Centenaire de la bataille de Verdun - Cathédrale de Verdun

centenaire verdun 28 05 2016

Homélie du 28 mai 2016

L’homme de Verdun

  

 

Cent ans plus tard, ne serions-nous pas les descendants de ces hommes qui livrèrent ici la plus inouïe des batailles ?

Cette bataille de Verdun, de février à décembre 1916, offre, à ceux qui l’ont vécu, une expérience ultime. Tout le poids de la Grande Guerre s’entasse sur ces dix mois et sur ces cent collines. D’autres batailles plus décisives, d’autres combats plus mortels, d’autres luttes plus longues occupèrent largement ces quatre années hémorragiques. Mais nulle bataille, nul combat, nulle lutte ne furent plus ardents, plus concentrés, plus condensés, plus contractés que « Verdun ». Le nom de la ville évoque à lui seul toute la première guerre mondiale. Comme si, ici, combattit l’homme ancien pour en sortir homme nouveau, « l’homme de Verdun ».

Verdun livre la clef de toute la guerre, le chiffre propre à ouvrir, pour les pousser, ses portes de fer du point de vue de l’homme. Laissant les questions de stratégie ou d’armement, notre intérêt va au poilu du champ de bataille. On trouve en lui le code d’accès, le mot de passe, pour pénétrer dans l’humanité debout puis couchée, étendue puis redressée qui entra dans la guerre taillée dans un certain drap et qui en ressortit confectionnée dans un autre.

D’une certaine façon, cet intérêt répond au vœu émis en 1967 par Maurice Genevoix : « Puissent nos semblables emporter en ces lieux, au fond d’eux-mêmes, une notion de l’homme qui les soutienne et les assiste ! Puisse la lumière qui perdure ici les guider enfin vers la Paix !»[1] Avançons en humble pèlerin de la mémoire, à la recherche d’une lumière sur l’homme de Verdun, celui qui passa au creuset des marmites et à la forge du courage, celui qui fit le siècle dont nous sommes les héritiers, celui dont on hésite à voir et dont on répugne à dire qu’il fut profondément croyant.

Sur ce sol de 1916, décomposé en glaise originelle par la fureur de l’acier, quelque chose de l’humanité fut perdue à jamais. Mais, en même temps et sur le même lieu, quelque chose de l’humanité fut gagnée pour toujours.

1. La glaise originelle. Les descriptions de « l’enfer de Verdun » nous jettent violemment sur la terre décrite si aimablement dans le récit des commencements, au livre de la Genèse : Adam est pétri du sol, d’une glaise originelle sans plantes ni vivants où seules l’eau et la poussière s’allient dans les mains d’un Dieu fabriquant passionné. La glaise originelle est devenue boue des tranchées. Il s’y reforme un homme nouveau.

« Je mets la tête hors du boyau pour essayer de reconnaître les morts qui sont étendus là. Seul, car tout le monde est terré, je suis épouvanté devant ce gigantesque charnier et suffoqué par l'odeur qui s'en dégage. A perte de vue, la terre est recouverte de cadavres : tout est changé : les vivants sont sous terre et les morts sur la terre. »[2]

Ce retour aux origines, nul ne le cherchait en laissant ses blés et ses établis, personne ne l’attendait en quittant sa famille et ses projets. Mais ce qu’il n’attendait pas, le poilu de Verdun l’a vécu de tout son être. Il allait connaître, sans toujours l’analyser, une refonte de sa chair. La chair par laquelle il est du monde, avec laquelle il occupe le monde et grâce à laquelle il le charge en lui.

Citons ici Raymond Payrière. Séminariste, né le 7 octobre 1893, il est mobilisé dans des régiments d’infanterie puis suit les cours d’élève-officier en janvier 1916 avant de gagner Verdun. Il termine la guerre avec 6 citations et la légion d’honneur. Le 3 mai 1916, il décrit :

« Rien de plus abrutissant, de plus démoralisant que ces grosses marmites qui éclatent à quelques mètres de vous avec un bruit assourdissant et un déplacement d’air effroyable. L’être tout entier est comme disloqué…/... Le sergent qui écrit s’explique ainsi : « C’est, dit-il, la révolte de notre être nerveux contre des chocs qui dépassent sa force de réceptivité, mais c’est surtout l’horreur du néant, de la dislocation… être disloqué, écartelé, réduit en bouillie, voilà une appréhension que la chair ne peut supporter et qui est au fond de la grande souffrance du bombardement. » Cette explication m’a extrêmement intéressé car elle est très originale et très juste. » [3]

L’homme de Verdun, revenu aux origines, meurt et ressuscite plus haut.

2. Ce qui fut perdu à Verdun. « La vision d’horreur »

Ici, dans le creuset des marmites, meurt « l’homme évolué » par la culture, par la science ou par la religion. En face de son humanité disloquée, volent en éclat les mythes fondateurs de l’humanisme moderne. Sont brisés les rêves civilisateurs des cultures, des sciences et des religions car toutes les trois se déjugent elles-mêmes en tant que principe d’élévation humaniste : les cultures justifient la folie de la guerre, donc l’irraisonnable. Les sciences la mettent en œuvre avec une violence démesurée. Les religions cautionnent la violence au lieu d’élaborer la paix comme le tenta le pape Benoît XV.

