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75ème anniversaire du Débarquement

Conseil Régional de Basse Normandie National Archives USA

QU’EST-CE QUE L’HOMME ?

 

  “Le ciel et la terre passeront,mes paroles ne passeront pas. ”Mt 24, 35.  

            « Cette petite bombe qui peut tuer cent mille hommes d’un coup et qui, demain en tuera deux millions, elle nous met tout à coup en face de nos responsabilités. (…) Il fallait bien qu’un jour l’humanité fût mise en possession de sa mort. (…) La communauté qui s’est faite gardienne de la bombe atomique (…) est responsable de sa vie et de sa mort : il faudra qu’à chaque jour, à chaque minute, elle consente à vivre … »[1].

            Plus de soixante ans après le premier bombardement atomique de l’Histoire, cette réflexion de Sartre concernant l’humanité toute entière « responsable de sa vie et de sa mort » n’a rien perdu de son acuité. Au danger toujours bien présent des armes de destruction massive, malgré leur vocation dissuasive, s’ajoute durant ces dernières décennies ce que l’on peut appeler « la menace bioéthique », menace liée à « l’affaissement des convictions morales qui pourraient contenir l’utilisation désastreuse des possibilités techniques »[2], notamment dans le domaine des biotechnologies qui bouleversent la médecine. Cette « menace bioéthique » est vivement perçue dans les sociétés occidentales par tous ceux – croyants ou non-croyants – qui constatent au fil des législations concernant la vie, de la conception à la mort, un effritement de la valeur absolue de tout être humain.

            Peut-on remettre en cause, de façon radicale ou sournoise, la référence au principe de « dignité inhérente à tous les membres de la famille des êtres humains »[3] sans déclencher des situations d’oppression, d’injustices et de violence de plus en plus difficilement contrôlables ?

« Voici l’homme » : cette parole, l’évangéliste Jean la met dans la bouche de Pilate, gouverneur romain, au moment où il présente Jésus, dépouillé de tout, à la foule qui vocifère[4]. Pour la tradition chrétienne, le Christ vient, aujourd’hui comme hier, et pour les siècles des siècles, révéler la dignité de l’homme créé « à l’image et à la ressemblance de Dieu »[5].

 La remise en cause du principe du respect de la dignité humaine

 

            Nul ne doit ignorer la contestation résolument menée de nos jours contre l’universalité du concept des droits de l’homme et du concept de dignité humaine qui lui est attaché. Pour ses détracteurs, l’affirmation de la valeur absolue de l’être humain, liée à la culture judéo-chrétienne et laïcisée à l’époque des Lumières[6], est une entrave aux “avancées” de la science et de leurs applications techniques visant l’amélioration du “bien-être humain”. Une telle position n’est pas seulement celle de personnalités étrangères à la culture occidentale[7] ; elle transparaît aussi, de manière plus ou moins déguisée, dans les propos et les décisions d’une partie des milieux politiques des sociétés occidentales : sous la pression exercée par des groupes scientifiques et financiers, nombreuses personnalités politiques n’hésitent plus à légitimer des pratiques attentatoires au principe de respect de la dignité humaine en avançant le motif “d’une autorisation encadrée”. C’est le cas, par exemple, de la dernière législation (juillet 2013) autorisant la recherche sur les embryons humains et les cellules souches embryonnaires : l’instrumentalisation de l’embryon contredit le principe de reconnaissance de son humaine condition.

            D’autre part, dans certains courants de pensée qui rejettent la conception anthropologique de l’homme liée à l’héritage judéo-chrétien, c’est la référence à l’animal qui devient le critère pour penser l’humanité de l’homme. Aussi en vient-on à définir des “seuils de qualité de vie” liés à des degrés de conscience et de sensibilité que l’homme partage avec l’animal. Dès lors la revendication d’une protection due à l’animal[8] sera parfois défendue aux dépens de celle qu’on serait en droit d’attendre pour l’embryon, pour le fœtus atteint de malformations, pour certaines personnes profondément handicapées ou d’autres encore qui se trouvent en fin de vie. Il est certes tout à fait légitime de préserver le sort des animaux, d’éviter les traitements cruels ou le mépris dont ils sont trop souvent l’objet ; pour autant, cela doit-il se faire au détriment de la condition humaine en  négligeant la dignité de certains êtres humains sous prétexte qu’ils ne “ressentent” rien[9] ?

Comment en est-on arrivé là ?

