L’abbé Augustin DELBECQUE

abbe delbecque

L’abbé Augustin DELBECQUE

 

Le 16 septembre 1914, l’abbé Augustin DELBECQUE, curé de Maing, rentrant de Dunkerque à bicyclette, était arrêté à Valenciennes, au pont du Poirier, par une sentinelle allemande. Fouillé, on  trouvait sur lui un ordre de l’autorité militaire enjoignant à tous les hommes et jeunes gens valides de rejoindre l’armée française. Condamné à mort par un Conseil de guerre siégeant dans la salle du buffet de la gare de Valenciennes, il passait ses dernières heures à écrire la lettre dont on trouvera, ci-dessous, le texte intégral :

A ma bien aimée Mère, Madame Henri DELBECQUE
et  Mademoiselle Marguerite Vermylen
Presbytère de Maing

 Jeudi matin 2h10
17 septembre 1914

Pour Dieu                                     Ma bien chère Maman
Pour ma chère France                   Mon bien cher Frère et ma bien chère Blanche
                                                   et mes 
chers Marguerite, Edouard et Maurice
                                                   Chère Hermance aussi

Une aventure terrible m’arrive. Ayant pris de simples renseignements pour Maing au point de vue militaire et ces renseignements m’ayant été mis sur papier par un chef militaire de la Place de Dunkerque, j’ai été arrêté par une sentinelle à mon retour, au pont avant le Poirier vers 9 heures et l’on m’a conduit à la Place de Valenciennes (gare) où l’on m’a fouillé et on a pris ce papier. Aussitôt on m’a menacé de mort et un jugement militaire a été constitué dans la salle du grand buffet.

J’ai expliqué que ce n’avait pas l’allure d’un ordre à faire passer à tous. Mais on a considéré cela comme un acte d’hostilité contre l’autorité allemande. On m’a dit qu’on pouvait m’infliger ou 10 ans de prison ou la mort et l’on m’a infligé la MORT.
Mes bien chers parents, chère Maman et cher Henri, je vous demande bien pardon pour toute la peine que j’ai pu vous faire en ma vie – comme je demande pardon à tous ceux que j’ai pu offenser.
Ma bien chère Enfant Marguerite, je me suis dévoué de tout cœur pour vous, votre cher Edouard et je demeure content d’avoir accompli cette bonne action. Expliquez franchement la situation à ma famille et que celle-ci continue de faire tout ce que j’ai fait. Il y a tout ce qu’il faut pour cela.
Laissez à ma famille pour dix ou quinze ans les avantages qui m’étaient concédés par votre bienveillance ! Cher Edouard, persévérez dans votre bon travail avec Maurice joint à vous maintenant, restant bien dans la voie où vous êtes entré. Marguerite se retirera chez vous et, ensemble, vous garderez  ma mémoire priant pour mon âme.

Que ma chère paroisse de MAING veuille bien aussi prier pour son pasteur qui tombe à son service et qui regrette de n’avoir pu faire davantage pour elle. Qu’elle revienne davantage au Bon Dieu ; Il est tout et ce qui importe ce n’est pas une longue vie, mais une bonne vie chrétienne par-dessus tout. Je meurs à 46 ans, c’est court, mais puisque la Providence le veut, c’est Elle qui conduit tout, c’est assez. Nous sommes ici-bas pour aller au Ciel : le Ciel, la possession du Bon Dieu et l’Union avec la Très Sainte Vierge Marie, tous ces Saints si bons, si beaux, c’est bien le tout de l’homme, tout ce qu’il faut ambitionner. C’est le vrai bonheur.

Chère Maman, mon bien cher Henri que je supplie de ou mon cœur de se bien mettre à tout son devoir pour Maman, pour sa chère et si dévouée Epouse, pour ses bien aimés enfants,
ma bien chère Marguerite qui étiez devenue pour moi une véritable Enfant, avec Edouard et sa si bonne épouse, Maurice commençant à gagner lui-même beaucoup,
ne vous désolez pas sur mon compte. Votre douleur sera immense, je le sais. Mais supportez l en priant beaucoup…en vivant en bons chrétiens pour nous retrouver au Ciel. J’y vais revoir mon aimé Papa.

