LA DISCRÈTION


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« Il y a un temps pour se taire et un temps pour parler »

Qohéleth 3, 7.

              Il semble justifié de dire, en raison du développement technique des moyens d’information et de communication, que notre monde prend de plus en plus des allures de “village planétaire”[1]. Il est, en effet, devenu aisé pour des millions de personnes d’obtenir un nombre toujours plus important de données sur leurs contemporains. Vraies ou fausses, celles-ci proviennent de plusieurs sources qui peuvent d’ailleurs se recouper : il y a celles que livrent, en tout bien tout honneur, les internautes qui aiment se manifester sur la toile, sans doute aussi sans trop se dévoiler, et il y a celles que récupèrent tous ceux qui, suivant des intentions diverses (commerciales, politiques, idéologiques ou autres), ont les moyens de contrôler à longueur de journée les faits et gestes des citoyens. 

             

            C’est dans ce contexte que nous voulons nous arrêter sur la notion de discrétion : une société qui se veut respectueuse des libertés fondamentales, ne doit-elle pas défendre l’usage d’une certaine discrétion qui, au premier sens du terme, implique la faculté de discerner ce qu’il convient de faire ou de dire au bon moment ? L’enjeu de la discrétion n’est-il pas la qualité de la vie commune qui inclut des relations multiples où chaque personne devrait être respectée dans sa “dignité inviolable”[2], c’est-à-dire jusque dans son intimité la plus secrète ?

La discrétion, faculté de ceux qui gouvernent

 

 

            Par son étymologie, la discrétion se rapproche du discernement : en latin,  discretio vient du verbe discerno qui évoque la faculté de distinguer, de séparer, de reconnaître, de juger. En ce sens, on parlera de discrétion chez une personne qui, capable de discerner, sait alors adopter, dans ses propos et ses actes, une attitude juste et mesurée.

            Une telle forme de discrétion est proposée comme but à atteindre dans la formation des moines et particulièrement pour celui qui gouverne la communauté. Ainsi, la règle de Saint Benoît, toujours actuelle dans un grand nombre de monastères en Occident, invite le père abbé qui exerce l’autorité à agir avec désintéressement, à se mettre au service de la communauté en étant « prudent et circonspect en tous ses ordres, accomplissant tout avec discernement et modération »[3]. S’agit-il de fausse pudeur, comme certains, trop soucieux d’authenticité, seraient prêts à le penser ? Serait-ce un manque de courage qui empêche la confrontation directe avec l’autre ? Dans la vie monastique, la discrétion est avant tout au service du bien commun. Un abbé ou tout autre supérieur monastique doit toujours garder « devant les yeux sa propre fragilité » et se souvenir « qu’il ne faut pas broyer le roseau fendu[4] » : agir avec discrétion, c’est avant tout apprendre à reconnaître les dispositions de l’autre en vue de l’aider, de l’encourager. Il y a dans cette discrétion un véritable désir d’accueil qui respecte ce que l’autre est prêt à entendre. C’est cette expérience qui fait dire à Sainte Thérèse d’Avila :

« La discrétion est une grande chose pour gouverner. […] Je supplie les prieures d’y prendre garde. Il leur est très nécessaire de se conduire avec discrétion […] et de bien connaître les dispositions intérieures des Sœurs. Si elles n’y veillent pas avec un soin extrême […], elles leur causeront beaucoup de préjudice et les jetteront dans le trouble. »[5]

Dans la vie monastique, et plus largement dans la vie chrétienne, cette pratique de la discrétion exige plus qu’une grande finesse psychologique. Pour connaître les “cœurs”, qui vont bien au-delà de l’inconscient des psychanalystes, il faut faire l’expérience de ce qu’est le véritable Esprit qui ne peut se recevoir que dans la prière.[6]

             Néanmoins la discrétion, entendue comme faculté de discerner et pouvoir de décider, ne se limite pas à la vie dans l’Église. Elle est aussi reconnue nécessaire à ceux qui détiennent un pouvoir politique. La Bible rapporte que le roi Salomon fit cette demande au Seigneur qui lui apparut lors d’un songe durant la nuit :

« Donne à ton serviteur un cœur attentif pour qu’il sache gouverner ton peuple et discerner le bien du mal ; sans cela, comment gouverner ton peuple qui est si important ? »[7]

Cette demande plut au Seigneur. L’histoire plus récente reconnaît aussi le caractère éminemment politique de la discrétion comme en témoigne cette observation du philosophe anglais John Locke dont la réflexion constitue une étape importante dans la pensée du libéralisme et de l’état de droit :

