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S’il est un lieu de fraternité, c’est bien l’armée – Mgr de Romanet au Figaro

Par Jean-Marie Guénois  Mis à jour le 18/05/2018 à 18:10

INTERVIEW – Le nouvel évêque aux armées préside ce week-end la 60e édition du Pèlerinage militaire international à Lourdes.

Monseigneur Antoine de Romanet, 55 ans, a été nommé évêque aux armées par le pape François en juin 2017. Ce week-end de Pentecôte, il préside pour la première fois le Pèlerinage militaire international à Lourdes avec 15.000 militaires venus de 40 pays. Y seront présents environ 250 blessés, souvent handicapés à vie, ou malades. Un siècle après l’armistice de 1918, l’un des thèmes de ce rassemblement unique sera «Quelle justice pour quelle paix?». En France, les armées comptent 120 aumôniers militaires catholiques d’active.

LE FIGARO.  Vous présidez pour la première fois le pèlerinage militaire international (PMI) de Lourdes : sera-t-il marqué par la mort tragique du colonel Beltrame ?

Mgr Antoine DE ROMANET. Le PMI a été fondé à la suite de la seconde guerre mondiale dans le but d’affermir la réconciliation franco-allemande. Il s’agit de faire œuvre de paix, de réconciliation, de fraternité.  Arnaud Beltrame, par son acte, est une lumière sur ce chemin. Il illustre les vertus militaires de don de soi, d’honneur, de fidélité, sans limites et sans réserves, jusqu’au sacrifice suprême. Avec lui la France a été saisie par le contraste entre une figure de lumière et une figure de ténèbres. Entre une figure de vie, de don, d’offrande, et une figure de prédation, de destruction, de mort. Par son geste, les Français ont davantage réalisé combien leur sécurité dépend de l’engagement des forces armées et de la police. Il a rappelé que chaque militaire engage sa propre vie pour préserver celle de ses concitoyens.

Quelle est votre première impression dans l’univers de l’armée. Quel est le moral des troupes ?

L’armée ressent plus que jamais sa place fondatrice au cœur de nos institutions et au service de la Nation. Elle est puissamment mise à contribution, aussi bien sur le territoire national que dans des opérations extérieures. Les soldats de l’armée de terre, les marins, les aviateurs, les gendarmes,  ainsi que tous les hommes et les femmes des services qui les soutiennent, sont extrêmement sollicités. Le commandement est lui aussi mobilisé. Je perçois beaucoup de fierté dans le service de la France et de ses idéaux. Si les militaires font face sur le terrain avec courage, cela met cependant à rude épreuve la vie familiale… Le plan famille mis en œuvre par la ministre des armées est destiné à répondre à ce besoin clairement identifié.

Les aumôniers militaires sont-ils là pour soutenir le moral des troupes ?

L’une des caractéristiques de l’aumônier est d’avoir toujours le grade de celui à qui il parle. Il est donc à l’aise avec chacun. Car la fonction première de l’aumônier militaire est de partager la vie de tous, dans une dimension d’écoute, de disponibilité et de confidentialité… C’est une présence de gratuité, un soutien hors hiérarchie et sans finalité opérationnelle. C’est essentiel pour le moral des troupes. La guerre ne se fait pas d’abord avec des armes mais avec des hommes.

L’aumônier, pour autant, n’est pas un psychologue ?

Nous veillons à cette claire distinction des rôles. Notre registre, ce sont les questions de sens, de vie spirituelle. Il s’agit d’éclairer l’homme, d’humaniser la guerre. On quitte alors le grade, la fonction : c’est une personne qui rencontre une autre personne, quelle que soit sa religion ou son absence de croyance. L’aumônier se rend disponible à tous, que sa demande soit simplement humaine, spirituelle, ou plus directement cultuelle.

L’islam, dans les rangs de l’armée française, est-il un problème ?

L’engagement d’un soldat se vit aux côtés d’un compagnon d’arme que je n’ai pas choisi et qui ne m’a pas choisi : en opérations je suis responsable de ta vie et toi de la mienne. Les armées  convoquent ainsi à la vérité du réel. Il faut ici quitter les postures, les théories… Il s’agit d’un creuset unique et exemplaire, où des jeunes de toute confession religieuse ou non, de toute culture et de tous horizons rencontrent d’autres hommes dont ils ont à découvrir la dignité, le respect, la richesse. S’il est lieu de fraternité concret, quotidien et exemplaire, ce sont bien les armées.

Mais pourquoi cette nécessité de redire ce qu’est la laïcité : le ministère des armées vient de publier un livret spécifique à cet égard. Cette notion est-elle menacée dans les rangs militaires ?

Tout au contraire ! La laïcité n’est en rien un problème, elle est en tout une solution. Dans les armées, on n’est pas dans l’idéologie ou les concepts abstraits. On est sur le terrain. Ce sont des hommes qui sont avec d’autres hommes. Ces hommes servent leur pays avec le tout de ce qu’ils sont. Il s’agit d’articuler et de conjuguer les questions les plus essentielles de chacun avec le service de tous, dans le plus grand respect des libertés et des convictions des uns et des autres.

La croix portée par l’aumônier chrétien contredit elle l’arme portée par le militaire ?

Le Christ invite Pierre à rentrer son arme au fourreau. Les aumôniers militaires ne portent pas d’armes, sauf circonstances exceptionnelles. Par exemple en cas d’embuscade, l’aumônier ne doit  pas mettre en danger la vie de ceux qu’il accompagne. La question n’est donc pas tant l’arme que l’usage de l’arme. Notre présence consiste à rappeler la valeur absolue et la dignité de la vie humaine. L’autre, à tout jamais, est d’abord mon frère ! Ce ne seront jamais par les armes mais par la justice, la dignité et le développement que l’humanité trouvera la paix. Quant à la force, elle ne se comprend que dans la défense du plus petit, du plus faible. Au fond l’aumônier militaire est comme un veilleur, source humble et fidèle de lumière et d’espérance qui doit toujours conduire à élever les cœurs vers le meilleur. Sans ce témoignage de gratuité il y aurait à crainte l’apothéose d’un matérialisme déshumanisant, menant tout droit à la barbarie.

Le pape François combat pourtant avec énergie l’arme nucléaire, et les armes tout court…

C’est un sujet essentiel. Le pape déploie une vision qui est une invitation au désarmement pour libérer notre planète des armes de destructions massives, au premier rang desquelles le nucléaire. C’est l’honneur et la dignité de l’Eglise catholique de le dire et d’interpeller notre monde sur cette la capacité de s’autodétruire plusieurs fois. Il convient aussi de réaliser la complexité du sujet. Car la notion de dissuasion est distincte de l’arme nucléaire en tant que telle. Il faut aussi prendre en compte les menaces liées aux technologies nouvelles ou aux armes chimiques.  Elles pourraient nous faire regarder la situation nucléaire actuelle comme une période privilégiée de paix à l’échelle de l’histoire humaine… Enfin la dissuasion repose sur un équilibre. Il ne faudrait pas qu’une dénucléarisation mal-menée ne vienne tout déséquilibrer ! La position du Saint siège d’inviter à réunir les conditions d’une possible dénucléarisation est  prophétique. La question est celle du chemin à emprunter pour y parvenir. C’est un sujet sur lequel je travaille avec beaucoup d’attention en ce moment.

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