Les religieux dans la guerre : entre épreuve et renaissance

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Par Xavier Boniface

Conférence délivrée lors de la conférence des autorités, samedi 16 mai 2015 à l’occasion du 57ème PMI à Lourdes. La première partie de cette conférence a fait l’objet d’une publication dans la revue EGMIL de juillet août 2015. Vous en retrouverez ci-après l’intégralité.

            Le pape François a dédié cette année à la « vie consacrée ». En même temps, le centenaire de la Grande Guerre est l’occasion de rappeler la place et les engagements des religieux pendant le conflit.

La situation des religieux français lors de la guerre

            À la veille de la guerre, la France venait d’adopter une législation très sévère à l’égard des congrégations : une loi de 1901 les contraignait à solliciter du Parlement une autorisation qui leur était souvent été refusée, puis en 1904 l’enseignement leur fut interdit. Aussi, des milliers de religieux se sont exilés dans les États voisins ou les pays de missions. Toutefois, dès le 2 août 1914, le gouvernement suspend l’application de ces mesures, par esprit d’union sacrée. Après l’annonce de la mobilisation générale, la plupart des religieux exilés et en âge de porter les armes reviennent en France. Ils le font d’abord par obligation, parce que le clergé est soumis au service armé. Ils auraient pu prétexter de leur expulsion et de leur éloignement pour ne pas obéir, mais ils reviennent aussi délibérément pour prouver leur patriotisme et pour préserver la réputation des religieux mise à mal par les anticléricaux. En se montrant ainsi solidaires du reste des Français, ils sont accueillis avec enthousiasme par la population. Très rares ont été les religieux, à part les moines de Solesmes réfugiés en Angleterre, à refuser de répondre à l’ordre de mobilisation.

            Environ 9 300 religieux et novices ont pris part au conflit à titre militaire, dont près de 2000 Frères des Écoles chrétiennes, plus de 850 jésuites et quelque 700 maristes. Certains reçoivent des affectations tenant compte de leurs compétences spécifiques. Le P. Dhorme, un dominicain de l’École biblique de Jérusalem, devient sergent interprète au corps expéditionnaire d’Orient. Un jésuite, le P. Joseph Bernard, missionnaire en Alaska, est chargé de mettre sur pied des équipages d’huskies sur le front français.

            Au total, 1571 religieux sont morts au combat ou des suites de leurs blessures, tels le P. de Massat, aumônier, capucin, tué près de Soissons en septembre 1915, le P. Lenoir, jésuite, aumônier auprès des coloniaux, mort à Monastir (Macédoine) en 1917, ou le P. Paul Dubrulle, autre jésuite mobilisé comme officier, et tombé au Chemin des Dames au même moment. Leur taux de perte de 16 % est comparable à celui des pertes de l’ensemble des combattants, et supérieur à celui du clergé séculier (12,7 %). Des religieuses, plus de 16 000, participent également au conflit. Elles servent comme infirmières dans les ambulances et les hôpitaux militaires, poursuivant une vocation de soignantes que beaucoup exerçaient déjà auparavant. Près de 400 d’entre elles sont décédées de maladie ou à cause des bombardements, quand elles étaient à proximité du front.

Figures de religieux

            Mais les chiffres ne disent pas tout : il faut les mettre en perspective avec des figures particulières de religieux engagés dans le conflit. Leur exemple montre que la guerre, au-delà de ses horreurs, a parfois aussi été pour eux l’occasion de découvrir de nouveaux horizons pastoraux et théologiques. Le conflit s’est donc révélé comme une matrice – ou la genèse, selon l’expression de Teilhard de Chardin – de leur action et de leur pensée ultérieure. Trois personnalités emblématiques – mais il pourrait y en avoir beaucoup d’autres – seront présentées ici.

            Né en 1881, novice jésuite, le P. Pierre Teilhard de Chardin a vécu en exil de 1902 à 1912, avant son entrée au Muséum d’histoire naturelle. Il n’a pas fait de service militaire, mais il est déclaré « bon pour le service » par un conseil de révision fin 1914. Mobilisé, il part rapidement pour le front comme caporal-brancardier au 8e régiment mixte de zouaves et de tirailleurs, au sein duquel il fera toute la campagne sur le front ouest. Sa bravoure lui vaudra la Croix de guerre, la Médaille militaire et la Légion d’honneur. Il choisit de rester dans le rang pour mieux partager la vie des hommes et faire fonction d’aumônier bénévole. Les zouaves l’appellent « Monsieur Teilhard », tandis que les tirailleurs marocains lui donnent du « Sidi Marabout ». La guerre est pour lui un « baptême dans le Réel », un moment décisif de sa vie, qui le révèle à lui-même. En 1917, il écrit, dans un célèbre article intitulé « la nostalgie du front » : « le front attire invinciblement parce qu’il est, pour une part, l’extrême limite de ce qui se sent et de ce qui se fait […]. On y voit affleurer, en soi, un fond de lucidité, d’énergie, de liberté, qui ne se manifeste guère ailleurs ». Pour le P. Teilhard, « sans la guerre, il est un monde de sentiments  [qu’il] n’aurait jamais connus ni soupçonnés […]. Ces heures plus qu’humaines imprègnent la vie d’un parfum tenace, définitif, d’exaltation et d’initiation, comme si on les avait passées dans l’absolu ». Le jésuite entrevoit dans le front « la figure d’une Chose supérieure » qui lui fait penser « à ces cataclysmes d’une prodigieuse grandeur », à l’origine du monde. Ces propos montrent comment l’œuvre philosophique et théologique ultérieure du P. Teilhard se fonde en partie dans l’expérience de la guerre. Sa prière, « une messe sur le monde » (1923), qui fait d’ailleurs allusion aux « forêts de l’Aisne », s’inscrit aussi dans la continuité de ce qu’il a vécu au cours du conflit.

