Porteurs de confiance, article d'Albert de Mun

PORTEURS DE CONFIANCE

article paru dans L’Echo de Paris le 29 août 1914

 

Nos premiers aumôniers volontaires sont partis hier soir ; presque tous seront partis dans quelques jours. Ils s’en vont, joyeux, le brassard de la Croix-Rouge au bras,  vers la destination que leur donne l’autorité militaire, pressés d’arriver là où les soldats de la France combattent, tombent et meurent pour elle.

 

Le même jour, comme pour donner à leur sacrifice son austère signification, arrivait ici la nouvelle de la mort glorieuse d’un de leurs devanciers, parti, dès le début de la guerre, comme aumônier titulaire, et frappé d’une grave blessure à laquelle il vient de succomber. C’est M. Lavergne, vicaire de Notre-Dame-du-Travail, à Plaisance. Il était le fils du grand maitre verrier, bien connu e tous les fervents de l’art chrétien, Claudius Lavergne, et il avait vingt-sept ans. Dans sa paroisse il se consacrait aux enfants du peuple ; il ne voulut pas les quitter à l’heure du péril, et, voici qu’il s’est fait tuer, en marchant au combat avec eux.

 

Il faut saluer cette première victime de l’aumônerie militaire. De son sang répandu pour la France naîtront d’autres héros du même dévouement, comme celui des martyrs faisait naître des chrétiens. J’ai eu cette sensation profonde, hier, en voyant, quand la nouvelle courut leurs rangs, l’ardeur et l’émulation briller sur les visages des prêtres réunis dans mon petit bureau de la Société de secours aux blessés, pour y recevoir leurs brassards et leurs feuilles de route.

 

L’un, surtout, m’avait frappé, par son allure de soldat. Celui-là ne partais pas, il revenait, au contraire, des champs de bataille de la Sarre, pour chercher ici le tire officiel de sa mission, car il s’était mis en route, le premier jour, avec le régiment dont le colonel l’avait emmené, et maintenant, pressé de retourner là-bas, il voulait régulariser sa position. Il avait assisté à tous les combats, du 14 au 22 août, et il m’en fit un récit superbe, en sa simplicité, racontant l’élan, l’entrain des soldats sous un feu terrible, oubliant seulement de me dire que, s’il avait si bien vu, c’est que, durant toutes ces rencontres affreusement meurtrières, il était là, au premier rang, marchant au feu avec les petits soldats, confessant en chemin, et, le soir, ramassant les blessés, les fortifiant et les aidant à gagner l’ambulance.

 

La mort de l’abbé Lavergne, le récit de l’aumônier de la Sarre, quelle préface plus belle au livre d’histoire que nos aumôniers volontaires vont écrire, à nos frontières, avec les soldats de la France !

 

Ce qui m’a frappé, par-dessus tout, dans le récit de ces combats livrés entre Sarrebourg et Cirey, c’est le témoignage rendu à l’état moral de la troupe, au bon ordre dans lequel, lorsqu’il fallut, devant des forces supérieures, se replier sur la frontière, elle opéra son mouvement de retraite. Aucune trace de déroute, aucun signe d’affolement. Et, déjà, voilà que, sur cette frontière de l’Est, l’offensive recommence.

 

Justement, en rentrant chez moi, j’ai trouvé dans mon courrier une lettre d’un soldat, qui écrit à ses parents, des mêmes champs de bataille. Il dit –c’est après le combat de Dieuze- : « Nous avons battu en retraite, lâchant  un terrain, qui a été repris hier. Il y a eu beaucoup d’officiers et de sous-officiers tués. Votre petit a bien fait son devoir. Seul debout avec quinze hommes, j’ai couvert la retraite, en soutenant mon colonel blessé, que j’ai hissé sur son cheval ; après quoi, j’ai repris ma place dans la compagnie. Mon sergent-major a reçu un obus qui lui a cassé les deux jambes, à cinq mètres de moi. Les balles sifflaient, et si je suis encore de ce monde, c’est que le bon Dieu veut me garder pour ma pauvre petite maman. Au prochain combat, je veux rapporter un galon de sous-lieutenant. »  Il n’a pas l’air de se douter, le brave enfant, qu’il écrit une page héroïque. C’et le ton des soldats qui promenèrent, il y a cent ans, le drapeau tricolore d’un bout de l’Europe à l’autre, avec quelque chose de plus, qui est de notre temps, la tendresse dans le courage.

