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Charles de Menditte, foi en Dieu et sens du devoir d’officier

Charles de Menditte tenait son journal de campagne et écrivait régulièrement à son épouse durant toute la guerre.Le document joint reprend des passages de ses écrits, témoignant de sa foi et de son sens du devoir. Il nous a été transmis par son petit fils, le général (2S) Alain FAUVEAU.

gg  foi et courage Charles de Menditte

Foi et courage au cours de la Grande Guerre

Alain FAUVEAU[1]

L’année du centenaire de la Grande Guerre est l’occasion pour de nombreuses familles, d’évoquer les souvenirs d’un grand-père et parfois même, de relire son carnet de campagne ou ses lettres pieusement conservées. Une manière de transmettre aux générations suivantes un témoignage de la réalité de cette guerre qui a endeuillé la France et le monde. Au delà des lieux de bataille, des récits sur la vie dans les tranchées et plus généralement sur les horreurs de la guerre, chacun aujourd’hui est amené à rechercher les motivations de ces combattants et les ressorts qui les animaient. "Fais ton devoir", seule recommandation d’un père lorrain, à son fils le lieutenant Cardey du 144ème régiment d’infanterie, le 19 août 1914 à Pagny-sur-Meuse, est une réponse un peu rapide pour être suffisante.

Charles de Menditte était un officier de troupe profondément croyant. Un choix pourtant difficile à assumer dans l’armée du début du 20ème siècle. Mais les témoignages de sa foi chrétienne sont constants dans ses carnets de campagne. Depuis son départ de Bordeaux en août 1914 jusqu’à son retour en 1920, sa foi en Dieu et son sens du devoir d’officier ont été deux ressorts qui ont animé son comportement. Ses témoignages montrent même, qu’en différentes circonstances particulièrement dramatiques, il attribua sa survie et celle de ses hommes à sa confiance absolue en Dieu.

Agé de 45 ans, ayant plus de vingt ans de métier commencé dans la Légion étrangère, capitaine depuis 10 ans, il savait dès le début de la guerre qu’elle serait longue et difficile mais aussi coûteuse en vie humaine. Les exemples qui suivent sont tirés de ses carnets portant sur les deux premiers mois de la guerre lorsqu’il commandait une compagnie du 144ème Régiment d’infanterie. Sa manière de s’en remettre totalement à Dieu au cours de cette période particulièrement dramatique, est une leçon qui mérite réflexion et respect.

Bordeaux – 2 août 1914 : "… C’est le 1er jour de la mobilisation, c’est-à-dire l’ère ouverte aux drames les plus sanglants que l’on puisse imaginer. Quel sacrifice va nous demander Dieu ? Va-t-il se contenter de l’accomplissement par moi de tout mon devoir militaire ? Voudra-t-il mon sang ? Voudra-t-il ma vie ? Je me pose ces questions à l’église Ste Eulalie où je suis allé ce matin dès 5 h 30 pour me confesser et demander au pain des forts le secret des saintes énergies…"..

Charles de Menditte avait vécu son baptême du feu au Tonkin en 1896. Il avait appris là-bas que le canon produisait un certain effet sur la conversion des hommes indifférents ou sceptiques. Son courage au combat, il l’avait déjà prouvé à la tête de ses légionnaires. Il était d’ailleurs persuadé que sa foi l’avait déjà protégé à cette époque. Il n’était pas pour autant inconscient ou superstitieux. Réaliste, il connaissait aussi la peur qu’il comparaît au mal de mer. Dans un rapport, il écrit même : « J’ai le droit de parler de la peur, j’ai senti sa main puissante s’abattre sur mes épaules, j’ai été glacé par son contact et j’ai fléchi sous le choc." En août 1914, il avait peur pour ses hommes encore inexpérimentés.

Thirimont (Belgique) – 22 août 1914 : Le 144ème R.I. était rentré en Belgique la veille. "… Tandis que le canon faisait toujours entendre au loin sa voix formidable, j’allai m’agenouiller dans l’église car ma rêverie m’avait rendu lugubre et j’avais bien besoin de demander à Dieu la male vigueur que je sentais indispensable pour résister à la crise du lendemain.