Suite de la conférence non publiée dans EGMIL

            La figure du P. Daniel Brottier est celle d’un « aumônier légendaire ». Il affirmera par la suite : « Si j’ai fait quelque chose de grand durant ma vie, c’est à la guerre que je l’ai fait ». Né en 1876, ce spiritain est d’abord missionnaire à Saint-Louis du Sénégal pendant une dizaine d’années, mais, gravement malade, il doit revenir en métropole en 1911. Les médecins le disent alors condamné. Dès la déclaration de la guerre, s’inquiétant de l’insuffisance de l’accompagnement religieux des soldats, l’ancien missionnaire propose à son supérieur la création d’un corps d’aumôniers régimentaires. Les règlements de l’époque ne prévoyaient en effet qu’un petit nombre de prêtres, et seulement dans les groupes de brancardiers éloignés du champ de bataille. La suggestion du P. Brottier, relayée par les politiques, est à l’origine du recrutement d’aumôniers volontaires, qui viennent en renfort des titulaires. Lui-même s’engage comme aumônier, et suit en particulier le 121e RI dans ses pérégrinations en Lorraine, Belgique et Picardie, avant de s’illustrer lors des batailles de Verdun et de la Somme. En 1917, près de Verdun, il va ainsi chercher un officier blessé dans le no man’s land en brandissant un drapeau de la Croix-Rouge. Il est fait chevalier de la Légion d’honneur en 1916 ; Joffre dira de lui qu’il est une « âme magnifique où s’allient harmonieusement l’ardeur du soldat et le dévouement du prêtre ». Le P. Brottier a évoqué, par la suite, son éprouvant sacerdoce au front, qui consistait à « porter des blessés sur mon dos, demeurer des nuits et des journées entières dans des trous d’obus sous des bombardements insensés, sourire et plaisanter lorsque l’on se sent abruti par le froid, par la fatigue, par le sommeil, par la peur ». L’« aumônier verni » attribua le fait de ne jamais avoir été blessé à la protection de la « petite sœur » Thérèse.

            Fort de son expérience auprès des soldats, le P. Brottier est l’un des fondateurs de l’Union nationale des combattants en 1917. Il rencontre Clemenceau, qui, malgré son anticléricalisme virulent, lui donne des subsides pour financer l’organisation naissante. Après la guerre, l’ancien aumônier soutient l’édification de la cathédrale du Souvenir africain à Dakar. Mais il est surtout nommé en 1923 à la tête de l’œuvre des orphelins-apprentis d’Auteuil, fondée près de 60 ans plus tôt ; celle-ci connaît alors des difficultés tout en devant accueillir de nombreux orphelins de guerre. Le P. Brottier réorganise, réforme et développe l’œuvre. C’est cet apostolat actif et ce sens de la charité qui ont été retenus pour sa béatification par Jean-Paul II en 1983.

            Sœur Julie – de son nom civil Amélie Rigard – est née en 1854. A 21 ans, elle entre chez les sœurs hospitalières de Saint-Charles de Nancy, et sert comme infirmière dans plusieurs établissements. Depuis 1912, elle dirige l’hospice de Gerbéviller (Lorraine). Fin août 1914, ce village martyr est occupé pendant quelques jours, mais il reste à proximité de la ligne de front, après le repli des Allemands. Bombardé, incendié, en partie abandonné par sa population, il voit aussi passer des troupes nombreuses. Sœur Julie reste à son poste avec ses religieuses : elles accueillent et soignent, jusqu’à l’épuisement, un millier de blessés français et allemands ; elles protègent les vieillards, les malades et les pauvres dont elles ont la charge ; elles assurent le ravitaillement des uns et des autres ; elles prodiguent un soutien moral et spirituel. Elles le font en dépit des combats, des destructions – la chapelle de l’hospice est endommagée par un obus – et du manque de moyens. Dès le 9 septembre, le général de Castelnau, commandant la 2e armée, leur rend hommage. Sœur Julie en conclut : « Que le bon Dieu en tire sa gloire et l’honneur de notre bien aimée congrégation ». Elle sera distinguée pour son héroïsme. En janvier 1915, le président de la République, Raymond Poincaré, lui remet la Légion d’honneur, un geste hautement symbolique après les lois contre les congrégations. Sœur Julie devient alors célèbre : elle est citée dans la presse et sa photo est reproduite en cartes postales de propagande. Un détachement de chasseurs à pied défilera même devant elle pour lui rendre hommage.

