ce peuple que je me suis façonné redira ma louange.»[5]

L’accomplissement de la mémoire

            L’événement du Christ vient s’inscrire dans cette mémoire du peuple d’Israël mais lorsque « le Seigneur est là »[6], ce qui était déjà annoncé dans les Écritures s’accomplit. La mémoire entre en concordance avec le présent. En Jésus Christ, Dieu vient révéler aux hommes qu’il « se souvient de son amour », de la promesse faite à leurs pères « en faveur d’Abraham et sa descendance à jamais. »[7] En sa chair, Jésus Christ assume la mémoire des hommes pour Dieu, si défaillante soit-elle et la réconcilie avec la mémoire de Dieu pour les hommes. C’est ainsi que l’on peut recevoir les paroles du « sermon sur la montagne » en nous rappelant que Jésus est lui-même la Parole sortie du Père :

« Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. […] Vous avez appris qu’il a été dit aux Anciens […] Eh bien ! Moi je vous dis […]. Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »[8]

Aussi les évangélistes comme les autres auteurs du Nouveau Testament vont-ils lire et interpréter l’événement de la mort et de la résurrection du Christ à la lumière des Écritures. C’est le sens des paroles de l’Apôtre Paul lorsqu’il s’adresse aux chrétiens de Corinthe :

« Je vous ai transmis ceci, que j’ai moi-même reçu : le Christ est mort pour nos péchés conformément aux Écritures, et il fut mis au tombeau ; il est ressuscité le troisième jour conformément aux Écritures. »[9]

On devine à travers cette insistance de Paul l’autorité qui était déjà accordée aux Écritures et qui se trouve renouvelée par l’événement du Christ. Ainsi s’explique l’abondance des citations dans les écrits du Nouveau Testament, parfois mises dans la bouche de Jésus lui-même. Luc, par exemple, dans le récit des deux disciples d’Emmaüs, présente Jésus ressuscité comme le parfait interprète de « toute l’Écriture » :

« “Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrit cela pour entrer dans sa gloire ?” Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture ce qui le concernait. »[10]

Parler de l’accomplissement de la mémoire, c’est dire combien la nouveauté apportée par Jésus Christ après avoir été annoncée dans le passé, excède aujourd’hui toute attente :

« Tout est accompli. »[11]

En Jésus, dont la mort sur la croix est l’accomplissement de sa vie offerte pour réconcilier toute l’humanité avec Dieu, se révèle la plénitude de l’amour de Dieu. Le sacrifice du Christ est le sommet et en même temps la source de l’amour divin. Ce qui “germait déjà ” éclate au grand jour.

« La mémoire qui fait l’Église »[12]

            Lorsque les chrétiens se rassemblent pour célébrer l’Eucharistie, il ne s’agit pas de la commémoration d’un mort. La liturgie de la messe n’est pas une célébration du souvenir comme si les croyants rendaient un culte à un personnage important auquel ils se sentent liés. La célébration de la messe permet d’entrer dans le mystère d’ « un Dieu nouveau lui-même ensemble qu’éternel »[13].

            Les trois évangiles de Matthieu, Marc et Luc nous donnent le récit de l’institution de l’Eucharistie : la veille de sa mort, au cours de son dernier repas avec ses disciples, Jésus accomplit le geste de la fraction du pain, geste qu’il a fait maintes fois au cours de sa vie, mais il lui donne un sens nouveau en prononçant des paroles inouïes : « Ceci est mon corps ». Et de même en prenant la coupe : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang répandu pour vous. ». Puis il ajoute : « Faites cela en mémoire de moi. »[14] Jésus institue le rite nouveau de l’Eucharistie en s’offrant lui-même en sacrifice à son Père ; il demande à ses disciples qu’on fasse ainsi mémoire de lui.

            En accomplissant ce rite, les chrétiens ne se contentent pas de rappeler un événement passé : ce dont ils font mémoire s’accomplit réellement dans le présent. Comment est-ce possible ?

