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La mort et les obsèques du chef de bataillon BONNAL

par l’abbé THUBET, prêtre-brancardier.

Ce 11 octobre 1915

Madame,
                Vous permettrez au prêtre, aumônier du 1er bataillon que commandait Monsieur Bonnal, de vous adresser ses respectueux compliments de condoléances.

                C’est à Dieu que je demande de donner à votre douleur la consolation qui s’attache à la résignation et à l’espérance chrétienne. Je prie pour notre chef de bataillon et sa famille. J’ai connu suffisamment le commandant pour apprécier sa haute valeur morale, son grand sens chrétien et sa conscience de soldat. A son poste de commandement, dans la tranchée où je le voyais tous les jours, il avait placé une photographie de ses enfants : sa pensée ne quittait pas sa famille. Chaque jour, de très bonne heure, il allait visiter ses hommes, dans les boyaux, et voir si tous étaient à leur poste. Il s’occupait lui-même de tous les détails.

                Chaque dimanche passé dans les tranchées, le commandant assistait pieusement et avec le sérieux qu’il mettait en tout, à la messe que je célébrais, dans un gourbi, sur la planche qui me servait d’autel.

                Le 24, au soir, j’étais près de lui, à l’entrée du boyau qui conduit aux tranchées de première ligne ; et, à la pensée du danger qu’il allait courir, il me montra un brancard déposé à terre en me disant : « peut-être demain m’emportera-t-on là-dessus ! »

                Mon pauvre commandant ! Soyez fière de lui, Madame. Il a fait son devoir de chef. Le lendemain, vers midi et demie, il sortait de la sape, avec la deuxième vague du 1er bataillon, admirable de sang froid ! A quelques pas de nos tranchées, une balle l’atteint. Son ordonnance veut le ramener en arrière, pour le panser. Il refuse et répond avec une simplicité toute héroïque : « Allons voir les tranchées boches ! » Il continue d’avancer ; une balle le frappe dans la région de l’aine. Il tombe dans les bras de son ordonnance qui le ramène chez nous. Dans le trajet, il a dit quelques paroles, et, à peine arrivé au gourbi où on le mettait à l’abri, pour lui faire un premier pansement, il s’est éteint doucement, sans secousse : il avait vécu une dizaine de minutes.

                Je suis allé ensuite moi-même reconnaître notre cher commandant qui a été transporté à l’arrière, mis dans un cercueil et inhumé dans le cimetière militaire de Montenescourt (Pas de Calais), village voisin d’Avesnes-le-Comte, et distant d’une douzaine de kilomètres de nos tranchées. Avec l’aumônier du 2è et du 3è bataillon, j’ai fait la cérémonie d’enterrement, le mercredi 29 étant du repos depuis la veille. Sur le cercueil avaient été disposées une couronne de verdure et des fleurs naturelles et tout autour nous avions disposé les cierges qu’il nous avait été possible de nous procurer. Tous les officiers étaient présents et tout le régiment en armes rendait les honneurs et a défilé devant le cercueil. Le colonel, devant sa tombe, a rendu hommage au courage du commandant, et le général Descoing, commandant le 12è corps, venu assister aux obsèques, a voulu lui aussi apporter son témoignage à l’officier de valeur que nous perdions.

                J’ai voulu, Madame, vous donner ces détails, afin que vous ayez au moins cette satisfaction de savoir que Monsieur le Commandant Bonnal, jusque dans la mort, n’a pas été oublié par ses soldats. Permettez-moi d’ajouter que le prêtre-soldat, aumônier du 1er bataillon, n’oubliera pas son commandant dans ses prières, qu’à la Sainte Messe, il aura une intention particulière pour le repos de son âme, et un souvenir pieux pour sa famille si éprouvée.

                Veuillez agréer, Madame, l’hommage de ma très respectueuse sympathie.

E. THUBET
Prêtre-brancardier
63ème d’infanterie
1er bataillon – 2ème Cie
SP 90

(document transmis par M. Henri BONNAL, fils du commandant BONNAL mort pour la France le 25 septembre 1915)

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