Les questions posées par la mobilisation des religieux

            Les liens avec la République : une fois la guerre terminée, les religieux restent en France. Mais en 1924, le gouvernement veut revenir sur cette tolérance et appliquer à nouveau les lois contre les congrégations. Les religieux anciens combattants s’y opposent alors publiquement, avec comme mot d’ordre : « Pour l’honneur de la France, nous ne partirons pas ! ». Ils sont soutenus par une partie de l’opinion et des vétérans de la guerre qui les ont vus à l’œuvre sur les différents champs de bataille. Un mouvement, la Ligue de Défense du Religieux Ancien Combattant, naît de cette mobilisation. Finalement, les mesures gouvernementales sont rapportées.

            Les liens avec les religieux étrangers : comment les religieux concilient-ils le loyalisme envers leur patrie terrestre et l’attachement à leur famille spirituelle, qui compte souvent des « frères » dans d’autres pays, y compris adverses ? La question peut être étendue à leur attitude vis-à-vis du pape Benoît XV qui appelle à la paix quand leur patrie lutte. Les combats n’ont cependant pas directement impliqué des religieux de puissances antagonistes. En effet, seules la France et l’Italie, où 9300 religieux, autant que de Français, sont mobilisés, imposent le service armé à tout le clergé, ce qui n’est pas le cas des empires centraux. Toutefois, dans l’armée allemande, plus de 400 membres de congrégations, notamment des franciscains, des capucins et des rédemptoristes, sont aumôniers. De nombreuses religieuses se dévouent dans les hôpitaux militaires, comme les franciscaines d’Aix-la-Chapelle ou les sœurs bavaroises de la Croix Rouge. En Grande-Bretagne Dom Stephen Rawlinson, un bénédictin de Downside, est le principal chaplain catholique du corps expéditionnaire britannique sur le front occidental, tandis qu’une quinzaine de moines de son abbaye servent comme aumôniers. Cependant, les religieux évitent d’évoquer dans leur correspondance ou leurs bulletins de liaison tout ce qui peut mettre en cause l’unité de leurs ordres.

            Les liens avec leur congrégation : mobilisés, les religieux ne sont plus soumis à la vie conventuelle et apostolique, et ils sont isolés dans des unités très diverses. Pour eux, l’enjeu est de rester fidèle à la spiritualité de leur ordre. La vie militaire est toutefois vécue par certains comme un succédané de vie religieuse. C’est ce qu’explique le Frère Martial Lekeux, franciscain belge et officier : « Qu’est-ce que la vie du moine ? C’est se sacrifier par amour pour Dieu : elle n’a de sens hors de cela. Or que faisons-nous ici, sinon nous sacrifier ? Pour qui le fait par amour [et pour Dieu], c’est donc bien une vie de moine ».

Conclusion

            Malgré l’enlisement de la guerre et l’épreuve spirituelle que celle-ci représente pour les religieux, « ministres de la paix », le conflit leur donne l’opportunité de justifier, à travers leurs engagements, leur place dans la société française. Il est aussi, pour certains, le creuset d’un apostolat renouvelé. C’est bien là le paradoxe de la guerre, à la fois lieu de la grandeur et de la misère de l’homme.

Conférencier

Monsieur Xavier BONIFACE

Agrégé et docteur en Histoire, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Picardie, spécialisé dans les relations entre les Eglises et l‘armée en France aux XIXe et XXe siècles. Connu pour ses travaux sur le fait religieux dans les armées, s’est intéressé à l’histoire de l’aumônerie militaire, ainsi qu’aux liens entre armée et société.

Écrits récents :

L’aumônerie militaire en France (1914-1962), Ed du Cerf, 2001.

L’armée, l’Eglise et la République (1879-1914), Nouveau Monde Editions/DMPA, 2012, qui traite des relations entre l’Eglise, l’Etat et l’Armée de 1879 à 1914.

Les chrétiens, la guerre et la paix. De la paix de Dieu à l’esprit d’Assise, Presses Universitaires de Rennes, 2012. En Co-direction avec Monsieur Bruno BETHOUART.

Histoire religieuse de la Grande Guerre, Fayard, 2014.

Foi, religions et sacré dans la Grande Guerre, Artois Presses Université 2014 (en co-direction avec François Cochet)

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