DIEU, POURQUOI PAS ? (2)

         

  Nous avons montré dans la chronique précédente comment « La foi de saint Anselme a recherché l’intelligence » : penser Dieu comme « quelque chose de tel que rien de plus grand ne puisse être pensé », entraîne nécessairement l’affirmation de son existence réelle. Mais en même temps la logique inébranlable de cet « argument unique » conduit  l’homme à reconnaître qu’il lui est impossible de saisir Dieu par sa pensée ; celle-ci est débordée par Dieu : « Tu es quelque chose de plus grand qu’il ne se puisse penser ».

 

            Alors quel est donc ce Dieu ? S’il est impossible à l’homme de penser Dieu, qui peut le mieux parler de Dieu si ce n’est Dieu lui-même ? Pour un croyant, la Bible donne les paroles par lesquelles Dieu se révèle lui-même, paroles qui se sont d’abord exprimées « dans »[1] les prophètes puis « quand vint la plénitude du temps »[2] ont été, accomplies, totalement et une fois pour toutes, « en » son Fils Jésus Christ. Il revient donc à celui qui veut connaître Dieu d’entrer dans cette Révélation non seulementen écoutant la parole de Dieu, qui s’est dite dans la langue des hommes, mais en la mettant en pratique[3].

            Un Dieu qui donne son Nom

           

            Parmi les prophètes d’Israël, « il ne s’est jamais levé (…) un prophète comme Moïse, lui que le Seigneur rencontrait face à face »[4] : l’auteur du livre du Deutéronome qui parle ainsi de la grandeur de Moïse, a dans l’esprit ce moment capital où Dieu donne son Nom à Moïse et lui ordonne de le présenter ainsi aux fils d’Israël.[5] Que dire d’une telle déclaration venant de Dieu lui-même ? 

            Un Dieu qui donne son nom n’est pas une force anonyme ni une énergie surnaturelle mais bien quelqu’un qui se rend accessible aux hommes et accepte de se faire connaître. Donner son nom, c’est se dévoiler pour entrer dans une relation personnelle avec celui qui le reçoit, c’est consentir à être appelé par son nom. Et de même que des personnes qui s’appellent par leur nom se reconnaissent dans leur unicité, celui qui peut nommer Dieu, est capable de le reconnaître comme un être unique auquel aucun autre ne peut se substituer. Il apprend aussi à en respecter le secret car, dans une relation intime, personne ne peut mettre la main sur l’autre.

               Nous pouvons d’ores et déjà percevoir à quel point la révélation du Nom divin à Moïse est un événement fondateur pour la foi juive et chrétienne : en effet, comment croire en Dieu si celui-ci ne se fait pas connaître ?

 

           

            Un Nom « qui n’est pas fait de main d’homme »

« Je suis qui je suis »[6]

 

            Cette parole que Dieu adresse à Moïsea de quoi surprendre plus d’un de ses auditeurs ; tel est pourtant bien là, le Nom suprême de Dieu. À première vue, on peut penser que celui qui s’exprime ainsi veut cacher son nom. « Pourquoi me demandes-tu mon nom ? » : n’est-ce pas la réponse qui fut faite à Jacob au matin d’une nuit de combat avec Dieu.[7] Mais cette parole replacée dans son contexte - le récit de la vocation de Moïse - prend une tout autre signification.

            En effet, du milieu du buisson qui brûle sans se consumer, c’est Dieu d’abord qui appelle Moïse par son nom. Moïse, qui « avait fait un détour pour voir cette grande vision »[8], ne doit pas approcher et doit retirer ses sandales. Il s’agit d’une terre sainte : ainsi se marque la transcendance de Dieu. Et Dieu se présente à Moïse d’une façon bien connue :

« Je suis le Dieu de ton père, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob »[9] .

Le Dieu qui s’est déjà révélé dans l’histoire n’est pas indifférent à la misère du peuple d’Israël qui vit sous l’oppression de Pharaon. Il envoie Moïse pour faire sortir d’Égypte les fils d’Israël, l’assurant de sa présence à ses côtés tout au long de sa mission :

« je suis avec toi » [10].