Eglise St Martin de Thirimont Belgique 

Eglise St Martin de Thirimont (Belgique)

La Providence veillait sur moi, l’aumônier   de la Division entra dans l’église et, bien que je me fusse confessé deux jours avant, je lui demandai une   dernière absolution afin d’être à mon devoir le lendemain sans arrière pensée…   Tout près de Dieu, dans cette église obscure où j’étais seul, je lui adressai   une prière dans le style de la Hire[2]   se résumant en ceci : "Mon Dieu, pour ne pas avoir à m’occuper de   ma peau dans le combat je vous la confie, faites en ce que vous voulez mais   si je suis tué, chargez-vous des êtres chers que je laisse sur cette   terre ". Comme je disais cela avec toute la sincérité de ma foi, je   sentis passer sur mon corps le frisson de l’angoisse. Je ne suis pas un héro   mais comme je suis assez fier, j’ai réservé à Dieu seul le spectacle de ma   défaillance. La prière ne tarda pas à m’apporter l’apaisement, le calme et la   force. J’étais sûr de moi pour le lendemain…".

Lobbes – 23 août 1914 : Le lendemain, dimanche 23 août, le 144ème R.I. était engagé dans la bataille de Lobbes en Belgique. " Dimanche, jour de repos, jour du Seigneur, tu as été pour nous jour de rude labeur, jour de sang et jour de deuil. J’avais rêvé le baptême de feu dans l’apothéose de la victoire, je n’eus pas cette joie mais j’ai eu du moins la consolation de voir l’Allemand reculer devant la menace de nos baïonnettes, et de ramener ma compagnie en ordre. Nous n’avons pas été des guerriers heureux mais nous avons fait ce que nous avons pu et la terre de Belgique a bu à longs traits le sang de mes hommes car la 4ème compagnie a laissé sur les bords de la Sambre, le 1/5ème de son effectif… Mes hommes ne se sont pas doutés de l’ardente prière que je fis pour eux et au milieu d’eux. Une immense pitié remplit mon cœur au spectacle de cette belle jeunesse étendue autour de moi car je voyais dans l’avenir de nouveaux sacrifices et de sanglantes hécatombes… ".

Le lendemain, il écrivait à son épouse à Bordeaux : " Vous pouvez remercier la providence et prier Dieu pour qu’il continue la protection qu’il a bien voulu m’accorder car sans son intervention, je ne tracerais pas ces lignes. Le 144ème a reçu le baptême du feu et le baptême a été sanglant… Plus que jamais j’ai remis mon sort entre les mains de Dieu, je me suis confessé avant hier et je vais au combat plein de foi. C’est sans doute pour cela que j’ai pu faire mon devoir aussi simplement… "

Dans cette opération, le 144ème Régiment d’infanterie a perdu en 24 heures 468 hommes dont 12 officiers. La 4ème compagnie a perdu 44 hommes. Un résultat impressionnant pour un régiment qui n’était pas en première ligne dans cet engagement.

Région de Guise – 30 août 1914 : le dimanche suivant, la 4ème compagnie du 144ème RI est engagée au sud de Guise où les forces françaises vont obliger les Allemands à ralentir leur progression au prix de lourdes pertes de part et d’autre.

La veille de cet engagement, Charles de Menditte entra dans l’église de Pleine-Selve :

     Eglise St Brice de Pleine-Selve

Eglise St Brice de Pleine-Selve

…   j’avais vraiment besoin d’aller demander à Dieu de me donner un peu de   courage car si je crois avoir toujours fait bonne contenance au feu, j’ai en   revanche connu les sueurs de l’agonie au pied des autels déserts des églises   de campagne, quand je récitais avec toute la résignation chrétienne dont   j’étais capable, le « Fiat voluntas tua » qui mettait entre les   mains de Dieu une vie que je ne voulais défendre que face à l’ennemi et la   tête haute….".

Le combat du lendemain fut terrible. "Par   quel miracle puis-je écrire ces lignes ? Dieu m’a protégé visiblement   car je suis passé indemne à travers la plus effroyable tempête d’obus que   l’on puisse imaginer...