« Lorsque le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif sont en différentes mains, comme dans toutes les monarchies modérées et dans tous les gouvernements bien réglés, le bien de la société demande qu’on laisse quantité de choses à la discrétion de celui qui a le pouvoir exécutif. »[8]

Aujourd’hui dans nos démocraties, personne ne contestera que la discrétion soit une qualité requise pour les membres d’un gouvernement. Prendre des décisions justes à tous les niveaux, choisir quelles informations on veut laisser circuler, sont des actes essentiels dans l’exercice du pouvoir. Malheureusement lorsque pour ces pouvoirs appelés « discrétionnaires », la recherche du bien commun se trouve étouffée par la poursuite d’intérêts particuliers, la possibilité même de discrétion se trouve pervertie. Ainsi en est-il par exemple, cela se vérifie encore aujourd’hui, quand la préoccupation de l’emporter sur un rival, doublée de l’appât du gain, fait éclater à chaque instant des « affaires » : de telles indiscrétions, amplement relayées par certains medias, ne font que manifester au grand jour le déclin de l’autorité de l’État.

            En fin de compte, toute autorité digne de ce nom, c’est-à-dire soucieuse de la croissance de l’autre[9], requiert l’usage de la discrétion. C’est par exemple le cas dans l’éducation, à commencer par celle des parents : la discrétion est un regard attentif et avisé sur celui dont ils ont la charge. Inutile de commenter sans cesse la conduite et les comportements de l’enfant ou du jeune, inutile de le harceler de questions pour le contraindre à se dévoiler ; l’enfant ou le jeune saura reconnaître l’intérêt véritable qu’on lui porte et, libre de tout jugement pesant sur lui, apprendra à son tour à discerner ce qu’il est.

La discrétion, art de vivre ensemble

 

 

            On peut maintenant comprendre sans peine pourquoi le mot “discrétion”, d’abord entendu en raison de son étymologie comme synonyme de “discernement”, en soit venu à désigner une attitude de retenue dans les relations sociales. Discerner ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire, de dire ou de ne pas dire, entraîne nécessairement cette réserve, ce tact ou cette décence qui définissent de nos jours la discrétion. C’est là un paradoxe pour notre époque où les comportements sociaux semblent bien être aux antipodes de cette discrétion ! Partout, et plus particulièrement dans les media et sur les réseaux sociaux, on est invité à s’exprimer librement, en toute transparence. La communication instantanée, sans cesse encouragée par la prolifération des supports techniques - téléphones fixes et portables, mail, Facebook, twitter et autres réseaux sociaux –, devient le nouvel impératif grâce auquel l’individu se sent confirmé dans son existence : je communique, donc j’existe. Cette débauche de communication[10] risque fort de vider celle-ci de tout contenu et de conduire l’émetteur à passer à côté du destinataire auquel il est censé s’adresser. À vouloir s’exprimer à tout moment, reste-t-il vraiment quelque chose à dire ?[11] Il est bon de rappeler le précepte du sage :

« Il y a un temps pour se taire et un temps pour parler. »[12]

Car si l’injonction permanente à communiquer transforme la parole en bavardage insignifiant, la discrétion, au contraire, permet d’établir un rapport harmonieux entre le silence et la parole :

« Tel se montre sage en gardant le silence,

tel autre se rend odieux par son bavardage.

Tel garde le silence, car il n’a rien à répondre,

tel autre, par son sens de l’opportunité.

L’homme sage se tait jusqu’au moment opportun,

que le sot , imbu de lui-même, laissera passer.

Qui parle trop se rend insupportable,

qui se croit tout permis devient odieux. »[13]

L’homme capable de discrétion décide de se taire jusqu’au bon moment, non pas seulement par pure stratégie, mais parce qu’il sait le prix de la parole, il mesure le poids des mots. Il est souvent fort redoutable de dire à quelqu’un “ses quatre vérités” ; on risque de lui causer des tourments inutiles. Dans certaines situations, la meilleure façon de répondre consiste à ne rien dire et en ne parlant pas, la personne dit beaucoup : l’homme qui choisit de se taire par discrétion reconnaît l’éloquence du silence ; il évitera les dérapages de sa langue.

