Messe à l'intention des victimes du 13 novembre 2015

mgr luc ravel treillisHomélie par Monseigneur Luc Ravel
Dimanche 15 novembre 2015
Eglise Notre-Dame du Val-de-Grâce

Dn 12,1-3 ; Ps 16(15) ; He 10, 11-14,18 ; Mc 13, 24-32

Nous sommes là, d'abord, pour partager une douleur. Les résultats tombent : ce ne sont pas seulement les cent-cinquante morts et les centaines de blessés très graves mais, à travers eux,ce sont aussi des milliers de personnes qui sont immédiatement, directement touchées. Au fur et à mesure, tous, nous apprenons que tel ami, tel neveu, telle nièce, tel cousin, tel camarade est tué ou blessé grave. Ils n'étaient pas censés nous prévenir qu'ils allaient au cinéma, au spectacle, voir une pièce de théâtre. Le choc est puissant : c'est un prix humain extrêmement coûteux. Hier soir, dans la prière, comme vous certainement, je pensais très fort à ces familles qui n'avaient pas encore connaissance exacte des dégâts. Il faudra sûrement encore plusieurs jours pour connaître l'ampleur exact des dégâts humains, sans parler des dégâts psychiques, qui sont de véritables traumatismes de guerre, bien connus dans l'armée, pour toutes ces personnes mêlées à ces actes de guerre qui les ont vus et qui ont  peut-être trempé dans le sang. En particulier, je pense à nos pompiers, à nos policiers qui sont intervenus, avec une rapidité inouïe, sur ces lieux.

Au-delà de ces personnes du premier cercle et du second cercle, ce ne sont pas simplement les militaires et les forces de sécurité qui, aujourd'hui, se sentent  concernés. Nos chefs politiques, le chef de l'état et le chef de gouvernement, ont employé des mots qui me conviennent très bien. Ils ont prononcé un mot de « guerre ». Or, ce mot de « guerre » signifie que ce n'est pas une partie de la société française qui serait visée et victime. Bien sûr, un acte de guerre touche des personnes concrètes pour qui nous prions. C'étaient, en Afghanistan, nos soldats à Kaboul, à Njrab et ailleurs. Aujourd'hui, ce sont encore nos soldats à Barkhane, au Mali, en Jordanie. Aujourd'hui, ce sont des victimes, que nous pourrions appeler « civiles », sur notre territoire. Mais en réalité, derrière ces personnes qui sont des victimes, c'est la France qui est visée, puisque c'est une guerre. Ou alors je ne comprends pas les mots ou alors les mots sont mal employés ce qui, dans les circonstances qui sont les nôtres, ne relèvent pas simplement d'un exercice de grammaire ou d'un exercice littéraire : ce serait grave de mal parler dans des situations pareilles. Nous ne sommes pas philosophes mais nous savons qu’en parlant de guerre, nous disons ceci : ce n'est plus telle ou telle corporation qui est attaquée, comme on a voulu nous le faire croire après les attentats de janvier.  Ce n'était pas la liberté de la presse qui était visée et atteinte. Du reste, ceux qui ont tué ne savaient même pas ce que c'est !  C'était la France, déjà, comme aujourd'hui, puisque c'est une guerre. Et, si c'est la France qui est attaquée, alors c'est une guerre !

Or, la Bible, l'Eglise parlent de la guerre. Nous sommes une religion de la paix, de l'amour mais nous sommes une religion de la paix et de l'amour réels, réalistes. Quand il pleut dehors, il pleut et le chrétien dit : « il pleut » ; quand il fait soleil dehors, le chrétien dit : « il fait soleil ». Nous ne sommes pas comme les idoles, qui ont des oreilles pour entendre et n'entendent pas, des yeux pour voir et qui ne voient pas. Nous ne sommes donc pas la religion de la paix rêvée, de l'amour drogué, c'est-à-dire, qui nous plongeraient dans un monde de songes que, seul, le réveil peut fracasser. Nous sommes la religion de la paix et de l'amour qui parlent, aussi, de la guerre, de la faim, de la maladie, de la violence.