En ce point coté 140 sur la carte d’état-major, je voudrais voir s’élever une grande croix dressant vers le ciel ses deux bras étendus. Cet emblème de la douleur et du sacrifice serait vraiment à sa place sur cette crête où mes hommes ont été fauchés comme le blé mur et où j’ai connu la minute la plus douloureuse de ma vie militaire… Je laissais sur le plateau de Pleine-Selve 62 hommes, c’est à dire 60% de l’effectif que j’avais engagé. J’y laissais surtout l’illusion que j’avais eu jusqu’alors de pouvoir conserver ma troupe autour de moi sous n’importe quel feu, tant que je ne faiblirais pas moi-même… "

Contraint de se replier sur Pleine-Selve avec ses hommes encore valides : " … Dieu protégea mes fidèles et je ramenai ma phalange intacte. Le soin avec lequel j’ai choisi le cheminement ne suffit pas à expliquer l’invulnérabilité de ma troupe. Une intervention plus puissante que la mienne s’est produite. Une chose reste certaine c’est que le contraste si différent entre le sort des deux troupes, traversant le même terrain, sous la même pluie d’obus, frappa vivement mes hommes. A partir de ce jour, ils furent persuadés que leur salut était derrière moi et depuis je les ai vus se presser peureusement dans mes traces chaque fois que nous avons été dans une situation critique ".

Craonne – 15 septembre 1914 : Au début du mois de septembre, le 144ème Régiment d’infanterie participa à la bataille de la Marne. Le 15 septembre, la 4ème compagnie de Charles de Menditte était engagée dans une opération de reconquête de Craonne.

     eglise de craonne

"Dans l’après-midi, l’attaque redouble   de vigueur, nous renforçons le 2ème bataillon avec 2 compagnies et   je vis la lorgnette aux yeux... Je suis dans la tranchée au milieu de mes   hommes, le temps est radieux, séduit par le coup d’œil ravissant de l’église   blottie à mi-pente du coteau boisé, j’en prends hâtivement un croquis sur mon   carnet de poche.

Dans la soirée, l’offensive allemande est   brisée, le 2ème bataillon qui avait commencé à abandonner le   village s’y installe de nouveau. Quelle joie de voir les pantalons rouges des   camarades couronner de nouveau la crête que je balayais de mes feux en   attendant leur retourLa fusillade s’éteint peu à peu mais le   silence ne fut pas de longue durée. De formidables explosions se font   entendre, c’est l’artillerie lourde qui bombarde le village. L’église semble   spécialement visée, je vois tomber peu à peu les murs et les toits et ce   gracieux édifice qui avait résisté aux guerres de Religion et à la bataille   de Craonne de 1814. Les maisons croulent, les murailles s’effondrent, les   incendies s’allument et la nuit tombe sur ce tableau d’horreur…"

"Plusieurs maisons brûlent, le silence s’est étendu sur la nature et dans le temps qui s’écoule entre les formidables éclatements des obus qui sèment la ruine et la mort dans Craonne, on entend courir le long du sol une plainte lointaine et continue… Ce sont les blessés qui appellent à l’aide ! Ce gémissement lugubre m’émeut étrangement. Nous vivons depuis un mois dans l’horrible, nous nous croyons blasés et soudain, un détail imprévu fait vibrer la corde sensible, provoquant une émotion intense".

Charles de Menditte a été très frappé par cet épisode de la destruction totale de cette église du 12ème siècle du village de Craonne par l’artillerie lourde Allemande. Pour lui, c’était un sacrilège. Le dessin qu’il a effectué sur le terrain le 15 septembre 1914 est la dernière représentation de l’église de cette localité qui est aujourd’hui un site protégé. Y a-t-il vu un signe prémonitoire ?

