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La mort du caporal R. POCHET annoncée à son épouse, par l’aumônier CHEVALIER

Robert POCHET, originaire de Paris,  marié, père de 3 enfants (2 filles et 1 garçon) avait 32 ans  quand il est tombé au Champ d’Honneur, le 13 avril 1916.  L’aumônier écrit à la jeune veuve.

la lettre retranscrite

UNE LETTRE SUR LA MORT DE ROBERT POCHET

Tombé au Champ d'Honneur le 13 Avril 1916

26 Avril 1916

Chère Madame Pochet,

Je suis heureux que votre grande foi vous ait soutenue dans cette terrible épreuve et vous ait mise à la hauteur d'âme de votre cher époux.

Je vous ai dit brièvement dans ma dernière lettre les circonstances de sa mort, car j'avais l'intention de vous l'écrire en détail dans la suite. Je profite de quelques instants libres dont je dispose en ce moment.

Le jeudi 13 Avril, vers huit heures du soir, je partais au fort de Tavannes dans le but de porter la sainte communion à plusieurs soldats du 2° bataillon qui étaient privés depuis assez longtemps de ce grand réconfort.

Lorsque j'arrivai au ravin du bois Fumin je rencontrai des brancardiers affairés qui en me voyant s'écrièrent: «Ah ! C'est vous ! Justement on vous réclame... le Caporal Pochet est pris sous un éboulement, il va mourir et vous demande.›› On m'indique l’emplacement et je trouve en effet votre cher mari étendu sur le dos... le tronc avait été dégagé mais les jambes broyées restaient prises dans la terre qui se mêlait à son sang... le médecin avait examiné son état et avait déclaré inutile de le torturer davantage puisque la mort était certaine dans un espace de temps plus ou moins long. Aussi les brancardiers s'étaient retirés laissant le blessé seul avec un séminariste infirmier, qui se disposait à le préparer au grand sacrifice. C'est sur ces  entrefaites  que j'arrivai. Ma présence fit rayonner de joie la pauvre victime qui se soulevant sur son séant me cria : « Ah ! Voilà le miracle de Sœur Thérèse !... Que je suis heureux de vous voir !... Allez-vous me donner le Bon Dieu ?...›› Puis il me demanda de l’embrasser, ce que je fis en lui répondant que j'avais en effet le Bon Dieu sur moi, qu'il était vraiment providentiel que je sois venu à cette heure juste à point pour lui donner le Saint Viatique avec la force de supporter les souffrances qu'il devait endurer.

Il voulut voir dans cette circonstance une grâce tout-à-fait spéciale obtenue par l’intercession de Sœur Thérèse qu'il priait souvent. M'agenouillant entre lui et le cadavre du camarade écrasé sous le même abri, je lui déposai le Saint-Sacrement sur la poitrine comme sur un autel vivant... « Avez-vous quelque chose à me confesser avant de recevoir le Bon Dieu dans votre cœur, lui demandai-je ? – « Non, me répondit-il, je n'ai rien à me reprocher depuis la dernière absolution ››. - Je l'exhortai alors à offrir toutes ses souffrances pour la France, sa famille, ses camarades, à accepter la mort avec une parfaite résignation, je lui renouvelai l'absolution générale de ses fautes, lui communiquai l’indulgence plénière et lui donnai enfin le corps de Notre-Seigneur. Autour de lui communièrent deux séminaristes et un sergent de ses amis... Cette scène se renouvela par deux fois dans la suite pour un séminariste et un autre ami chrétien arrivés plus tard... et tout se déroulait dans l'obscurité de ce sinistre ravin où les obus partis du fort de Douaumont, venaient labourer la terre tout à l'entour de nous. Robert, la tête appuyée sur mon genou, les mains crispées autour des miennes, poursuivait son action de grâces au milieu des plus horribles souffrances et me demandait de temps en temps « Mon père, est-ce que ce sera long ? J'ai peur d'avoir trop à souffrir !... »    - « Non, ce ne sera pas bien long, mon petit... laissez au Bon Dieu le soin de vous purifier par autant de souffrances qu'il voudra ; vous faites ici tout votre purgatoire, vous allez entrer tout droit au ciel, et là  c’est le bonheur pour l'éternité !... » Puis tout retombait dans le silence. Je voulus faire réciter le chapelet autour de lui par ses amis mais il m'arrêta et me dit: « Mon Père ce n'est pas la peine ; je vais paraître face à face devant Dieu tout à l’heure, je préfère le silence ! » Je respectai ce silence et ne le rompis que pour l’encourager dans les moments les plus pénibles et lui communiquer des pensées de résignation et d'abandon à la volonté divine. « Avez-vous quelque chose à faire dire à votre femme ?... » - « J'ai déjà tout réglé, me dit-il »  - « Je lui écrirai votre mort ajoutai-je, et je lui dirai que vous avez pensé à elle et à vos enfants pendant ces heures pénibles ».