Aussi, lorsque la discrétion est un comportement délibéré, elle ne peut pas être  confondue avec l’indifférence. Vouloir rester discret, c’est aussi désirer écouter l’autre et apprendre à lui laisser sa place, à respecter son mystère : l’autre dans sa réalité échappe à l’univers des apparences. Des relations empreintes de discrétion favorisent les vraies rencontres d‘où peuvent naître des échanges profonds :

« On ne devient vraiment intimes qu’entre gens du même degré de discrétion. Le reste, caractère, culture et goûts, importe peu. L’intimité véritable repose sur le sens mutuel des pudenda et des tacenda. C’est par quoi, elle permet une incroyable liberté ; tout le reste peut être dit. »[14]

Ainsi donc, mettre la discrétion au cœur des relations sociales est une façon de rendre justice à cette intimité qui constitue “l’inviolable dignité”[15] de la personne. À l’inverse on connaît le effets redoutables des sociétés totalitaires mais aussi, à une tout autre échelle, ceux des sociétés de spectacle : voler aux personnes leur intimité en les traquant et en les manipulant, que ce soit de manière monstrueuse ou avec une apparente douceur[16], rend la vie irrespirable.

La discrétion, condition de l’amour

 

            N’est-ce pas cette même discrétion que la Bible nous présente comme la condition de l’union la plus intime et la plus fondamentale qui s’éprouve dans l’amour ? 

« N’éveillez pas, ne réveillez pas l’Amour, avant qu’il le veuille »[17]

Cette phrase du bien-aimé dont parle le Cantique des Cantiques, montre tout l’enjeu de l’attente à la fois impatiente et discrète de celui qui espère une réponse à son amour. En effet l’amour est toujours un bouleversement dans une vie : il invite ceux qui s’aiment à un dépassement d’eux-mêmes que seule rend possible une rencontre à un niveau toujours plus profond. Celle-ci s’inscrit dans le déroulement des jours et des nuits où alternent moments de plénitude et temps du désir, soutenus par la quête incessante de l’autre. Ainsi répond la bien-aimée :

« Oui, je me lèverai […] : je chercherai celui que mon âme désire ;

Je l’ai cherché ; je ne l’ai pas trouvé. »[18]

            C’est bien ce lien nécessaire entre amour et discrétion sur lequel Jésus met l’accent auprès de ses disciples. Ainsi pouvons-nous comprendre les recommandations que nous transmet l’évangéliste Matthieu :

«  Quand tu fais l’aumône, ne fais pas sonner la trompette devant toi comme les hypocrites qui se donnent en spectacle dans les synagogues et dans les rues. Mais toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, afin que ton aumône reste dans le secret ; ton Père qui voit dans le secret te le rendra.

Et quand vous priez, ne soyez pas comme des hypocrites : ils aiment à se tenir debout dans les synagogues et aux carrefours pour bien montrer aux hommes quand ils prient. […] Mais toi, quand tu pries, retire-toi dans ta pièce la plus retirée, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père qui voit dans le secret te le rendra.

Et quand vous jeûnez, ne prenez pas un air abattu, comme les hypocrites. […] Mais toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage ; ainsi ton jeûne ne sera pas connu des hommes, mais seulement de ton Père qui est présent au plus secret ; ton Père qui voit au plus secret te le rendra. »[19]

   

Il y a en l’homme cette tentation d’agir pour se faire bien voir aux yeux des autres et, de cette façon, assurer son prestige. Mais agir en vérité, c’est agir au-delà des apparences. En insistant sur le secret qui doit accompagner l’aumône, la prière et le jeûne, Jésus invite ses disciples à agir à l’écart de tout spectateur, y compris soi-même, et à s’en remettre à Dieu. L’amour véritable reste caché en Dieu et Dieu seul sait voir la valeur de nos actes.

            D’autre part, si comme l’affirme la tradition chrétienne, ”Dieu est Amour”[20], faut-il parler de la discrétion de Dieu ? Et quelle serait sa signification ?

                Face à Napoléon qui lui faisait remarquer, après avoir lu la première édition de son Exposition du système du monde, qu’il n’avait pas trouvé une seule fois le nom de Dieu, le grand savant Pierre-Simon Laplace aurait répondu :

« Sire, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse. »[21]

Si cette célèbre réplique peut servir pour certains athées à prouver l’inutilité de croire en un Dieu créateur, elle doit toutefois permettre de mieux comprendre la portée de l’acte créateur divin. L’auteur du psaume 103 rappelle que si Dieu a créé le monde et tout ce qu’il contient, comme l’exprime le récit de la Genèse[22], cette action créatrice continue aujourd’hui dans la vie présente des hommes :

« Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur !

   Tout cela ta sagesse l’a fait ;

   la terre s’emplit de tes biens. […]

   Tu caches ton visage : ils s’épouvantent ;

   tu reprends leur souffle, ils expirent

         et retournent à leur poussière.

