Messe pour la Paix - Cathédrale des Invalides 9 janvier 2017

 

 

messe pour la paix 1 2017Monseigneur Luc Ravel

1. La violence et la paix. 

On parle à nouveau de la violence, comme si on la découvrait pour la première fois. Mais la violence est une vieille compagne de l’homme. Une amie fidèle, hélas, un peu « collante », qui ne dit jamais non à ce que nous lui présentons et qui nous embarrasse après coup quand nous avons consenti à lui obéir.

La bien-pensance moderne a feint de l’ignorer. Comme si ne pas voir les choses aidait à les éliminer. Mais les bien-pensants passent et la violence reste. Et, en définitive, c’est elle qui les condamne à l’oubli. Regardons plutôt cette violence en face et découvrons la force qui la conquiert.

La violence existe et s’exerce à trois niveaux et la force qui lui répond c’est la Paix.

En l’homme d’abord, où elle se nomme « maladie » : brisure du corps, prise d’otage de l’âme, détournement de l’esprit. En nous, la violence gaspille la joie et entretient la peur. Lui répond la paix du cœur.

 

Entre les hommes ensuite, où la violence se nomme « désordre » : rivalité jalouse, force d’oppression, lien de soumission. Entre nous, elle trahit la fraternité et conduit au meurtre. Lui répond la paix sociale.

 

Entre les Cités enfin, où la violence se nomme « guerre ». Elle repousse les relations stimulantes du sport ou de la compétition, du commerce ou de la concurrence. La guerre naît de la violence au moment où se lève le vent mauvais de la mort. Elle atteint alors l’unité du genre humain. Lui répond la paix des nations.

 

Toutes les stratégies d’évitement de la violence se retournent tôt ou tard contre leurs auteurs. La violence gagne toujours à n’être pas sérieusement prise en compte. Elle profite du mépris dans laquelle on la tient ou de l’ignorance de ses mécanismes insidieux.  Seule la paix assume la violence et, parfois, la retourne à son profit. Comment acquérir cette paix et la construire entre nous ?

 

messe pour la paix 2 2017 2. Le don des mages et le socle de la paix 

Je m’inspire de la fête de l’épiphanie, de l’exemple des mages, en parlant du socle de toutes les formes de la paix qui coïncide avec ce qu’apportent les mages à la crèche. Le don des mages. Qu’apportent les mages à la crèche ?

 

La réponse est trop facile : l’or, l’encens et la myrrhe. Hélas, cette réponse rapide nous échoue sur le rivage de l’accessoire au lieu de nous faire voguer vers l’horizon de l’essentiel.

 

Et l’essentiel le voici : avant toute chose, les mages s’apportent eux-mêmes. L’évangile le note ainsi : « ils virent l’enfant et sa mère, et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. » Fascinés par les biens, nous oublions les personnes. Le plus beau des dons, c’est eux-mêmes. Le reste, c’est « la cerise sur le gâteau ». Si tel n’avait pas été le cas, ils n’auraient pas entrepris ce long et hasardeux voyage mais ils auraient fait « livrer » leurs offrandes par la Poste !

 

Ils s’apportent eux-mêmes en tant qu’homme confronté à leur propre humanité, en tant qu’amis associés dans la même marche, en tant que nations, rassemblées autour du berceau. Et que reçoivent-ils en retour sinon la paix promise à l’homme, aux communautés et aux nations.

 

Il y a donc un socle commun à l’acquisition de toutes les formes de la paix : c’est l’engagement total, le don complet sans retenue de ceux qui la veulent. En réalité, la paix coûte chère. Il n’y a pas « de guerre sans effort de guerre » mais il n’y a pas de paix sans effort de paix. Le prix de la paix, c’est l’offrande de soi jusqu’au sacrifice de sa vie par la mort au combat, par le détachement du nomade, le perpétuel apprentissage, la disposition à l’inconnu, l’abandon au quotidien, la liberté pour être libre comme la lumière. Voilà le prix de la paix. On ne fait de la paix à mi-temps.

Poursuivons l’exemple et la démarche des mages.

 

 

La violence en l’homme s’explique par la confrontation entre un débordement de vie et les limites de l’existence concrète. Que se passe-t-il en chacun des mages ? Si nous regardons de près, nous pouvons esquisser la paix du cœur qu’obtient l’homme affronté à sa misère, ses limites, et à sa grandeur, son débordement de vie. Cette paix du cœur qu’obtient l’homme en lien avec le paradoxe qu’il est.