-  « Oui, consolez-là, consolez aussi ma pauvre maman... » Puis chacun de nous lui fit ses commissions pour le ciel. Un séminariste le supplia de demander à Dieu de le faire mourir maintenant s'il ne devait pas devenir plus tard un saint-prêtre ; un autre lui demanda d'intercéder pour obtenir le pardon de sa vie passée. Je lui réclamai son aide pour que mon ministère sacerdotal soit fécond et qu'en toute chose je ne fasse que la volonté de Dieu.

Il promit à tous de s'acquitter fidèlement à leur égard, il promit de dire à Sœur Thérèse la vénération de chacun de nous et de lui demander sa protection pour les adhérents du rosaire vivant établi dans le régiment.

Comme il souffrait beaucoup, je voulus essayer de le dégager un peu, mais la douleur que mes efforts lui firent subir fut telle qu'il demanda de le laisser mourir sur place. On le piqua à la morphine puis on attendit ensemble que la mort fit son œuvre. Ses compagnons avaient dû se retirer ; il était toujours couche sur moi et murmurait les actes de foi, d'espérance et de charité que je lui suggérais, et, de lui-même, il redisait de temps en temps : « Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains ! »  La douleur le soulevait parfois et ses mains se portaient vers ses jambes broyées ; je n'avais qu'à lui dire de ne pas se toucher pour qu'il ramenât ses mains dans les miennes. Chaque fois que je portais mon crucifix à sa bouche, il le baisait avec amour.  - La pluie commençant à tomber, un ami vint étendre sur nous une toile de tente. C'est alors que votre bon Robert eut une forte crise douloureuse à la suite de laquelle je fis avec lui cette prière : « Sœur Thérèse que j'ai beaucoup aimée, demandez à Dieu de me soulager un peu... priez pour moi ! »  Je sentis alors le pauvre blessé faiblir rapidement, sa force partir, et j'entrevis sa fin prochaine. – « Voilà que vos souffrances vont finir, lui dis-je. Courage, dans quelques instants, vous serez au ciel... vous allez voir le Bon Dieu, la Sainte-Vierge... vous serez en compagnie de Sœur Thérèse... de tous les saints... vous serez heureux. Vous ne nous oublierez pas, n'est-ce pas ? » Il ne me répondait plus mais baisait encore mon crucifix. La respiration devint lente et peu à peu cessa imperceptiblement.

Votre pauvre mari après deux heures et demie de souffrances, pendant lesquelles tout son sang avait filtré dans la terre pour laquelle il mourait, s'éteignit doucement et son âme partit pour le ciel.

De concert avec deux amis que j'avais fait rappeler pour ces derniers instants, nous récitâmes le «De Prafundis». Le corps fut recouvert d'une toile de tente et enseveli le lendemain soir, dans le ravin où la mort l'avait frappé.

Telle est, Madame, cette mort  affreuse mais consolante. Je n'ai jamais vu mourir aussi chrétiennement dans des circonstances aussi pénibles.

Que ces quelques détails vous soient, Madame, une consolation dans votre dure épreuve. Qu`ils le soient aussi pour la maman que Robert aimait tant ; et qu’ils soient pour vos enfants un héritage précieux des vertus chrétiennes de leur père.

 Recevez Madame, l’expression de mon religieux dévouement.

Lucien CHEVALIER.

Le document nous a été confié par M. Paul POCHET, neveu du caporal Robert POCHET 

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