La beauté

 « En toi est la source de vie ;

par ta lumière nous voyons la lumière »

Ps 35, 10.

            Lorsque soudainement un visage, celui d’un proche ou d’une autre personne croisée à l’improviste, nous apparaît dans une beauté rayonnante, nous sommes saisis et nos yeux cherchent à pénétrer cette beauté qui se dévoile au-delà de ce qu’ils perçoivent. Il peut en être ainsi dans d’autres circonstances, par exemple lorsque se découvre à notre regard la majesté de sommets enneigés ou que le ciel s’embrase au coucher du soleil ou encore lors d’un concert, quand l’interprétation des instruments parvient, dans un moment d’apogée, à faire vibrer notre âme…

            Cette rencontre par surprise avec la beauté, qu’il s’agisse de la beauté naturelle ou de la beauté artistique, nous interroge : d’où vient la beauté ? D’où nous vient cette capacité à la reconnaître ? Quelle invitation nous adresse-t-elle ? Est-elle si nécessaire au point que, comme le disait Dostoïevski, « sans la beauté l’humanité ne pourrait plus vivre[1] » ?

Les beautés du monde

 

            Pour un esprit moderne, parler de la beauté renvoie à une expérience personnelle de plaisir plus ou moins intense, éprouvé devant un être, un objet de la nature ou une œuvre d’art. Cette expérience, dite expérience esthétique[2], apporte ce que nous pouvons appeler avec le philosophe Kant, « une satisfaction désintéressée ». En effet pour ce philosophe du siècle des Lumières, auteur d’une Analytique du Beau[3], il convient de distinguer un plaisir « intéressé » qui produit une sensation « agréable » (par exemple le plaisir procuré par un verre de bon vin) et un plaisir « désintéressé » qui, au-delà de l’agréable, est un véritable plaisir pour l’esprit.

            Lorsque devant un visage, un paysage, un tableau, etc., j’éprouve un tel plaisir, je suis amené, dit Kant, à appeler « beau » la source d’une telle satisfaction. Et, en affirmant : « ceci est beau », je prononce un jugement de goût. Ce jugement est certes un jugement personnel, subjectif – comme lorsque je déclare apprécier ce vin – mais, c’est là ce que Kant appelle l’antinomie du goût[4], il a en plus, une prétention d’universalité : lorsque nous jugeons une chose « belle », nous ne jugeons pas uniquement pour nous, mais nous attendons des autres qu’ils la trouvent également belle.

« À propos de l’agréable, ce qui prévaut, c’est donc le principe : chacun a son goût particulier. (…)

Avec le beau, il en va tout autrement. Il serait ridicule que quelqu’un qui imaginerait quelque chose à son goût songeât à s’en justifier en disant : cet objet (l’édifice que nous voyons, le vêtement que celui-ci porte, le concert que nous entendons, le poème qui est soumis à notre appréciation) est beau pour moi. Car il ne doit pas l’appeler beau s’il ne plaît qu’à lui. Bien des choses peuvent avoir du charme et de l’agrément, mais personne ne s’en soucie ; en revanche, quand il dit d’une chose qu’elle est belle, il attribue aux autres le même plaisir : il ne juge pas simplement pour lui, mais pour chacun, et il parle de la beauté comme si elle était une propriété des choses. »[5]

Le jugement de goût est donc la capacité de reconnaître la beauté des êtres et des choses en eux-mêmes, indépendamment de l’intérêt ou de la satisfaction que je pourrais en tirer : je peux ne pas aimer la peinture de Cézanne ou la musique de Bach, mais je dois pouvoir reconnaître la beauté de ces œuvres, fût-ce en éduquant mon jugement. C’est ainsi qu’est établie la distinction entre ce qui m’est agréable et ce qui est beau et plaît universellement.

            Si Kant insiste sur la dimension à la fois subjective et universelle du jugement de goût, c’est en raison de sa conception de l’homme : pour lui, il existe chez tous les hommes une capacité de jugement commune par delà les différences de cultures et d’esprits, sans laquelle il n’y aurait aucune possibilité d’échanges et de rencontres. Par ce jugement de goût qui a donc droit à « une universalité subjective »[6], l’homme exprime sa sensibilité à la beauté : la beauté s’éprouve, elle ne se prouve pas et pourtant on peut en discuter.