J’ai grande douleur certes de vous quitter tous, grande douleur, car je voulais me dévouer pour vous davantage.
Le Bon Dieu ne le veut pas : que je vais bien prier pour vous ! Que je vais bien prier aussi pour la chère paroisse de MAING, pour la chère paroisse d’ESQUERMES aussi où les paroissiens se sont toujours montrés si bons pour moi.
Chers paroissiens de MAING, n’insultez plus, personne, les prêtres. Aimez-les au contraire ; écoutez-les : ils sont de bons serviteurs.

Les chefs allemands qui m’ont jugé ont estimé que la note que je rapportais et dont le Commandant de la Place de Dunkerque pourra reconstituer les termes, était de nature à rendre à la chère FRANCE, en tout le pays investi, un grand servie (je crois bien que cela est exagéré), que cela desservait leur cause – Et bien puisque le jugement est tel et que je meurs pour cela, je suis heureux de mourir pour ma bien aimée Patrie. Beaucoup d’autres paient de leur vie, sur le champ de bataille, l’amour et la défense de la Chère France. N’ayant pas été militaire à cause de l’ancienne loi, je n’avais pas à encourir de danger…  Mais on juge que j’ai servi la PATRIE et je tombe pour Elle : ce sera le sang d’un nouveau Prêtre versé : Que Dieu daigne l’agréer pour l’expiation des fautes nationales et par suite, son succès final !

Ensevelissez mon corps où vous voulez. J’aimerais bien GUISCARD pour être avec mes chers miens. Mais, vu mon genre de mort, ne vaudrait-il pas mieux l’une de mes deux paroisses : MAING ou ESQUERMES
A Esquermes, ceux qui ont été mes enfants d’adoption dans la grande détresse où je les ai trouvés, auraient une consolation à venir sur ma tombe et peut-être qu’un jour un des enfants d’Henri, s’associant avec cette chère famille Vermylen, arriverait à Lille et lui aussi veillerait sur ma tombe. Les habitants d’Esquermes y trouveraient aussi un réconfort.
Je suis convaincu que Maing honorerait son Pasteur.
Voyez, mes chers parents, ma chère Marguerite.

Ne manquez pas de faire dire des messes pour mon âme : il faut être si pur de toute faute pour aller à Dieu. J’en désire une chaque semaine pendant trois ans. Remettez un honoraire de trois francs au prêtre, pas moins.  Et  à Maing, un obit de 8 heures chaque mois, avec harmonium (pour les ressources du prêtre) pendant trois ans également. Pour les autres obits et le service, faites comme vous jugez bon. Je désire que ces messes de chaque semaine soient partagées entre Guiscard, Maing et Esquermes. On pourrait aussi en faire célébrer au cher LILLERS, ma ville natale, que j’ai toujours aimée également.

Consacrez cinq mille français à une bonne œuvre : Jardins ouvriers ou Maison des Petites Sœurs des Pauvres, et n’oubliez pas de réaliser aussi le vœu du cher vieux Papa. Il n’y a encore que cent cinquante francs environ de donnés sur les cinq cents. Donnez une partie à Maing – distribution aux pauvres et aux jardins ouvriers -, une partie à Esquermes pour les Ecoles catholiques, une partie aussi aux écoles catholiques de Lillers et une partie à Guiscard.
Je serais heureux que vous fassiez davantage encore au point de vue bonnes œuvres. Essayez-le, mes bien chers parents, car la Providence avait favorisé l’ensemble de ma vie, et cela attirera la bénédiction du Bon Dieu sur vous et la miséricorde sur mon âme.

Il y a une vente de terrain effectuée à Malo et que j’ai reçue. Mais les papiers ne sont pas réglés. M. Désiré GAGE, avenue Kléber 110, vous renseignera. Ce Monsieur s’est bien employé pour moi : remettez lui ce qu’il doit.
Il y a des créances à payer : il vous sera facile de tout régler, bien chers Parents, en laissant la bien chère famille Vermylen continuer son relèvement et ses affaires avec tout le capital que j’ai mis à sa disposition. Je vous en conjure, mon bien cher Henri et ma chère Blanche : laissez ls continuer : vous en serez les bénis de Dieu et en éprouverez un bien réel.
Marguerite a un compte à son avantage noté à mon calepin : croyez en tous ses dires et ceux de sa famille  ils sont très sincères et très francs toujours. A elle appartient mon bureau, l’horloge de la cuisine, son lit, le bureau de la salle basse.
Je lègue directement aux chers enfants d’Henri les maisons de Lillers désireux que les revenus soient assurés longtemps à sa chère famille, ce qui aidera le cher Henri en toute sa vie.