Mais Moïse fait à Dieu l’objection que le peuple ne le croira pas :

« Voici ! Je vais aller vers les fils d’Israël et je leur dirai : Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous. S’ils me disent : Quel est son nom ? – que leur dirai-je ? »[11]

Alors Dieu lui révèle son Nom :

« je suis  qui je suis ».

Dieu, commente Paul Beauchamp, « décline son nom en déclinant le verbe être. (…) Dieu dit “je” (…) Dire “je”, c’est parler. Dieu  se révèle comme celui en qui être et parler ne font qu’un ».[12]Mystère de la révélation divine qui accompagne « la grande vision » du buisson qui ne se consume pas : Moïse a vu la vie et entendu la parole de Dieu.

            Poursuivant le dialogue entre Dieu et Moïse, le récit fait prononcer à Dieu « le Nom incommunicable »[13] figuré par le tétragramme YHWH dont la traduction actuelle  utilisée est « le Seigneur », en respect pour les juifs qui ne prononcent jamais ce Nom.

« Dieu dit encore à Moïse : “ Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : Le Seigneur, Dieu de vos pères, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, m’a envoyé vers vous. C’est là mon Nom à jamais, c’est ainsi qu’on m’invoquera d’âge en âge ».[14]

Ici, Dieu se nomme à la troisième personne : « Il est », ce qui s’écrit YHWH. Ce Nom signifie que Dieu est présent à son peuple, sa fidélité est de toujours à jamais ; Dieu dans le passé est le Dieu des pères et s’engage pour l’avenir comme un Dieu proche de tous ceux qui l’invoqueront.

            C’est bien comme gage de la présence de Dieu qui accompagne son peuple, qu’Israël a reçu la révélation du Nom à Moïse, conscient de la sainteté de ce Nom très grand. Tout croyant qui se rattache à la tradition biblique reconnaîtra dans ce Nom que Dieu lui-même a révélé, la voie d’accès au mystère de Dieu « qui surpasse tout ce qu’on peut connaître »[15]. Aussi rencontre-t-il, de tout temps, certaines objections auxquelles il peut répondre :

« Mais, dira-t-on, si le mystère de Dieu

est incompréhensible,

toi alors,

pourquoi exposes-tu ce qui s’y rapporte ?

Sous prétexte que je suis incapable

de boire tout le fleuve,

est-ce que je me priverai

d’en prendre modestement ce qu’il me faut ?

Sous prétexte que la constitution de mes yeux

m’interdit d’embrasser le soleil tout entier,

est-ce que je ne vais pas non plus le regarder 

autant que mes propres nécessités m’y obligent ?

Ou encore, sous prétexte

qu’entré dans un grand verger

je ne puis manger tous les fruits qui s’y trouvent

veux-tu que j’en sorte finalement avec la faim ?[16]

            Un Nom qui prend visage en Jésus

            Si « dans » Moïse, Dieu s’est révélé comme libérateur qui marche aux côtés de son peuple, c’est « en » Jésus Christ que s’accomplit en plénitude la révélation du Nom divin[17]. La foi chrétienne confesse dans le nom de Jésus, qui selon l’étymologie signifie « Le Seigneur sauve », Dieu lui-même présent[18]. En effet, qui peut dévoiler en plénitude le mystère du Nom de Dieu sinon celui qui vient de Dieu ? Le prologue de l’évangile de Jean donne ce témoignage :

« Au commencement était le Verbe (le logos), et le Verbe était vers Dieu,

et le Verbe était Dieu. (…)

De tout être il était la Vie. (…)

Et le Verbe fut chair »[19] .

Jésus vient de Dieu et ses contemporains ne cessent de lui poser la question « « Qui es-tu ? », « Que dis-tu de toi-même ? » « De quel droit dis-tu ou fais-tu cela ? ». Question décisive qui pousse Jésus à se révéler progressivement. Selon le témoignage du quatrième évangile, Jésus se présente lui-même  en se nommant : je suis[20]. Jésus, visage du Père, manifeste l’amour agissant de Dieu qui libère l’homme de tout ce qui l’éloigne ou le prive de la Vie.

            Et c’est sur la Croix que Jésus rend accessible à tous les hommes la signification de son Nom divin. Dans le don total de son Fils Jésus, Celui qui est la source de Vie[21], fait connaître, « une fois pour toutes », la richesse insondable de son Nom : Dieu sauve car Dieu ne peut s’empêcher de se donner, le Père donne son Fils, le Fils donne sa Vie, cette Vie qu’il a reçue de son Père et en qui il retourne en remettant son Esprit[22].