            Simultanément, Kant reconnaît l’objectivité du monde qui existe et nous incite à découvrir les beautés que la nature nous offre ; elles sont les seules « à éveiller notre intérêt immédiat »[7] et à susciter notre jugement. Ce sont elles qui par leur exemplarité inspirent les artistes :

« Une beauté naturelle est une belle chose ; la beauté artistique est une belle représentation d’une chose »[8]

            Aussi la beauté semble donc bien précéder l’homme qui doit apprendre à la reconnaître. À l’instar de la lumière qui ne peut être perceptible que si ses rayons heurtent des objets dans lesquels elle se reflète[9], la beauté ne peut se voir elle-même : seul un autre peut recevoir la beauté d’un visage. Il en est de même pour toutes les beautés de la nature et de l’art qui se donnent à notre perception : telle est par exemple, la beauté de l’arc-en-ciel dont la lumière multicolore forme une arche parfaitement circulaire qui apparaît et disparaît tout aussi soudainement après une averse orageuse. Touché profondément, l’homme alors s’émerveille et peut se laisser conduire jusqu’à l’admiration, « jugement où l’homme ne se rassasie jamais de son étonnement »[10]. Jamais je ne cesserai d’admirer les cieux étoilés ou la cathédrale de Paris dans la lumière du soir. Celui qui demeure dans de telles dispositions fait alors une véritable expérience métaphysique qui lui enseigne une certaine façon d’être dans le monde :

« L’univers n’est pas obligé d’être beau, et pourtant il est beau. (…) 

Lorsque, devant une scène de la nature, un arbre qui fleurit, un oiseau qui s’envole en criant, un rayon de soleil ou de lune qui éclaire un moment de silence, soudain on passe de l’autre côté de la scène, on se trouve alors au-delà de l’écran des phénomènes, et l’on éprouve l’impression d’une présence (…). »[11]

Cette impression d’une présence induite par les beautés de l’univers permet à l’homme de s’établir à une juste distance dans une attitude pleine de respect ; les êtres et les choses existent en eux-mêmes et pas seulement comme moyens de satisfaire des besoins de possession et de consommation.

            Pendant des siècles, le rôle de l’artiste, qu’il soit peintre, sculpteur, poète, musicien, etc. , n’a-t-il pas été de nous aider à pénétrer dans cette beauté qui donne aux choses comme aux êtres une qualité de présence ? Il en est bien ainsi par exemple dans ces tableaux intitulés Natures mortes, et pourtant bien vivantes, de Cézanne ou encore dans cet art du portrait, cher à Rembrandt, qui permet au spectateur d’accueillir sans jugement les mouvements de l’âme humaine. Quels que soient les critères qui régissent la beauté artistique, celle-ci a toujours été pour l’artiste une façon de révéler à l’œil ou à l’oreille d’autrui les beautés du monde et de la vie qu’il ne parvient pas à percevoir par lui-même: « Ce matin, écrivait un jour Oscar Wilde à un ami, mon jardin ressemble à un Corot ».

            Mais de même que l’homme peut profaner le monde et la vie et en violer leur beauté – notre époque peine à lutter contre toutes les formes de violation -, de même bien des « œuvres»[12] d’art contemporain se défendent d’être belles et revendiquent le « non art ». En écartant les « œuvres » qui ne cherchent le scandale que pour mieux favoriser le marché, peut-on comme le voulait Duchamp[13], prêter à l’artiste contemporain la volonté d’apprendre au public non pas à refuser la beauté mais plutôt à la reconnaître partout ? Les interrogations suscitées par les différents courants d’art contemporain ne remettent pas en cause l’existence de la beauté ; elles nous poussent à emprunter d’autres chemins pour en pénétrer son mystère.

 

La beauté divine

« Les cieux proclament la gloire de Dieu,

le firmament raconte l’ouvrage de ses mains.

Le jour au jour en livre le récit

et la nuit à la nuit en donne connaissance. [14]

  

           Un lecteur attentif sera surpris par l’audace du psalmiste qui fait « parler » les cieux et accorde aux éléments de l’univers la capacité de nous faire le récit de la création : avons-nous jamais entendu le ciel et la terre, le jour et la nuit, autrement dit, l’espace et le temps, s’exprimer en paroles ? « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie » disait Pascal[15]. Ne serait-ce justement pas là l’inspiration du psalmiste, de dépasser les apparences et de reconnaître dans ce silence, le Verbe de Dieu,

« ce Verbe ne fait vibrer aucun tympan, il ne se prononce et ne s’entend que dans le silence »[16].