 

Et vous voyez bien que, malgré le mouvement de retraite, il n’a pas un moment de trouble ni d’inquiétude, le petit brave : au prochain combat, il sera sous-lieutenant ! A présent, lisez à côté de mon article celui de A que voici soldat après nous avoir si souvent fait pleurer sur sa chère Alsace. Il arrive du front, des armées de la Meuse. Lisez ce qu’il dit de l’admirable retraite qui suivit la bataille e Charleroi. Pas un moment de désordre, des troupes qui défilent comme si elles revenaient de la revue.

 

Voilà le fait sur lequel il faut fixer nos esprits. Comparez avec nos tragiques souvenirs. Après la journée de Reichshoffen et de Forbach, ce fut une déroute qui ramena, dans un trouble inexprimable, l’armée de Mac-Mahon sur Châlons, celle de Frossard et même de Bazaine, qui n’avait pas combattu, sur le camp retranché de Metz. Ici, rien de pareil, et même tout le contraire. Après une bataille de quatre jours, l’armée se replie méthodiquement, en parfaite tenue, elle s’arrête où son chef l’a ordonné, elle prend ses positions, et l’ennemi n’a pas un instant l’idée de la poursuivre.

 

Les jours passent et nous apprenons quoi ? Que cette armée est toujours sur ses positions, et que le combat est à la veille de recommencer, si ce n’est déjà fait. En Lorraine, même chose. On s’est battu, là, du 13 au 22, en des combats dont le récit de mon aumônier m’a fait vivre les dramatiques épisodes. Il a fallu se replier : mon petit soldat vous a dit comment. Et, maintenant, déjà, l’offensive  est reprise sur toute la ligne.

 

Alors, voulez-vous me dire pourquoi l’affolement ? Car il y en a et c’est un scandale. C’est le mouvement des Allemands dans le Nord, sur notre gauche, qui fait tourner les têtes. Est-ce qu’on ne pourrait  pas vraiment avoir un peu de sang-froid, et laisser au commandement  en chef le soin, auquel il ne manque certainement pas, de prendre contre ce mouvement, si périlleux pour l’ennemi, les mesures nécessaires ?

 

Il faut le dire tout net. Les vrais responsables de l’affolement, ce sont les administrateurs des régions menacées, préfets et sous-préfets, qui n’ont pas su, par leur tenue, par leur exemple, par leurs conseils, rassurer les populations et empêcher le lamentable exode dont la gare du Nord a offert le douloureux spectacle. Contre ceux-là, il n’y aura jamais de trop grande sévérité.

 

C’est un mal général. Je sais un sous-préfet, éloigné du théâtre de la guerre, qui raconte à ceux qui viennent le voir des histoires à leur faire perdre l’esprit, sur la marche de l’ennemi, déjà  aux portes de Paris !

 

Ici même, ces récits criminels, ces fantaisies de stratèges enfiévrés courent  les rues et démoralisent le peuple, pendant qu’à la frontière nos soldats sont en pleine possession de leur calme et de leur sang-froid. Il en sort de partout, de la Chambre, du Sénat, des restaurants et jusque des ministères. Il n’est que temps qu’une main vigoureuse ferme ces bouches dangereusement bavardes.

 

C’est la tâche du gouvernement, la nôtre est de l’y aide. Dans le monceau de lettres que je reçois chaque jour, et qui me mettent les larmes aux yeux par la confiance et l’enthousiasme dont elles débordent, j’en ai trouvé une, aujourd’hui même, par quoi je veux finir. Elle est d’une femme et elle me dit : « En attendant un poste de dévouement actif, je me suis donné la tâche d’éclairer et de rassurer tout le monde dans mon quartier, en faisant mes provisions. Je  me suis faite porteuse de confiance à domicile !

 

Admirable mission, qui est la nôtre à tous. Formons, à l’exemple de cette femme, le bataillon sacré des porteurs de confiance.

 

Albert de Mun
de l’Académie françaises

 

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