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Le miracle de la Guerre, article d'Albert de Mun

(article paru dans l’Echo de Paris, du 30 septembre 1914)

Bordeaux, 29 septembre,

pretre-Grande GuerrePuisqu’il faut attendre encore et endurer le cruel tourment de la terrible et interminable bataille, retournons, pour grandir et fortifier nos aises, vers la source du courage, qui sort inépuisable des lettres de chaque jour. J’ai dénoncé les affreuses légendes répandues dans le pays par des calomniateurs anonymes, et dont le sous-préfet de Châteaubriant a fait, dans sa région, si belle et bonne justice.

Mais je crois vraiment qu’il faudrait parler comme les Flamands, quand ils relevèrent, pour s’en faire un titre glorieux, l’injure qui croyait les flétrir. Les « gueux » ont traversé les âges dans l’auréole d’une impérissable renommée. Ainsi de nos prêtres ! Ceux qui ont imaginé, pour remuer contre eux les passions de la veille, de lier leur nom à l’histoire de cette guerre horrible, ne savaient pas si bien dire.

C’est, vraiment la guerre des prêtres. Ils sont partout, dans le rang, au combat, à l’ambulance, dans les villes conquises, dans les forts assiégés. Les curés sac au dos !  criait, il y a vingt-cinq ans, la fureur imbécile des sectaires. Ceux qui ne voulaient pas de soldats étaient les plus enragés pour que les prêtres le fussent tous. Ils le sont. Les curés, sac au dos, sont partout, sur le front, mêlés aux soldats combattants ou brancardiers. Ceux qui ont passé l’âge, ou qu’un congé de réforme dispense du service, sont aumôniers. Outre ceux que les règlement accordent aux corps d’armée, le gouvernement m’a permis de faire appel aux concours volontaires. Ce sera la plus belle œuvre de ma vie ; celle aussi qui, du premier mot, éveilla dans les cœurs les plus ardentes sympathies.

J’en ai vu partir plus de cent. Mon collaborateur Grandmaison a raconté l’autre jour les scènes émouvantes de la petite cour de la Croix-Rouge, quand nous attachions les brassards des nouveaux missionnaires. Quelques-uns ne purent partir au moment où l’ennemi s’approcha de Paris. D’autres, déjà partis, durent rétrograder. Puis il y a les morts, les disparus, dont la liste incomplète s’allonge, déjà ouverte dès le premier combat, et sur laquelle vient de s’inscrire l’affreux et glorieux martyre  du Père Véron.

Pour combler ces vides, les demandes affluent de tous les diocèses. J’’en suis environné. Le service de santé a bien voulu me promettre que, bientôt, je pourrais mettre en route un convoi supplémentaire. Ceux qui sont au front écrivent de courtes lettres, des cartes, des billets. J’en reçois chaque jour et c’est ce que j’appelle la source intarissable du courage.

Au début, nous avions un peu peur. Ces aumôniers volontaires, sans solde et sans place déterminée, qu’allaient-ils devenir ? Comment seraient-ils accueillis ? Comment vivraient-ils, partis avec le petit subside dont la générosité des  souscripteurs nous avait permis de les munir ? C’est fini. Les cartes qui arrivent, depuis trois semaines, dissipent toutes les craintes : « Nous sommes reçus comme les envoyés de Dieu, les officiers nous accueillent et nous aident, les soldats nous appellent de tous côtés. Quand, dans l’église d’un village ou en plein air, nous pouvons dire la messe, les hommes de tous les corps arrivent, se pressent autour de nous. Mais le grand, le magnifique ministère, c’est celui de la bataille. Ah ! quelle douceur, à la fin du combat, de sentir qu’on a pu secourir ces braves et leur faire quelque bien. Nous marchons avec la troupe, au milieu des obus, et, quand ils pleuvent, moment psychologique ! personne ne refuse l’absolution. Surtout, il y a les blessés : ils sont admirables de courage, de résignation et de patriotisme ! Et combien souffrent atrocement, ramassés par les brancardiers, longtemps après la blessure reçue ! C’est l’aumônier qu’ils demandent d’abord, quand, ils peuvent parler. Et alors, quelles scènes touchantes et qui tirent les larmes ! Vraiment, on sent couler à  pleins bords la vie surnaturelle.

Je cite, au hasard, une phrase de ci, une phrase de là, tous ces billets sont pareils. La même confiance douce et virile, le même entrain grave et joyeux respirent dans tous. Et tous ces prêtres me remercient du milieu de leur rude vie, parce que j’ai contribué en quelque chose à leur donner la joie du sacrifice ! Je n’ai parlé que des aumôniers parce que leurs lettres sont d’hier ! Mais les brancardiers, mais les prêtres soldats, les curés, les vicaires réservistes ou territoriaux, appelés dans le rang ! Il faudrait des pages, pour  dire l’histoire de leur ministère ignoré.

Voilà les champs de bataille, les hôpitaux, les ambulances. Chacun peut, en les visitant, savoir quel accueil y trouvent les prêtres, et quelle universelle réprobation s’élève contre des chefs de service qui osent encore, au milieu du drame, appliquer la lettre du règlement et exiger des malheureux blessés une demande individuelle, avant d’admettre l’aumônier. Dans les villes envahies, depuis l’évêque de Meaux jusqu’au curé de Péronne, pour ne citer que ceux dont le dévouement est, à cette heure, le plus connu, les prêtres ont donné le même exemple.

Voilà la guerre des prêtres. Entre eux et les soldats, entre eux et le peuple, se nouent ainsi, par l’épreuve et le sacrifice communs, des liens que rien de pourra rompre. Tout le monde le sait, tout le monde le voit : j’ose dire que tout le monde, tous ceux qui veulent la France forte et unie, salue avec émotion  ce miracle de la guerre.

C’’est l’heure qu’a choisie M. Bolard, ancien maire de Poligny, pour prononcer, aux obsèques civiles d’un instituteur, un discours qui sue la haine ; où, après avoir, à propos de l’horrible guerre, couvert d’outrages la religion catholique et ses prêtres, il a félicité le défunt d’avoir répudié le concours de nos lus mortels ennemis. S’il y a encore quelqu’un qui pense que j’aie exagéré en flétrissant les semeurs de discordes, je les prie de méditer ce scandale.

Albert de Mun,
de l’Académie française

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