Car toute la création, comme le souligne le premier récit au premier chapitre de la Genèse, « baigne dans la parole »[17] dont Dieu est l’origine. L’auteur de ce récit exprime dans un refrain qui scande la fin de chacune des étapes de la création, le regard satisfait de Dieu : « Et Dieu vit que cela était bon ». À la fin du sixième jour, lorsque Dieu embrassa du regard tout ce qu’il avait fait, il vit que cela était « très bon ». Le mot hébreu tob, traduit indifféremment par les mots grecs kalos et agathos qui associent ainsi le beau et le bon, indique que cette beauté-bonté est l’œuvre de Dieu créateur.[18] 

Sur son chemin de conversion, Saint Augustin, conduit par une inspiration comparable, apprend à reconnaître, en partant des beautés du monde, Dieu créateur de l’univers :

« Interroge la beauté de la terre, de la mer, de l’air raréfié partout où il s’étend ; interroge la beauté du ciel (…), interroge toutes ces réalités. Toutes te répondront : regarde-nous et observe comme nous sommes belles. Leur beauté est comme leur hymne de louange. Or ces créatures si belles, mais changeantes, qui les a faites sinon celui qui est la beauté de façon immuable ? » [19]

En marge d’une conception dominante en Occident qui ramène le monde à un mécanisme de causes et d’effets que la science essaie de déchiffrer[20], la Bible nous invite grâce à la contemplation des beautés de l’univers à nous tourner vers Dieu. La Sagesse biblique écarte le piège de l’idolâtrie dans lequel tombent les hommes qui, séduits par la beauté des éléments de la terre et du ciel, les considèrent comme des dieux :

« Qu’ils sachent combien le Maître de ces choses leur est supérieur car Celui qui est à l’origine de la beauté les a créées. (…) Car la grandeur et la beauté des créatures conduisent par analogie à contempler leur Créateur ».[21]

Tel Narcisse qui se laisse captiver par l’image de son visage reflétée dans l’eau claire, ainsi l’homme fasciné par la beauté des choses et des êtres peut s’y arrêter. Subjugué par la beauté, l’homme, au lieu de s’ouvrir aux dimensions de l’infini, se perd dans l’abîme de sa subjectivité. C’est le cas lorsqu’un homme succombe à la tentation de son seul plaisir devant la beauté de la femme.

            Dans la tradition de l’Orient chrétien, on trouve des recueils de textes spirituels appelés des philocalies, mot construit à partir du grec qu’on peut traduire littéralement par amour de la beauté, amour du bien. Contrairement à la vision esthétique de la beauté, la vision philocalique invite à déceler que tout est beau en Christ : le Christ, visage du Père, permet de percevoir, au-delà de leur apparence, la beauté et la bonté des êtres et des choses créés par Dieu. Certes, ce n’est qu’à de brefs instants que nous pouvons accéder à cette beauté mais ceux-ci sont déjà une révélation de Dieu ; l’homme peut y accueillir non seulement l’acte créateur de Dieu mais aussi son dessein de salut dans lesquels se dévoilent sa beauté et sa bonté.

Cette tradition permet de comprendre la phrase bien connue que Dostoïevski met dans la bouche de l’un de ses personnages : « c’est la beauté qui sauvera le monde[22] ». À l’interrogation reprise par le même personnage : « Quelle est cette beauté qui sauvera le monde ? », il n’est pas déplacé de répondre qu’il pourrait bien s’agir du Christ : le Christ, « le beau pasteur»[23], s’est abaissé jusqu’à la condition du serviteur « ni beau ni brillant pour attirer nos regards »[24] pour prendre sur lui toute la laideur du monde afin d’en libérer l’homme. Dans la mort et la résurrection du Christ se trouve manifestée la beauté de l’Amour qui resplendit de la gloire de Dieu[25].

            Lorsque l’Église célèbre l’Eucharistie[26], elle invite, par la voix du prêtre, toute l’assemblée à prier « pour la gloire de Dieu et le salut du monde[27] ». Chaque messe célébrée est l’offrande du monde à Dieu qui vient et agit par son Fils Jésus Christ pour le transfigurer dans sa gloire. Ainsi la tradition chrétienne nous enseigne à penser la beauté comme la manifestation de la gloire de Dieu qui donne à l’homme la vie :

« En toi est la source de vie ; par ta lumière, nous voyons la lumière ».