 

 

            « Le plus important des événements récents, - la “mort de Dieu”, le fait que la foi en le Dieu chrétien a été ébranlée – commence déjà à projeter sur l’Europe ses première ombres. (…)                

On peut même dire, d’une façon générale, que l’événement est beaucoup trop grand, trop lointain, trop éloigné de la compréhension de tout le monde pour qu’il puisse être question du bruit qu’en a fait la nouvelle, et moins encore pour que la foule puisse déjà s’en rendre compte – pour qu’elle puisse savoir ce qui s’effondrera, maintenant que cette foi a été minée, tout ce qui s’y dresse, s’y adosse et s’y vivifie : par exemple, toute notre morale européenne. »[10]

            Dans cet extrait du cinquième livre du “Gai Savoir” (§ 343), Nietzsche annonce ce que produira « la “mort de Dieu”, le fait que la foi en le Dieu chrétien a été ébranlée » : « cet événement… beaucoup trop grand » entraîne un effondrement général des valeurs et de la culture européenne. Si Dieu n’existe plus, si nous l’avons tué en le faisant disparaître de nos champs d’action et de pensée, c’est toute notre condition d’homme qui s’en trouve altérée. Nous serions vraiment de mauvaise foi de ne pas reconnaître dans cet écrit, publié en 1887, la pertinence du diagnostic posé ici par Nietzsche sur l’évolution des sociétés modernes. Après la traversée ténébreuse des deux grands totalitarismes du siècle dernier, l’homme contemporain désorienté ne s’accroche-t-il pas, fût-ce en s’en défendant, à toutes sortes de croyances qu’il prétend faire correspondre au “sens de l’Histoire” ?

            Parmi ces croyances, on peut citer celle qui consiste à attendre des “avancées scientifiques et techniques” une surabondance d’être pour l’humanité : telle est l’idéologie du “transhumanisme”, courantné dans les années 1980, qui envisage, à terme, de parvenir à fabriquer un homme transformé, doté d’une “exo-nature”[11]. Cette ambition prométhéenne des “transhumanistes”, dont l’imagination est exaltée par la puissance des techniques actuelles, est sous-tendue par le désir de l’homme postmoderne d’être causa sui, c’est-à-dire d’être sa propre cause. Un tel dessein déborde le domaine de la recherche scientifique et technique et repose sur un système de valeurs dont il y a tout lieu de discuter.

            Par ailleurs que dire de cette revendication de liberté et d’autonomie exprimée en opposition au principe de respect de la dignité de tout être humain ? Notons d’abord que le fameux slogan “il est interdit d’interdire”, fréquemment utilisé pour exiger cette liberté, contient dans son énonciation même sa propre contradiction puisqu’il fait ce qu’il recommande de ne pas faire. Mais plus profondément, lorsque ce slogan s’associe à une revendication d’autonomie – “être libre, c’est faire ce que je veux” -, il révèle un degré d’individualisme qui ne s’accommode guère avec la responsabilité vis-à-vis des autres. Pour que puissent coexister les libertés individuelles, la liberté ne doit jamais être séparée de la responsabilité pour l’humanité toute entière. Enfin, il y a tout lieu de s’interroger sur cette “autonomie de la volonté”, cette dernière étant sous l’influence de multiples pressions sociales, médicales, économiques ou même familiales[12].

            Mais objectera-t-on encore, où se trouve le véritable respect de la dignité de l’être humain lorsque ce dernier n’a devant lui qu’un horizon de souffrances ? Faudrait-il, au nom de la compassion, renoncer à l’affirmation de valeurs objectives – le respect de la vie et de la dignité humaine - ? Quelle bien étrange compassion que celle qui revendique le meurtre ! Au sujet d’un père qui demande à sa femme d’avorter “parce que l’enfant souffrira trop”, Sartre écrit :

« Laisse naître ton enfant, il souffrira, c’est vrai, mais cela ne te regarde pas. Lui seul aura affaire à ses souffrances et il en fera tout juste ce qu’il voudra, car il sera libre. »[13]

Qui suis-je pour décider de la souffrance d’autrui ? Ne dois-je pas commencer à m’avouer ma propre souffrance ? Ainsi, au nom d’une morale « confinée dans l’enceinte de la subjectivité »[14], les grands principes généraux qui font la force du droit sont détournés sous le prétexte d’un accompagnement social et humain des personnes. Ne doit-on pas voir là une façon déguisée d’effacer le socle commun de valeurs fondamentales qui concourait au respect de l’humanité ? Il y a une nécessité urgente à ne pas rester aveuglé devant de telles dérives juridiques.

 

 « Voici l’homme »

 

« Jésus donc sortit dehors, portant la couronne d’épines et le manteau de pourpre. Et Pilate leur déclara : “Voici l’homme ”. »[15]

            Après avoir supporté violences et outrages pendant la nuit chez le grand prêtre  puis avoir enduré la flagellation au prétoire, Jésus « sortit » : dans la liberté souveraine qui est la sienne, Jésus se laisse présenter à la foule. Jésus est couronné d’épines et revêtu de pourpre : cette parodie d’intronisation, dénonce en sa caricature, les pouvoirs de ce monde. La royauté de Jésus n’est pas de ce monde[16].  