   Tu envoies ton souffle : ils sont créés ;

   tu renouvelles la face de la terre. »[23]

  

On connaît l’importance du souffle, synonyme de vie, et l’on sait, surtout lorsqu’on a accompagné des mourants jusqu’à leur “dernier souffle”, combien celui-ci peut être fragile.

Après avoir marché “quarante jours et quarante nuits jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu” et après être entré dans une caverne pour y passer la nuit, le prophète Élie entend la voix qui l’invite à sortir et à se mettre à l’écoute du Seigneur qui va passer. Le prophète croit alors reconnaître Dieu qui vient à lui dans la puissance de l’ouragan : “mais le Seigneur n’était pas dans l’ouragan”. Le Seigneur reste également absent dans le tremblement de terre qui suit. Et il en est de même pour le feu : “le Seigneur n’était pas dans ce feu.” Mais lorsqu’Élie entendit ”le murmure d’une brise légère”, il reconnut la présence du Seigneur et se couvrit le visage.[24] Si ce récit de la rencontre d’Élie avec le Seigneur contraste avec le style tonitruant d’autres théophanies, par exemple à l’heure où Moïse reçoit la Loi sur la montagne du Sinaï[25], il ne les contredit pas. Il en est ainsi lorsque certains hommes font l’expérience d’une rencontre saisissante avec Dieu[26] : il s’agira d’un temps fort dans le cours de la vie ordinaire où la présence divine demeure discrète. L’amour de Dieu ne s’impose jamais et pourtant se laisse “voir” à celui qui “écoute” : car pour entendre l’appel de son amour délicat et y répondre, il nous laisse la liberté de croire.

« Voici que je me tiens à la porte, et je frappe.

Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ;

je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi »[27]

                                              

                                                                                                              Élisabeth Gueneley


[1] Cette expression vient de Marshall Mcluhan, The medium is the message (1967).

[2] Expression souvent utilisée par Maurice Zundel (1897-1975).

[3] Règle de Saint Benoît, chapitre 64.

[4] Idem.

[5] Sainte Thérèse de Jésus, Les Fondations, Œuvres complètes, éd. du Seuil 1960, p.1206-1207.

[6] Voir par exemple 1 Co 12, 10 et Mt 7, 7-11.

[7] 1 R 3, 9.

[8] John Locke, Traité du gouvernement civil, chapitre XIII, De la prérogative (1690).

[9] Auctoritas, mot latin qui donne le mot autorité vient du verbe augere qui signifie augmenter.

[10] Via internet, on nous propose en permanence d’améliorer nos performances de communication : ainsi en vient-on à communiquer sur la communication …

[11] Apparue ces dernières années, la pratique des “selfies” (autoportraits photographiques réalisés avec un appareil photographique numérique ou un téléphone mobile voire une webcam puis envoyés sur réseaux sociaux) illustre cette frénésie de communication : seule compte l’image que je me construis de moi-même et dans laquelle je me complais.

[12] Qohéleth 3, 7. Cf. la phrase mise en exergue.

[13] Siracide 20, 6-8.

[14] Paul Valéry, Tel quel, 1941, p. 44 : des pudenda et des tacenda”, c’est-à-dire les choses dont on doit rougir et celles qui doivent être tues.

[15] Cf. note 2.

[16] Cf. l’expression de Tocqueville : “ le despotisme doux”. On peut penser ici aux effets de la “télé réalité” : que devient notre conception de la frontière entre le public et le privé, demande François Jost dans son blog, Comprendrelatélé.

[17] Cantique des Cantiques 3, 5 et 8, 4.

[18] Ct 3, 2.

[19] Mt 6, 2-6 ; 16-18. C’est nous qui soulignons.

[20] Première lettre de Jean 4, 8.

[21] Pierre-Simon (de) Laplace (1749-1827) fut, entre autres, l’auteur d’un important Traité de mécanique céleste.

[22] Gn 1,1 – 2, 4.

[23] Ps 103, 24. 29 - 30. Le numéro du psaume est celui du psautier liturgique. C’est nous qui soulignons.

[24] Premier livre des Rois 19, 9 – 18. On peut traduire aussi “le murmure d’une brise légère” par “ la voix d’un silence ténu” ou “une voix de fin silence” dit la note de la Bible (traduction liturgique, 2013). “Se couvrir le visage”, c’est reconnaître la transcendance de Dieu.

[25] Exode 19, 18-19 auquel le récit de la Pentecôte dans le livre des Actes des Apôtres fait discrètement allusion (Ac 2, 2-3)

[26] On peut penser aux récits de certaines conversions parmi lesquelles celle de Saul, juif rempli de zèle pour Dieu qui deviendra l’Apôtre Paul.

[27] Apocalypse 3, 20.

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