« Jésus Christ, hier et aujourd’hui, est le même, il l’est pour l’éternité.[15] »

Lorsque le prêtre, au nom du Christ, fait les gestes et dit les paroles mêmes de Jésus, ce qui a été accompli dans le passé une fois pour toutes, devient véritablement actuel. La célébration de la messe est l’actualisation de la Pâque du Seigneur, c’est-à-dire son passage de la mort à la vie. Ainsi les chrétiens qui accueillent la parole toute-puissante du Christ répétée par le prêtre[16], accueillent le Christ, vivant ressuscité, présent en eux par la puissance de son Esprit. Ils deviennent alors vraiment « corps du Christ ».

            L’Apôtre Paul, qui a transmis le tout premier récit de l’institution eucharistique,  conclut en indiquant la signification de ce mémorial :

« Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne. »[17]

L’acte de mémoire accompli par l’Église est en même temps une annonce faite à tous les hommes : l’Église qui par Jésus Christ connaît la profondeur de l’amour de Dieu, invite tout homme à relire son passé pour y découvrir les signes de la présence de Dieu[18].

            Aujourd’hui, en s’unissant aux hommes de notre temps qui commémorent les événements de la Grande Guerre, l’Église doit apprendre à discerner dans cette histoire les germes d’un monde nouveau où la mort elle-même changera de visage. Telle est l’espérance dont l’Église est gardienne.

                                                                                  Élisabeth Gueneley

          

 


[1] Nous utilisons ici, comme dans les références suivantes, la Traduction officielle liturgique, Mame, Paris 2013.

[2] Cf. Is 62, 6.

[3] Image fréquente dans la Bible. Cf. par exemple Dt 32, 4.

[4] On considère aujourd’hui que cette rédaction s’est étalée sur douze siècles. Nous ne rentrons pas ici dans le détail de ces recherches. Nombreux ouvrages existent sur cette question. Nous renvoyons par exemple à celui de Pierre Gibert, Comment la Bible fut écrite, Bayard éditions/Centurion, 1995.

[5] Is 43, 18 … 21. C’est nous qui soulignons.

[6] Ez 48, 35.

[7] Lc 1, 54-55.

[8] Mt 5, 17. 21ss. C’est nous qui soulignons.

[9] 1 Co 15, 3-4. C’est nous qui soulignons.

[10] Lc 24, 25. C’est nous qui soulignons. Plus loin dans son récit, Luc qualifie de « brûlante » l’expérience vécue par les deux disciples : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? » Lc 24, 32.

[11] Jn 19, 30.

[12] Pape François, méditation matinale en la chapelle de la maison Sainte-Marthe, jeudi 3 octobre 2013.

[13] Charles Péguy, Ève.

[14] Lc 22, 19-20.

[15] He 13, 8.

[16] « Vous observerez, dit Paul Beauchamp, que non seulement on lit des passages de l’Écriture pendant la liturgie de la Parole, mais (et bien plus) l’Eucharistie n’est présente parmi nous qu’à la lecture d’un passage de l’Écriture. Car les paroles de la consécration sont bien une Écriture : “ La nuit où il fut livré le Seigneur prit du pain … ceci est mon corps … ceci est mon sang. ” Le prêtre parle ainsi à celui qui est, en fait déjà dans cette assemblée eucharistique, ou à celui qui y est appelé. » Parler d’Écritures saintes, Seuil 1987, p. 43.

[17] 1 Co 11, 23-26. C’est nous qui soulignons. Lors de la messe, après les paroles de la consécration, cette proclamation est faite par l’assemblée dans l’acclamation de l’anamnèse : « Nous rappelons ta mort, Seigneur ressuscité, et nous attendons que tu viennes. »

[18] Cf. Gn 28, 16 : « Jacob sortit de son sommeil et déclara : “En vérité, le Seigneur est en ce lieu ! Et moi, je ne le savais pas.” »

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