            « Voici l’homme » : dans cette parole prononcée par Pilate se trouve révélée la mystérieuse vérité de Jésus. Il est le Messie royal venu restaurer en l’homme l’image de Dieu.

« Ma vie (…) nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même. »[17]

            « Voici l’homme » : en Jésus défiguré[18], toute l’humanité blessée est invitée à se reconnaître ; en Jésus humilié, dépossédé de tout, convergent toutes les souffrances et toutes les douleurs des hommes pour que chacun puisse se reconnaître en lui. Lui seul est le sauveur de tous.

            « Voici l’homme » : Jésus, par sa douceur[19] et son pardon, renverse toute violence, toute lâcheté, tous les manques de foi : n’a-t-il pas été abandonné de tous, à commencer par les disciples[20]. En lui, “l’homme des douleurs”, rayonne déjà la gloire du Crucifié.

            Aujourd’hui, dans notre monde nécessairement pluraliste, les chrétiens ont à témoigner de cette humanité de Dieu : dans le mystère de sa Pâque, c’est-à-dire de son passage de la mort à la vie, Jésus donne à tous les hommes cette capacité d’être “à l’image de Dieu”. Lui seul est le chemin pour que l’homme grandisse à la “ressemblance de Dieu”. Telle est la dignité de chaque être humain. L’Église et les chrétiens n’auront jamais fini de lutter contre la bêtise, le mensonge, l’orgueil et la haine – que ce soit en eux-mêmes ou en dehors d’eux-mêmes –. Mais c’est en aimant Dieu et leurs frères[21], qu’ils témoignent du pardon et de la miséricorde de Dieu. Voilà pour eux le sens de l’Histoire.

Élisabeth Gueneley

             

 

 

    


[1] Jean-Paul Sartre, Les Temps modernes, n° 1, 1er octobre 1945.

[2] Cf. Emmanuel Picavet, « Introduction », Cités 3/2003 (n°15), p. 143-146. Article auquel notre réflexion doit beaucoup.

[3] « Considérant que la reconnaissance de la dignité et des droits égaux, inaliénables et inhérents à tous les membres de la famille des êtres humains, constitue la base de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde », Préambule de la déclaration des droits de l’homme, § 1, adoptée par l’ONU le 10 décembre 1948.

[4] Jn 19, 5.

[5] Gn 1, 26.

[6] On peut rappeler l’insistance de Kant à distinguer la personne humaine d’une simple chose utilisée comme un moyen. Cf. Fondements de la métaphysique des mœurs, IIe section.

[7] Dans l’article cité ci-dessus, Emmanuel Picavet reformule la pensée de Hyakudai Sakamoto, président de la Société de philosophie des sciences du Japon, pour qui il faut «en finir avec les idéologies non relativistes, en particulier celles qui consistent à demeurer attaché à des idées comme celles de dignité humaine, ou de « droits de l’homme » qu’il juge source de conflits entre civilisations. (« A challenge to the concept of human rights and human dignity from the philosophical viewpoint of global bioethics », « Un défi au concept des droits de l’homme et de dignité humaine du point de vue philosophique de la bioéthique mondiale »).

[8] Le 15 octobre 1978, la Déclaration universelle des droits des animaux a été solennellement proclamée à Paris, à la maison de l’UNESCO. Le texte, révisé en 1989 par la Ligue internationale des Droits de l’animal, a été publié en 1990.

[9] On peut se demander sur quels critères repose une telle appréciation.

[10] Nietzsche, Le Gai Savoir, traduction Henri Albert, éd. Mercure de France,  1901, p. 229.

[11] Cf. sur ce sujet le numéro de “Documents épiscopat” de septembre 2013 : Le transhumanisme, ou quand la science-fiction devient réalité.

[12]  Une partie du débat sur la notion de “consentement” est liée à cette remarque sur l’autonomie de la volonté : c’est la cas, par exemple, pour la fécondation in vitro proposée à des couples confrontés à un problème de stérilité ou encore dans le cas des  femmes qui pour des raisons économiques vont porter un enfant pour autrui.

[13] Jean Paul Sartre, Bariona, 6e tableau, scène 6, Théâtre complet, Gallimard, coll. Pléiades, Paris 2005, p. 1174. Référence citée par Matthieu Villemot dans Toute vie vaut la peine, éd. Parole et Silence, 2013, p. 123.

[14] Cardinal Joseph Ratzinger (Benoît XVI), L’Europe dans la crise des cultures, avril 2005. Cf. La documentation catholique, Hors Série, n° 1, 2005, p. 119.

[15] Jn 19, 5.

[16] Jn 18, 36.

[17] Jn 10, 18.

[18] Cf. Is 52, 14 : « Car il (mon serviteur) était si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme. »

[19] Cf. Is 53, 7 : « Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche. »

[20] À l’exception de quelques femmes. Cf. Mc 15, 40-41.

[21] Cf. « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même. » Lc 10, 27.

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