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Marie, Etoile de la Mer

Prier sur la beauté

« Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu1 »

La crise COVID a eu du bon. A Brest, lors du premier confinement, nous étions à l’étroit sur la base militaire. Les possibilités d’embarquement étaient alors restreintes. Malgré un temps splendide, le dynamisme intérieur flanchait un peu. Il fallait poursuivre un but concret, orienter son action, développer un projet.

C’est alors qu’est né ce vœu de sculpture d’une statue de la Vierge Marie pour les marins. Il en existait bien une, celle de Rocamadour, sanctuaire pittoresque du Lot. Une jolie chapelle est d’ailleurs dédiée à Notre-Dame de Rocamadour sur la presqu’île de Crozon, à 30 kilomètres de Brest. Mais cette statue supposait une culture chrétienne, doublée d’un sens artistique éveillé qui puisse discerner, derrière des formes anciennes et plutôt austères, la beauté spirituelle de la Mère de Dieu.

Le projet s’est alors mis en place autour de trois personnes, deux aumôniers militaires d’active de Brest, et un ami, Athanase Soullier[1], sculpteur au Puy du Fou. Le concept était le suivant : une Vierge jeune, très féminine, tendant l’Enfant-Jésus aux marins depuis la proue d’un bateau. Il fallait en outre des signes précis de cette conjonction entre Marie et les marins. On pensa alors donner au bateau le nom d’« Etoile de la Mer », appellation traditionnelle de la Vierge Marie. Et l’on choisit de marquer la proue du bateau des ancres marines portées sur les épaules des uniformes de la Royale. En outre, pour souligner le dynamisme de l’ensemble, on pensa à une statue d’angle, faire « sortir » le bateau de l’angle de la chapelle.

La crise COVID a donc eu du bon : « Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu[2] ».

 Une réalisation aboutie

Pendant deux ans, au rythme de ses autres engagements, le sculpteur a travaillé sur ce projet. Certains amis, de passage au Puy du Fou, ont pu le voir à l’œuvre et suivre la progression de son travail. Il est stupéfiant de voir sortir d’un bois informe une silhouette aussi ciselée. On pense inévitablement au verset de la Genèse : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. La terre était informe et vide[3] ». On ne parle pas à tort du génie créatif d’un artiste.

Deux ans après les premiers échanges autour de ce projet, la statue a vu le jour. Statue en bois -principalement du tilleul-, statue polychrome aux couleurs pastel, Vierge en habits moyenâgeux. Elle mesure environ 1m10 de hauteur. Le visage de la Vierge a un air de famille avec Notre-Dame de Grâce, du musée des Augustins de Toulouse. Pas de surprise : cette Vierge à l’Enfant est une vraie source d’inspiration pour notre artiste.

L’artiste a témoigné. Sans sa femme, ce projet n’aurait pu aboutir. Il lui a fallu son soutien pour ne pas abandonner. Heureuse présence qui nous a valu cette œuvre ! Sans doute y a-t-il quelque chose de la résignation, chez tout artiste, celle de ne pas arriver à traduire dans l’œuvre ce que son âme contemple. Le bois, en même temps qu’il la révèle, trahit la perfection de la réalité spirituelle. Sans doute était-ce ce que voulait dire Pablo Picasso : « L’art est un mensonge qui permet de dévoiler la vérité. »

« Le beau est la splendeur du vrai »

Cette citation attribuée à Platon traduit le rôle de l’art. Nous donner à goûter, autrement, la vérité. Benoît XVI l’exprimait ainsi : « J’ai dit un jour que selon moi l’art et les saints sont la plus grande apologie de notre foi. Les arguments portés par la raison sont absolument importants et on ne peut y renoncer, mais il reste toujours quelque part un désaccord. […] si nous contemplons les beautés créées par la foi, elles sont simplement, dirais-je, la preuve vivante de la foi. […] Sans une intuition qui découvre le vrai centre Créateur du monde, une telle beauté ne peut naître. C’est pourquoi je pense que nous devrions toujours faire en sorte que les deux choses aillent ensemble, les porter ensemble. […] Nous luttons pour l’élargissement de la raison et donc pour une raison qui justement soit ouverte aussi au beau et ne doive pas le laisser de côté comme quelque chose de totalement différent et irrationnel. L’art chrétien est un art rationnel […] mais c’est une expression artistique d’une raison très élargie, dans laquelle le cœur et la raison se rencontrent. […] Ceci est, je pense, d’une certaine manière la vérité du christianisme : cœur et raison se rencontrent, beauté et vérité se touchent[4]. »