Quelques jours plus tard, le 24 septembre, il menait une attaque avec sa compagnie près de Craonnelle en direction du moulin de Vauclair : J’étais derrière un talus quand j’entendis de nouveau dans le lointain 4 sourdes détonations de grosses pièces allemandes ; j’eus tout juste le temps de dire "ça c’est pour nous". Je ne croyais pas être si bon prophète, la foudre tombait à mes pieds : une lueur fulgurante, une détonation formidable, un voyage dans les airs et je retombai dans le trou de l’obus dans un nuage de fumée noire et asphyxiante ; la terre en s’écroulant m’enterra à demi… Je suis en vie, mais quelle loque ! Je ne puis bouger car je crois avoir la jambe gauche emportée. "

En attente d’évacuation dans la gare de Fismes le 25 septembre 1914, Charles de Menditte termina une lettre destinée à son épouse, commencé la veille avant l’engagement. "… Cette lettre a été interrompue par un énorme obus qui a éclaté sur moi, me couvrant d’éclat et me transformant en écumoire. Mais si je détiens le record du monde des plaies, il paraît qu’il n’y en a aucune de grave… Remerciez Dieu, ma chérie, car j’aurais du être coupé en deux par ce formidable projectile. … Depuis un mois, au feu presque chaque jour, j’avais fait, je crois, tout mon devoir, Dieu m’impose le repos forcé, que sa volonté soit faite et qu’il me guérisse tout à fait s’il veut que je puisse tenir ma promesse car je n’irais pas à Lourdes à pied en ce moment. "

Jérusalem – Juillet 1919 : Ce pèlerinage à Lourdes, Charles de Menditte l’effectua à la fin de la Grande Guerre en 1920. Après une hospitalisation à Limoges suivie d’une rééducation à Bordeaux, et malgré les cinquante éclats d’obus de Craonne qu’il garda dans le corps jusqu’à la fin de sa vie, il reprit du service en France puis en Roumanie sur le front des Carpates au sein de l’Armée Russe. Il assista à l’effondrement du front au moment de la Révolution. Rentré en France en 1918, il participa à la deuxième Campagne de France à la tête du 415ème régiment d’infanterie qui fut chargé par le maréchal Foch de mener la dernière offensive de la guerre sur la Meuse. L’armistice mit un terme à cette opération de Vrigne-Meuse le 11 novembre 1918 à 11 heures du matin.

Envoyé avec le 415ème R.I. au Liban puis en Syrie en 1919 dans le cadre du mandat confié à la France par la Société des Nations, il eut la possibilité d’aller faire un pèlerinage à Jérusalem. En juillet 1919, il écrivait à son épouse : " Me voici à Jérusalem depuis hier. Je vous raconterai à mon retour mes impressions. Elles sont encore trop confuses pour être exprimées mais je veux vous dire ma joie et mon émotion. Ce matin j’ai communié au St Sépulcre, contre le tombeau, à la messe dite sur le tombeau lui-même. Puis je suis parti à Bethléem à cheval et ai visité en détail la Basilique et la grotte de la Nativité. Faut-il vous dire que je prie de toute mon âme pour nos chers petits. Au retour, je verrai Nazareth et Capharnaüm ». Ces visites, il les a faites avec les religieux français de Jérusalem, «… heureux de voir un officier français venir un peu plus qu’en curieux. Ils ont été touchant de gentillesse pour moi. Partout, j’ai été guidé par des hommes remarquables avec lesquels nous alternions la prière et les explications. "

Il profita de ce pèlerinage aux sources de la chrétienté pour remercier Dieu : " Le cataclysme qui s’est abattu sur le monde nous laisse tous en vie, c’est déjà un bonheur immense qu’il faut savoir apprécier. Moi, je sors un peu brisé et bien douloureux mais cela n’a qu’une importance relative. Et pendant que Dieu gardait nos vies au front, les enfants poussaient, grandissaient, nous pouvons presque dire, en grâce et en sagesse… ". Pour lui, c’était l’essentiel.

 

 


[1] Auteur du « Vagabond de la Grande Guerre, souvenirs de la guerre 1914-1918 de Charles de Berterèche de Menditte, officier d’infanterie » - Geste Editions - 2008.

[2] Etienne de Vignolles dit La Hire, homme de guerre et fidèle compagnon d’armes de Jeanne d’Arc.

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