Les textes du jour, que nous n'avons pas changés, parlent de violences cataclysmiques. On nous en fait souvent le reproche. Aujourd'hui, la bien-pensance n'accepte pas la guerre, la réalité de la guerre, le fait que la guerre soit là, terrible, effroyablement douloureuse !

Nous n'avons pas à laisser de côté notre christianisme, au contraire ! Ces prochaines années ou ces prochaines décennies – c'est-à-dire le temps que durera la guerre qui nous est faite – nous avons à devenir plus chrétiens, à laisser de côté nos addictions, par exemple, l'addiction de l'irénisme, de la quiétude qui, pendant soixante-dix ans, a permis de vivre (presque) tranquillement sur notre sol métropolitain,  avec une présence de violence lointaine, éloignée, perçue uniquement par les medias et par les pauvres militaires qui reviennent des théâtres de guerre ! Aujourd'hui, nous avons la tâche de devenir davantage chrétien parce que, dans la Bible, dans la tradition de l'Eglise, nous avons trouvé une paix concrète, un amour réaliste qui parlent de la violence. Qui énoncent, par exemple, ces trois fléaux qui atteignent le monde et la France, que sont, dans le langage apocalyptique, le cheval noir de la guerre, le cheval vert de la peste - des maladies endémiques - et le cheval rouge de la famine. Nous avions cru pouvoir nous exonérer de ces trois fléaux par la technologie et les avancées scientifiques, par la déclaration répétitive, incantatoire des droits de l'homme. Rien n'est moins assuré pour la bible : ce n'est pas la technologie qui sauvera l'homme ! Et, il semble même que ce Christ, qui nous a sauvé et qui vient pour nous sauver encore, reviendra faire son apparition dans la gloire, comme à chaque seconde du temps, au cœur de la violence : non pas après la mise sous tutelle de la violence et de la guerre mais au sein de cette violence qu’il combat par sa mort d’amour.

Voilà, mes amis, le message que je voulais « nous » lancer, ce matin ; les circonstances ne nous pousseront pas à nous opposer au Dieu de l'amour et de la paix comme le font ceux qui trouvent, dans ces actes faits au nom de Dieu, une motivation supplémentaire pour exclure le religieux de la sphère humaine. Tout au contraire, nous, chrétiens, pensons que nous allons trouver confirmation de tout ce que dit la Bible : la violence humaine existe. Nous avons  à la prendre en compte dans des cœurs sauvés par l'Amour, nous allons finir de briser les illusions du progrès et nous allons rentrer dans des démarches où nous allons vivre, autrement, l'amour et la paix. L'homme peut vivre dans des états différents. Il va nous falloir ensemble – ensemble - réapprendre à vivre dans un état de guerre. Nos grands-parents, nos parents même ont appris à vivre en état de guerre. Tout est modifié : le droit, notre façon de vivre, peut-être, de nous déplacer dans le métro ou dans les villes ; tout va être modifié ! C'est une évidence !

Au-delà de la recherche des individus et des réseaux auxquels ils appartenaient, nous savons très bien que ce n'est pas d'avoir « coupé quelques têtes » qui permettra de résoudre la guerre. Mais j'ai confiance. Nous autres, chrétiens, soyons les premiers acteurs de cette façon de vivre en guerre, non pas sous le joug de de la haine et de la violence ou de l'intolérance, mais dans une structure différente qu’elle soit légale, sociale, psychologique mais aussi spirituelle. Au début de la messe, nous avons chanté que nous sommes des hommes libres. Ces prochains mois, nous allons valider, ensemble, notre christianisme. Pouvons-nous vivre libres, aimant, heureux sous le joug de la guerre ?

+Luc RAVEL

Imprimer