L’art a aussi cette faculté de nous désembuer, de nous purifier. « L’art lave notre âme de la poussière du quotidien. », nous dit encore Picasso. Il nous introduit dans un univers plus grand que nous, en nous décentrant de nous-mêmes, en nous ouvrant à Dieu. « La beauté c’est le refuge de Dieu dans cet univers[5] ».

C’est pourquoi nous nous réjouissons de la naissance de cette œuvre d’art. Nous en avons besoin. Le père Carré, dominicain du siècle dernier, et aumônier des artistes à Paris, le disait clairement : « Il nous manque des pédagogues de la beauté. Que l’on ne me rétorque pas que personne ne les écouterait. Les queues interminables que je voyais, l’hiver dernier, patienter dans le froid aux portes d’une exposition au Grand Palais prouvent le contraire[6] ».

Nos marins, eux-aussi, ont soif de beauté !

« Une petite fille, cette reine des anges ! (…) »

C’est donc le mystère de Marie que veut traduire l’artiste. Et d’abord son mystère de jeunesse, de la jeunesse de Dieu et du salut qu’il nous apporte. Bernanos, à travers la figure rugueuse et attachante de l’abbé de Torcy, qui nous ferait facilement penser à un vieil aumônier militaire, la célèbre ainsi : « Une petite fille, cette reine des anges ! Et elle l’est restée, ne l’oublie pas ! La Vierge était l’innocence. Le regard de la Vierge est le seul regard vraiment enfantin, le seul vrai regard d’enfant qui se soit jamais levé sur notre honte et notre malheur… Il faut sentir ce regard qui la fait plus jeune que le péché, plus jeune que la race dont elle est issue, et bien que Mère par la Grâce, Mère des Grâces, la cadette du genre humain[7] ».

Marie nous présente ici son enfant, le Christ, vrai Dieu et vrai homme, « (…) seul médiateur entre Dieu et les hommes (…)[8] ». La place subordonnée de Marie par rapport au Christ est ici bien représentée, même si c’est elle qui nous l’offre, et elle qui nous conduit vers Lui. A l’Annonciation en effet, Jésus nous vient par Marie. A Cana, le premier miracle de la vie publique du Christ est obtenu par Marie. A la Croix, le Christ nous la donne pour Mère, en la personne de saint Jean.

Le bateau sur lequel la Vierge se tient debout, outre le lien à la mer et aux marins, est aussi une expression du lien entre le Christ, Marie et l’Eglise. L’Eglise est en effet souvent comparée à un bateau, notamment depuis l’arche de Noé, figure de l’Eglise pour nos Pères dans la foi : « Noé est la figure du Christ, le constructeur de la grande arche de Dieu qu’est l’Eglise[9] ». « Ô barque paradoxale du salut, figure du bois de la croix, tu montres à ceux qui voyagent sur la mer combien la croix est nécessaire[10]. »

Saint Paul VI écrira : « La connaissance de la véritable doctrine catholique sur Marie constituera toujours comme une clé de voûte pour comprendre sans erreur le mystère du Christ et de l’Église. »

Le Christ ne nous suffit-il pas ?

 Arrivés où nous en sommes, nous ne pouvons pas ignorer cette question : Pourquoi ces innombrables statues de la Vierge ? Pourquoi cette dévotion populaire entretenue parmi les fidèles depuis des siècles ? Pourquoi faudrait-il se tourner vers Marie alors que Dieu s’est fait homme dans la Personne du Christ, et qu’il est tout l’objet de notre adoration et notre parfait modèle ? Le Christ ne suffirait-il pas à manifester toute la vitalité chrétienne ?