Ce que nous pensions être les grandes forces de l’histoire s’arrêtèrent là, comme les forces allemandes, aux forts de Verdun. Les mythes fondateurs de l’homme moderne s’échouent ici. Ils n’ont pas été contredits par l’apologétique chrétienne ou les bien-pensances dévotes mais ils ont été écrabouillés sous les obus de Douaumont, asphyxiés à Ypres, puis exterminés trente ans plus tard à Auschwitz,  atomisés à Hiroshima, affamés dans les goulags.

Un jeune prêtre brancardier du diocèse de Viviers, professeur au petit séminaire écrit le 1 avril 1916 :

« Pour évacuer les malades et les blessés, nous sommes obligés de profiter des ténèbres, de la nuit, les chemins étant absolument impraticables au cours de la journée. Comme des malfaiteurs ou des contrebandiers, nous glissons dans l’ombre avec le moins de bruit possible. Nos brouettes s’enfoncent dans la boue : on trébuche dans des trous pleins d’eau. Qu’importe ?... De temps à autre on est salué par une rafale et l’on se couche au ras du sol pour donner moins de prise aux éclats qui volent en tous sens. Et, malgré soi, on maudit la barbarie moderne qui ne tolère pas quelques instants de répit pour la relève des blessés et qui ne respecte rien des choses qu’on estimait jusqu’alors sacrées. J’espère bien que les naïfs qui avaient toujours la bouche pleine des mots de civilisation et de progrès seront à jamais guéris de leur orgueil et de leurs prétentions. »[4]

3. Ce qui naît à Verdun. « La vision sublime »

Ici, dans la forge du courage, naît « l’homme fidèle ». Fidèle à sa mission, solidaire de son camarade, l’homme de Verdun va naître du courage. De l’immense courage devant la proximité effroyable de la mort. La vraie religion est mère et fille du courage.

Ici, commence le temps de la vraie foi : en un Dieu mystère, infiniment au-delà de nos pensées, qui nous sauve non par nos piétés mais par le seul Sauveur, Jésus-Christ. Le Réel divin atteint l’homme à travers la monstrueuse pression qui s’exerce sur lui.

Cette expérience indicible est à la source de cette « nostalgie du front » qu’analyse si bien le père Teilhard de Chardin mais dont tous se font l’écho. Ainsi, Ed. Reboul, l’aîné de huit enfants. Son père est décédé depuis quatre ans ; sa mère vieillie, se trouvant seule, il est démobilisé pour s’occuper de la ferme. Trois de ses frères sont au front. En novembre 1917, il confie à l’un de ses amis sa « nostalgie du front »:

« Du coup, (en recevant une lettre et un numéro de la « gerbe », Ndlr) j’ai réagi, je me suis senti libéré, redevenir le poilu des anciens jours, lorsque calme et confiant je chargeais ma pièce sous la mitraille boche de Verdun. Mauvais jours me direz-vous ? Cependant c’est là que j’ai senti la stupidité des choses terrestres et leur néant. C’est bien là que je me suis trouvé le plus près de Dieu, parce que je voyais, j’attendais la mort bien en face et que toutes mes facultés, toutes mes pensées étaient sans cesse tournées vers le Port du Salut, où chaque chrétien doit chercher à aborder par n’importe quelle tempête. La mort n’a pas voulu de moi et pourtant elle eût été si belle à ce moment-là. Le Bon Dieu m’en a jugé indigne. Que sa volonté soit faite et qu’il me donne le courage, la force d’accomplir jusqu’au bout ma destinée. » [5]

L’espace d’un moment, cet homme a connu la vie libre. Une vie de sauvé. Là est la vraie foi. Celle qui naît de la confrontation de la pression extérieure de la mort et de l’élan intérieur du courage. Cette confrontation porte l’homme de Verdun jusqu’à la rencontre avec le vrai Dieu, le Réel divin. Décanté de toutes les impuissances auxquelles le livrent les idoles de toutes formes, l’homme de Verdun fait la connaissance du seul vrai Dieu. Et c’est pourquoi il nous faut avoir l’audace d’affirmer que la vraie foi se trouve à Verdun.

+ Luc Ravel


[1] Inauguration du mémorial de Verdun, 1967

[2] Témoignage de Lucien Jourdan, soldat français

[3] Prêtre soldats dans la Grande Guerre. Les clercs bourbonnais sous les drapeaux, Daniel Moulinet, Presses universitaires de Rennes, 2014

[4] Prêtre soldats dans la Grande Guerre. Les clercs bourbonnais sous les drapeaux, Daniel Moulinet, Presses universitaires de Rennes, 2014 p. 74

[5] Les prêtres et la jeunesse catholique d’Ardèche dans la « grande » guerre. Correspondances, Centenaire de la guerre de 1914 à 1918, diocèse de Viviers, 2015, p. 124

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