 

Les mages surgissent de l’Orient, pour nous l’Orient du Moyen-Orient. Ils sont d’une contrée innomée, un pays hors la Bible. Chaque nuit ils interrogent l’ordre du ciel et la marche des étoiles. Ils scrutent l’ordre immobile de l’univers, ses lois, mais ils interprètent aussi le changement mobile de l’homme, son histoire, son destin. Astronomes et astrologues. L’immobile et le mobile les fascinent en levant les yeux sur le ciel.

 

Soulevés par cette double et dispendieuse recherche, ils s’aperçoivent un jour, ou un soir, que l’immense inconnue, introduite dans l’équation complexe de leur existence, allait peut-être, enfin, jeter son masque. La nuit n’était plus aussi noire qu’à l’habitude. Un astre leur faisait signe : l’étoile mobile du Roi des juifs. Rien ne nous est dit sur la façon qu’elle eut de solliciter la sagacité des mages. Par ce silence, mille chemins sont laissés à notre imagination, autant que de voies pour questionner notre vie. En revanche, quelque chose de l’homme universel se détache nettement sur le décor infiniment varié des individualités.

 

Ce paradoxe douloureux qui source en nous la violence, jusque-là suscitait de multiples hypothèses jamais confirmées. Mais voilà qu’une certitude apparaît. Grâce à l’étoile mobile, la quête immobile de réponses incertaines se transforme en une marche imprévue vers une présence certaine.

 

Et par cette métamorphose de sa quête intérieure, l’homme plonge dans la paix du cœur.

 

Cela est le fruit de l’expérience et je peux la résumer ainsi : la paix du cœur, qui répond à la première des violences, ne se fonde pas sur une connaissance précise du chemin. Tant pis pour ceux qui n’apprécient que les pistes reconnues par avance. Les mages ignorent et la longueur et les risques et les croisements du chemin. Mais la paix du cœur repose sur la certitude du but et non les aléas du chemin. Et cette certitude suffit à lancer l’homme sur les chemins.

 

Quel calme alors dans la vie, quelle liberté pour suivre les routes imprévisibles qu’offre l’existence. La violence qui surgissait de l’incertitude sur le terme se brise  sur la forte et claire vison du but atteignable ici-bas.

 

 

Laissons l’Orient de l’homme, cette contrée innomée, celle de notre mystère intérieur, dont parle l’évangile, pour la royauté des mages, dont ne parle pas l’évangile. Mais selon la liturgie, selon la tradition les mages sont rois : « Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois vers la clarté de ton aurore. » (Isaïe 60, 2) Comme le roi résume son peuple, les mages représentent les nations du monde venues depuis l’Orient vers une autre aurore. Des « nations associées au même héritage » (Ep 3, 5)

 

Par cette épiphanie, il nous est révélé que la paix entre les nations s’établit autour d’un Etre mystérieux. Cela ne va pas de soi. Pour notre histoire, la paix des nations se construit à travers un seul lien, la reconnaissance d’une identité commune qui fonde notre dignité d’homme. Depuis la fin du XIXème siècle, en effet, on revient à la notion ancienne de « droit des peuples » : des conventions de Genève jusqu’à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, émerge une juste idée, celle d’une dignité humaine intangible. Des organisations internationales veillent à mettre en œuvre ou à défendre ces droits des peuples.

 

Tout cela est excellent, tout à fait indispensable, mais insuffisant. Déroutante conclusion, certes, mais validée par l’histoire de ce dernier siècle. Ni dans l’antiquité ni aujourd’hui, la seule reconnaissance de ce lien de nature ne suffit à exorciser la tragédie de la guerre. Et je ne parle pas de « guerre propre », si tant est qu’elle existe, mais de camps d’extermination, de génocides, de massacres de masse, d’idéologies insensées dont la dernière en date à laquelle nous sommes affrontés et qui n’a pas fini de porter son fruit, l’islamisme et son terrorisme aveugle.

 

Nous sentons bien à regarder l’histoire et en particulier l’histoire récente que la seule reconnaissance d’une commune humanité n’assure pas la paix entre les nations.

 

Aussi j’aimerais, en conclusion, attirer notre regard sur ce rassemblement des nations autour du berceau divin. « Autre chose » de totalement incarné mais de complètement transcendant peut seul achever cette paix des nations. Le seul effort de nos organisations et de nos déclarations internationales achoppe sur des points durs, inexpugnables. Unis par le bas, il nous faut trouver aujourd’hui, et c’est un appel, une façon d’être unis par le Haut.

 

Seule l’intervention « extérieure » d’un Père peut apaiser les cœurs des frères et rendre le rire au monde. C’est la leçon de l’Epiphanie, des mages, des nations autour du berceau.

 

+ Luc Ravel

Mots-clés: invalides, messe pour la paix

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