            La tradition chrétienne appelle « grâce » ce don de Dieu fait à l’homme, don qui le rend capable d’aimer Dieu. Or Dieu, infiniment aimant, se risque à aimer chacun avec  discrétion et respect pour lui laisser toute la liberté de répondre. Durant sa vie terrestre, Jésus a manifesté, jusqu’à en mourir, cet amour, non seulement pour ceux qui l’aimaient mais aussi pour tous ceux qui ne l’aimaient pas encore ou qui ne l’aimeront que très mal ou même jamais. Ne serait-ce pas là le sens de ce silence de Dieu qui nous scandalise ? Devant Pilate qui lui demande : « Qu’est-ce que la vérité ? », Jésus se tait. Le Dieu vivant qui manifeste son Nom sur la Croix refuse tout pouvoir et toute domination. Croire en Jésus doit être un acte profondément libre.

            Alors, pourquoi pas Dieu ? Tout au cours de l’histoire des hommes, le Nom de Dieu ne cesse d’être  blasphémé. Quel dieu refuse l’athée ? À quel dieu répond tant d’indifférence ? « L’homme, disait Max Scheler, croit ou bien en Dieu ou bien en une idole ».

            Dieu a confié son Nom à ceux qui croient en lui. Or Moïse s’est laissé surprendre à la vue du buisson qui brûle et le centurion romain n’a pu retenir son admiration devant Jésus crucifié[23]. Provoquer la surprise pour mener à l’adoration du Dieu vivant, telle est la mission du chrétien qui, en union avec l’Église, est témoin dans le monde du vrai Nom de Dieu :

« Notre Père, que ton Nom soit sanctifié ».

                                                                                                                   Élisabeth Gueneley


[1] He 1, 1-2 (traduction de la TOB) : « En effet, dit l’Épitre, Dieu a parlé jadis “dans” les prophètes et a parlé depuis peu dans le Christ “en un Fils qu’il a établi héritier de tout”. On dirait que l’intimité entre le Père et le Fils et la liberté du Fils sont déjà en ébauche dans l’intimité et la liberté accordées aux prophètes par Dieu jusque dans leur message. »  Paul Beauchamp, Parler d’Écritures saintes, éd. Seuil 1987, p. 19.

[2] Ga 4, 4 (traduction de la Bible de Jérusalem).

[3] Jc 1, 22-25.

[4] Dt 34, 10 (traduction liturgique).

[5] Il est nécessaire de lire ou de relire le chapitre 3 du livre de l’Exode qui va nourrir notre réflexion.

[6] Ex 3, 14 : en hébreu, éhyéh asher éhyéh, Je suis (ou serai) qui je suis (ou serai).

[7] Gn 32, 30 : « Jacob fit cette demande : Révèle-moi ton nom, je te prie ; mais il répondit : “Et pourquoi me demandes-tu mon nom ?”.

[8] Ex 3, 3. Nous utilisons la traduction de la TOB.

[9] Ex 3, 6.

[10] Ex 3, 12.

[11] Ex 3, 13.

[12] Paul Beauchamp, Cinquante portraits bibliques, Seuil 2000, p. 63.

[13] Sg 14, 21.

[14] Ex 3, 15.

[15] Ep 3, 18.

[16] Cyrille, évêque de Jérusalem, † 386, Catéchèse baptismale, VI, 5.

[17] Cf. note 1.

[18] Mt 1, 21-25.

[19] Jn 1, 1. 4. 14.

[20] Jean utilise l’expression grecque : ego eimi qui reprend le Nom divin révélé à Moïse. Cf. Jn 4, 26 ; 6, 35 ; 8, 24. 28 ; 13, 19.

[21] Rappelons que Dieu s’est fait manifesté à Moïse du milieu du buisson qui ne se consume pas, symbole d’une Vie qui ne passe jamais.

[22] Jn 18, 30.

[23] « Voyant qu’il avait ainsi expiré, le centurion, qui se tenait en face de lui, s’écria : Vraiment cet homme était fils de Dieu ! » Mc 15, 39.

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