                                                                                     Élisabeth Gueneley



« L’humanité peut vivre sans la science, elle peut vivre sans pain, mais il n’y a que sans la beauté qu’elle ne pourrait plus vivre, car il n’y aurait plus rien à faire au monde. Tout le secret est là. Toute l’histoire est là », Fédor Dostoïevski, Les Frères Karamazov, cité par Benoît XVI dans le discours qu’il a adressé aux artistes le 22 novembre 1999.

Du grec aisthesis, la sensation, le mot esthétique veut dire « que les sens peuvent percevoir ».

Nous faisons référence à l’ouvrage de Kant qui a pour titre Critique de la faculté de juger, et comporte dans sa première partie, une Analytique du beau et une Analytique du sublime. Nous utilisons l’édition Flammarion, 2000, traduction d’Alain Renaut.

Antinomie c’est-à-dire contradiction. cf. op. cité, 1ère partie, Deuxième section, § 56, p. 326.

Kant, op. cité, 1ère partie, Première section, § 7, p. 190-191 (c’est nous qui soulignons en gras).

id. p. 190

id. p. 285.

id. p. 297.

« La lumière n’est en effet perceptible que si elle interagit avec un objet. Par elle-même, elle est invisible. Pour qu’elle se manifeste, il faut que son trajet soit intercepté par un objet matériel, que ce soient les pétales d’une rose, les pigments colorés sur la planète d’un peintre, le miroir d’un télescope ou la rétine de notre œil », Trinh Xuan Thuan, Les voies de la lumière. Physique et métaphysique du clair-obscur, Folio-essais 2008, p. 15.

Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique, éd. Vrin, 2009, p. 188. Pour Kant, alors que l’étonnement naît de la nouveauté, l’admiration persiste indépendamment de celle-ci.

François Cheng, Cinq méditations sur la beauté, Albin Michel, coll. Le livre de poche, 2012, pp. 13 et 122. (C’est nous qui soulignons en gras).

Les guillemets sont une façon d’interroger le statut d’œuvres dont certaines deviennent des « non œuvres ».

Marcel Duchamp, 1887-1968, artiste provocateur qui a révolutionné l’art du XXe siècle en invitant à considérer n’importe quel objet comme une œuvre d’art.

Ps 18, 2-3, Traduction liturgique. Nos remarques sur ce psaume sont inspirées du livre de Paul Beauchamp, Psaumes nuit et jour, éd. Seuil, 1980.

Pascal, Pensées n° 206 (éd. Brunschvicg), n° 201 (éd. Lafuma).

Paul Beauchamp, opus cité p. 164.

idem, p. 165.

Rappelons que les Grecs au temps de Platon proposaient à l’homme l’idéal du kalon k’agathon qui possède toutes les qualités morales, esthétiques et sociales qui le rendent agréable et précieux pour la cité.

Saint Augustin Sermon 241, 2 ; PL 38, 1134.

Nous pensons entre autres à l’approche galiléenne de l’univers comparé à un grand livre « constamment ouvert devant nos yeux (…). Or il est écrit en langue mathématique, et ses caractères sont le triangle, le cercle et autres figures géométriques sans lesquels il est humainement impossible d’en comprendre un mot ». L’Essayeur. Il Saggiatore, 1623, in Dialogues et lettres choisies de Galilée, Hermann, 1966.

Sg 13, 1-9. Nous donnons la traduction de la TOB.

Dostoïevski, L’Idiot.

Jn 10, 11 où l’on trouve l’adjectif grec kalos (rare dans le Nouveau Testament) : « Je suis le “beau” (et bon) pasteur »

Is 53, 2.

L’expression « la gloire de Dieu » désigne ici le rayonnement de Dieu. La Bible nous dit que Moïse, après avoir approché au Sinaï la gloire du Seigneur, ne savait pas en descendant de la montagne « que la peau de son visage était devenue rayonnante en parlant avec la Seigneur » Ex 34, 29, traduction TOB.

Le verbe grec eucharistein comprend le préfixe eu qui signifie « bien » et le mot charis qui veut dire « don » ou « grâce » ; eucharistein se traduit par « rendre grâce ».

Invitation faite au moment d’entrer dans la prière eucharistique.

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