Que dirai-je encore ! Vous comprenez : j’en ai plein le cœur ! …
Ma bonne, ma bien aimée Maman, à votre âge, recevoir un tel coup ! Quel bouleversement en notre cher Castel ! Ma bien chère Marguerite, ayez le plus de tête possible. Vous connaissez toutes mes affaires, où tout se trouve. Malgré votre immense douleur, n’oubliez rien. Vous savez où se trouve notre réserve pécuniaire gardée pour ces temps difficiles. Prenez-la avec le reste, la faisant connaître à ma famille.
Allons ! Je dois cesser ; j’écrirais jusque demain.

J’allais oublier les affaires paroissiales. Il faut y songer en conscience. Mon calepin de poche qui vous sera rendu porte toutes les messes à célébrer. Quand il y a une +, c’est que l’honoraire de Messe a été versé. Voyez Monseigneur CAPPLIEZ pour cela. Remettez-lui les registres paroissiaux avec lesquels tout pourra être reconstitué, aidé du cahier de semaine… C’est toute une question alors que je ne puis rien arranger. Que ma famille s’en rapporte aux indications loyales de Monseigneur CAPPLIEZ. J’ai agi pour le mieux, en ces points, me conformant aux usages généraux.
Enfin, il faudra faire pour le mieux… sans moi.

La sentence est irrévocable ! Elle est vraiment disproportionnée. Mais je n’ai pu arriver à la changer. Je ne comptais jamais qu’elle put être telle. Rien n’arrivant sans la permission de la Providence, inclinons-nous tous devant elle, regardant le Ciel – offrant notre sacrifice pour tous nos chers amis, mes chères paroisses de Maing, d’Esquermes, de Lillers, pour le cher Guiscard aussi, et pour la France notre bien aimée PATRIE.

Adieu, ma chère France ! Adieu mes bien chers Confrères du doyenné et mon cher Doyen de Saint Nicolas ! Adieu aussi mon cher M. LEMIRE qui m’avez fait beaucoup de bien, ce don je vous remercie, et que j’ai aimé jusqu’au bout parce que j’ai cru sincèrement à votre loyauté – Ah ! si Monseigneur l’Evêque vous rendait le pouvoir de dire la Sainte Messe, vous laissant  à vos fonctions ; que ce serait bien. Puis-je le lui demander, en mourant pour mon Pays ? Le bien serait immense pour la Flandre et pour la France. Qu’on lui porte mon vœu.

Adieu ma chère Paroisse de Maing où j’aurais voulu faire encore tant de bien, où je regrette de n’en avoir pas fait davantage.
Adieu ma chère Paroisse d’Esquermes où les paroissiens furent si encourageants et si bons pour moi.
Adieu mes vieux collègues de Notre Dame de Valenciennes, de Notre Dame des Dunes à Dunkerque, de Saint Joseph à Lille : faites moi aussi, chers Collègues, l’aumône de quelques bonnes prières ; et redites bien, chers Supérieurs, à vos enfants, que ce qu’il importe ce n’est pas de vivre longuement, mais de bien vivre.
Adieu mes bien chers, mes très chers Vermylen – ces deux religieuses si bonnes : priez pour moi ; j’étais si content de vous rendre heureuses. Mon cher Edouard et ma chère Hermance que j’affectionnais beaucoup, mon cher Maurice et son épouse à qui je veux aussi donner un bon souvenir : restez bien avec Edouard. Ma bien aimée Enfant Marguerite qui fûtes si dévouée à votre Edouard en particulier et à moi-même, Oh ! merci de tout votre dévouement et courage : au Ciel on se retrouve. Vivez encore pour vos frères. Je sais bien que vous prierez pour moi.

