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Homélie de la messe pour la paix

Le dimanche 9 janvier 2022, en la cathédrale Saint-Louis des Invalides, Mgr Gallagher a présidé la messe pour la paix en présence de Mgr Migliore, Nonce apostolique en France et de Mgr de Romanet, évêque aux Armées françaises.

Chers frères et sœurs,

La célèbre maxime de Végèce, qui nous est à tous bien familière : « Si tu veux la paix, prépare la guerre », a été considérée pendant des siècles comme une saine doctrine militaire, alors même qu’elle vise en réalité les moyens à adopter en cas de légitime défense.

J’oserais suggérer, cependant, que la célébration d’une messe pour la Paix constitue plutôt l’autre face de la médaille. Toujours est-il que l’une et l’autre face de cette même médaille expriment par-dessus tout une aspiration à la paix, et la volonté de préserver cette paix, qui peut avoir été obtenue au plus haut prix. Les deux aspects ne se contredisent donc pas nécessairement. Et de fait, c’est une bonne chose que de prier Dieu pour la paix, de l’implorer et lui demander qu’il nous accorde ce don de la paix, cette paix qui ne peut être obtenue sans lui, la paix dans les cœurs qui jadis étaient au combat et alors même que les armes se sont tues.

Les personnels militaires ont souvent été de courageux défenseurs de la paix ; de fait, tout soldat ne connaît que trop bien le prix de la guerre, ses conséquences multiples et tragiques, et toutes les souffrances qu’elle génère.

Ainsi, nous venons prier pour la paix à travers la prière suprême de l’Eglise, la Messe. Nous le faisons en ce jour de la fête du Baptême du Seigneur, qui conclut le temps joyeux de Noël. Ce matin, la liturgie de la Parole nous invite à contempler, non pas l’enfant de Bethléem, mais Jésus, le baptisé. Tous deux, l’enfant et l’homme, sont silencieux ; ils ne disent pas un mot. Ce sont en revanche les autres qui parlent de lui : d’une part, Jean-Baptiste affirme : « Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu » ; d’autre part, « une voix venant du ciel “Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi je trouve ma joie” ».

Comme témoins de la scène, nous sommes invités à partager les sentiments de ceux à qui est promis un baptême de feu, et la joie du Père dans le Fils.

Le Baptême, dans la tradition au temps de Jean-Baptiste, est conçu comme une disposition à la conversion pour une personne pénitente. Il y a là un contraste avec le baptême de Jésus, qui est une action de Dieu, non de l’homme ; et qui, substantiellement, est un baptême dans le feu ; il est un baptême dans l’eau uniquement d’un point de vue sacramentel. C’est un évènement qui est l’occasion d’une manifestation d’amour et de joie divins ; il est chargé d’une force et d’un mystère ineffable ; et il ouvre le témoin à l’horizon mystique des chapitres suivants de l’Evangile de Saint Jean. Le désir de conversion est soutenu par la connaissance certaine et par l’expérience de ce même amour et de cette même joie, manifestés à Jésus, lors de son baptême.

Le 15 mai prochain, à Rome, le Pape François canonisera le Bienheureux Charles de Foucauld, dont je suis sûr que vous êtes des familiers. Sa spiritualité était extrêmement populaire il y a cinquante ans, lorsque je suis entré au séminaire ; et je me suis souvent souvenu de lui lorsque je travaillais à Strasbourg, sa ville de naissance. Sa vie a été caractérisée par de nombreux détours et des contrastes. Sa foi chrétienne s’est affaiblie durant les années où il fut soldat ; mais elle s’est ensuite revivifiée à partir d’une expérience de pénitence et de communion dans l’église Saint-Augustin, ici même, à Paris, vers la fin d’octobre 1886. Pour tout le reste de sa vie, Charles se souviendra du moment de sa conversion, « ma conversion » dit-il, où il reçut « tous les biens… Et depuis, … un enchaînement de grâces toujours croissantes… une marée montant, montant toujours ». C’est ce que je serais tenté de comparer avec l’expérience de l’Esprit Saint et du feu, celle de l’amour et de la joie.