 « Qu’est-ce que vaut ce principe que Notre-Seigneur suffit pour manifester toute la vitalité chrétienne ? Il est en partie faux. Non, Notre-Seigneur ne suffit pas. C’est étrange à dire, mais c’est pourtant absolument certain. Jésus ne suffit pas, pour la raison bien simple qu’il est dans un état trop élevé, trop sublime, pour que toutes les formes de la vitalité chrétienne puissent se manifester en lui : par exemple la foi[11]. » Le Christ, Personne divine, ne peut avoir la foi, non par manque de quoi que ce soit en lui mais, au contraire, par excès de sainteté. La foi reste imparfaite devant la vision de Dieu. Saint Paul ne nous prévient-il pas en ce sens : « Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face[12]. »

Marie est donc notre modèle de vie de foi. « C’est alors que nous devons nous tourner vers les témoins de la foi : Abraham, qui crut,  » espérant contre toute espérance  » (Rm 4, 18) ; la Vierge Marie qui, dans  » le pèlerinage de la foi  » (LG 58), est allée jusque dans la  » nuit de la foi  » (Jean-Paul II, RM 18) en communiant à la souffrance de son Fils et à la nuit de son tombeau[13]. »

On pourrait en dire de même pour l’espérance -le Christ ne l’avait pas, étant Dieu- ou pour le chemin de perfection dans la charité qui était celui de Marie, tandis que le Christ, étant Dieu, est la perfection accomplie de la charité.

Qu’est-ce donc que la dévotion mariale ? Est-ce se détourner de Jésus pour Marie ? Non, certainement pas ! « En ce qu’elle a de plus profond, la vie mariale ne consiste pas tant à contempler Marie qu’à contempler Jésus avec la foi de Marie, avec l’amour de Marie[14]. »

C’est en ce sens que notre prière du marin peut être comprise et récitée. Alors, prions pour nos marins l’Etoile de la Mer !

Prière du Marin[15]

Au nom du Père, qui a séparé les eaux d’avec le ciel et la terre
Et du Fils qui foule et apaise la tempête
Et de l’Esprit qui plane au-dessus des océans,

Vierge Marie, Reine des flots
à qui les marins, même mécréants,
ont toujours été dévots,
Vois à tes pieds tes fils,
qui voudraient se hausser jusqu’à toi.

Obtiens-leur une âme pure comme brise de mer,
Un cœur fort comme les flots qui les portent,
Une volonté tendue comme voile sous le vent,
Une attention qui veille sans mollir comme gabier dans la hune,
Un corps bien armé pour les luttes contre les tempêtes de la vie.

Mais surtout, Ô Notre-Dame,
Ne les laisse pas seuls à la barre,
Fais-leur relever les écueils où ils s’échoueraient,
Avant d’ancrer, près de toi, au port de l’Eternité.

AMEN

Padré Henri, aumônier ALFAN-Brest
Aumônier Samuel, base de Défense de Brest

[1] Cf. athanase-sculpteur.net

[2] Rom. 8, 28

[3] Gn. 1, 1-2

[4] Benoît XVI, Au clergé du Diocèse de Bolzano, Bressanone, 6 août 2008

[5] Père P. Ceyrac, Carnets spirituels, Bayard Culture, 2015, p. 187

[6] P. A.-M. Carré, Je n’aimerai jamais assez, Paris, Cerf, 1988, p. 246

[7] Bernanos, Journal d’un curé de campagne

[8] I Tim. 2, 5

[9] Saint Epiphane, Bouchet, p. 186

[10] Basile de Séleucie, Discours 6

[11] Père Dehau, O.P., Le Contemplatif et la Croix, T. 2, Les Éditions de l’Abeille, 1942, p. 83.

[12] I Cor 13, 12

[13] Catéchisme de l’Eglise Catholique, n°165.

[14] F-M Léthel, O.C.D., Introduction à La Vierge Marie toute Mère du Père Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus, Éditions du Carmel, Toulouse, 1988, p. 11

[15] L’image de l’ « Etoile de la Mer » avec, à son dos, la prière du marin, peut être commandée à l’Aumônerie militaire de Brest : Aumônerie Militaire Catholique de Brest – BCRM Brest – CC 89 – 29240 – Brest-Naval