Adieu mon très cher Henri : ma dernière lettre voulait éclaircir un cas ; j’aurais aimé une réponse. Je meurs en continuant de t’aimer bien !, en te bénissant, en aimant tes chers enfants. Fais un avantage à mon filleul si tu le veux.
Adieu , ma très chère Blanche, si généreuse et si dévouée. Continuez d’être toute aux vôtres. Adieu aussi ma bonne et douce Madame COURTOIS : je vous précède encore au Ciel ! Quel bien vous faites à Guiscard : Courage. Adieu mes bien chers aimés neveux et nièces : je vous aimais bien sans être trop expansif.
Adieu à tous mes bons amis ; j’en oublie sûrement : le cher Eloi Garde, le cher Paul Malard.

Je vous bénis comme Prêtre du fond de mon âme. Je bénis ma chère Patrie que je vous demande de bien aimer et je vous donne rendez-vous au Ciel auprès du Bon Dieu et de la Très Sainte Vierge Marie.

Mon Dieu, ayez pitié de moi
Sainte Mère du Ciel, priez pour moi

Que mes chers Parents remettent quelques souvenirs de moi à mes amis, MM. Lemire, Garde, Malard, M. le Doyen de Guiscard, M. le Doyen de Lillers, ces chers Vermylen, tous leurs membres, et laissez prendre par Marguerite ce qu’elle voudra.

Qu’on aille aussi dire mon bon merci à la famille Moi qui a eu l’amabilité de me remettre le Castel et de permettre ainsi le bien à Maing. Que le Bon Dieu le leur rende ! Et qu’elle veuille bien continuer.

                                                                                                              Augustin DELBECQUE

Cette lettre écrite,  l’abbé DELBECQUE se plonge dans une prière fervente. Puis, assisté d’un aumônier allemand, il gagne le lieu de son supplice, un terrain vague avec un mur de briques, près du pont du canal de l’Escaut et de l’avenue Vauban. A 7heures, une courte rafale réveille le quartier. L’abbé  Delbecque tombe, face contre terre, son chapelet à la main. Une fosse est creusée et bientôt les habitants de Valenciennes viennent fleurir cette tombe.
Le lendemain, Mgr CAPPLIEZ, Doyen de Saint  Nicolas et M. DELBEY, ancien élève de l’abbé, obtiennent  des autorités allemandes l’autorisation de ramener dans sa paroisse le corps du supplicié. Aucune manifestation n’est permise, non plus qu’un service religieux. Mais tout au long du parcours, les habitants quittent leur travail et accompagnent jusqu’au cimetière de MAING ce prêtre qui a donné sa vie pour la France et dont le cercueil est placé provisoirement dans le caveau de la commune.

…..

Après l’armistice de 1918, l’abbé Delbecque a été déposé dans un caveau au pied et à droite de la Croix du cimetière de Maing et les paroissiens fleurissent depuis lors la tombe de leur ancien curé dont ils ont donné le nom à une rue de la commune et à leur salle paroissiale qi contient une photo et une plaque commémorative.
Un tableau dans l’église de Maing, à gauche du chœur, rappelle que l’abbé Delbecque était curé de la paroisse lors de la Mission de 1911.
A Valenciennes, les anciens  élèves et amis de l’abbé DELPECQUE constituaient un Comité  présidé par MM. Paul DUPONT et DELBEY pour l’érection d’un monument en bronze, représentant l’abbé Delpecque couché face contre terre après son exécution,  travail confié au sculpteur valenciennois TERROIR, Grand prix de Rome. Ce monument placé près de l’Eglise du Sacré Cœur à Valenciennes a été inauguré en 1924 ; placé pendant la Deuxième Guerre mondiale dans les sous-sols du Musée des Beaux-Arts de Valenciennes par les soins du conservateur M. Adolphe LEFRANCQ,  il a été remis en place dès la Libération en 1944.

Le Gouvernement français a décerné la Croix de Chevalier de la Légion d’Honneur, à titre posthume, à l’abbé Augustin Delbecque.

(Notes et documents collationnés en 1956 par André Delbecque, docteur en pharmacie à Noyon (Oise) neveu et filleul de l’Abbé Delbecque

monument abbé Delbecque—

(documents envoyés par un petit-neveu de l’abbé Delbecque, Monsieur Mirabel-Delbecque. L’original de la lettre ainsi que les photos du lieu d’exécution  etc .. ont été remis par la famille à l’Historial de la Grande Guerre à Péronne.)

Imprimer E-mail