Cette conversion conduira Charles de Foucauld à désirer la vie monastique dans un premier temps, celle ensuite de missionnaire ermite, et l’acceptation enfin du sacrifice suprême. Les grands contrastes de sa vie, son courage et son sens de l’aventure sont profondément attirants. Son cheminement fut un pèlerinage très spécial car nous avons là un homme qui eut une grande expérience et qui souffrit beaucoup, mais qui, comme je viens de le mentionner, considérait sa vie comme pure grâce.

Charles a vécu dans une période difficile et turbulente ; il eut à agoniser au milieu de la Grande Guerre. Tout en étant aujourd’hui épargnés d’un conflit si terrible, nous sommes pris pour autant dans une période très conflictuelle ; certains diraient “sans précédent” dans le monde moderne. Et partout les gens demandent : est-ce que ça va empirer ? Où cela va-t-il nous mener ? Est-ce que ça pourrait vraiment arriver ? Il y a beaucoup trop de guerres, par procuration et interminables, et des tensions internes, des émeutes, des manifestations violentes, des attaques terroristes et des différends frontaliers, des échauffourées. Les institutions et l’autorité sont remises en cause, et le consensus social a laissé place à la polarisation. Ce n’est pas le moment de la résignation, de l’indifférence ou de la paralysie ; ce n’est pas non plus un moment propice à la préparation au sens où je l’exprimais au début de cette homélie, car il semble que le désastre est proche, même s’il reste du temps pour une action positive, urgente et déterminée.

Pendant soixante ans, les Papes, en commençant par Saint Paul VI, ont publié un message spécial pour la célébration annuelle de la Journée mondiale de la Paix. Ainsi, le 1er janvier dernier, le Pape François a adressé des mots de consolation pour l’humanité, en évoquant les mêmes mots d’Isaïe qui ont été lus il y a quelques minutes. Le Pape explique qu’Israël avait besoin d’une telle consolation prophétique au nom du Seigneur : « pour ces gens, l’avènement du messager de paix signifiait l’espérance d’une renaissance sur les décombres de l’histoire, le début d’un avenir radieux ».

En méditant sur le temps présent, le Saint-Père constate que nous nous sommes écartés du « chemin de la paix », malgré les efforts déployés pour un dialogue constructif entre les nations, et dans un contexte où les défis mondiaux se sont multipliés, que ce soit sur le plan sanitaire, environnemental, économique, social.

Le Pape recommande la reprise de ce qu’il appelle « l’artisanat de la paix » fondé sur trois éléments essentiels :

Tout d’abord, le dialogue entre les générations, qui « signifie labourer le sol dur et stérile du conflit et du rejet pour cultiver les semences d’une paix durable et partagée ».

Ensuite, le rôle indispensable et irremplaçable de l’éducation, pour que les jeunes puissent trouver leur juste place dans le monde de travail. Paradoxalement, le Pape fait le constat qu’au niveau mondial, les dépenses consacrées à l’éducation ont diminué, en même temps que les dépenses d’armement ont augmenté.

Enfin, l’importance vitale du travail dans la construction et la préservation de la paix. De fait, avec ses exigences d’effort et de collaboration, le travail est, je cite, « le lieu où nous apprenons à donner notre contribution pour un monde plus vivable et plus beau ».

Chers frères et sœurs, la promotion de la paix n’est pas quelque chose qui nous dépasse. C’est un effort de tous les jours et de tout le monde. Chacun a une pierre à y apporter, un rôle à jouer. C’est un chemin à suivre avec détermination et foi. Il nécessite pour nous une conversion continuelle du cœur et de l’esprit, et ce n’est pas de peu qu’il dépendra de la grâce que nous implorons de Dieu. Et c’est ce que nous faisons ici, ce matin, aux Invalides.

S. Exc. Mgr Paul Richard Gallagher
Secrétaire du Saint-Siège pour les relations avec les Etats
Dimanche 9 janvier 2022 en la cathédrale Saint-Louis des Invalides