Interview de Mgr de Romanet publié par KTO Mag - novembre 2018

KTOMAG site—- Pour un catholique, quel est le sens des commémorations en cours ? Comment les vivre au plus juste ?

Avec tous les français, nous commémorons le centenaire de la fin de la première guerre mondiale. Nous le savons, tant de morts, tant de drames, tant de destructions, tant de souffrance indicible des peuples et des personnes. Ce fut, comme par définition, la première guerre « mondiale ». Une réalité tragique dans l’histoire de l’humanité, une tuerie de masse, un déluge de fer et de feu, un enfer de boue et de sang.

Sur le terrain, au plus près des hommes, se trouvaient des « soldats de Dieu », des aumôniers militaires admirables. Ils témoignaient de leur foi, de cette certitude que Dieu aime tous les hommes, des deux côtés du front. Il s’est agit, au delà du drame des combats, de refuser toute haine et toute bestialité. Il s’est agit de reconnaître que, français ou allemands, ennemis ou alliés, tous étaient enfants de Dieu, avec leur famille, leur histoire, leur dignité. Ce fut un combat de chaque jour que de reconnaître, au cœur des tranchés et de leurs atrocités, la pleine humanité de celui qui me fait face.

À Rome, l’attitude du Pape Benoit XV fut exemplaire. Son activité diplomatique a été prophétique. Son regard, direct et lucide, n’a cessé d’appeler à la paix, en une dimension trop oubliée d’un pontificat exceptionnel.

Chacun des belligérants a tenté d’annexer Dieu a ses propres intérêts. La tentation permanente des nations et des hommes est bien celle de la puissance, de l’orgueil et de la domination. Et le comble de cette tentation est bien de vouloir mettre Dieu au service de ma puissance. On en arrive alors à défigurer Dieu de la manière la plus tragique. La « fille aînée de l’Eglise » qu’est la France s’est vue comme porteuse du « bien » combattant le « mal » symbolisé par le Kaiser. Nullement, on ne se gêna pour présenter l’Empereur comme la bête de l’Apocalypse. Quant à l’Empire germanique, il n’a pas été en reste puisque, sur les ceinturons et les casques de ses soldats, était gravée cette devise explicite : « Gott mit uns » qui se traduit par « Dieu (est) avec nous ».

Le Pape Benoit XV, avec un courage qui le fit être conspué par beaucoup en Allemagne comme en France, n’a cessé d’appeler à la paix, refusant de prendre parti et réprouvant avec force toutes les violations du droit. « Père du monde catholique, (le Pape) a de chaque côté de très nombreux fils et c’est du salut d’eux tous qu’il soit se préoccuper. Il ne doit pas considérer les motifs particuliers qui les divisent mais le bien commun de la foi qui les unit » déclare t-il le 22 janvier 1915.

Le 1er août 1917 le Pape propose une nouvelle exhortation à la paix : « Le point fondamental doit être qu’à la force matérielle des armes soit substituée la force morale du droit. (Il faut) l’institution de l’arbitrage, avec sa haute fonction pacificatrice. (...) Quant aux dommages à réparer et aux frais de guerre, Nous ne voyons d’autre moyen de résoudre la question qu’en posant, comme principe général, une remise entière et réciproque... avec la restitution réciproque des territoires actuellement occupés ».

Il n’y a pas de paix sans justice. Il n’y a pas de justice sans paix. Il n’y a pas de paix et de justice sans pardon. Le pardon ne s’oppose en rien à la justice, le pardon s’oppose à la rancune et à la vengeance. Or 1914 fut à bien des égards la revanche de 1870. Et 1939 fut par bien des aspects une revanche de 1918. D’une certaine façon, si en 1918 la France et ses alliés ont gagné la guerre, ils ont perdu la paix, et l’humiliant traité de Versailles portait dans ses plis la rébellion d’un peuple allemand mis à terre. Tout ceci le Pape Benoit XV l’avait anticipé, et avait supplié, en vain, les adversaires de revenir à l’humble raison d’une paix négociée.

—- Dans les commémorations de la Grande Guerre, et en particulier celle de l’armistice, quel a été le rôle du diocèse aux armées françaises ?

Depuis 2010 le diocèse aux armées françaises se mobilise pour commémorer la Grande Guerre. Un important travail a été effectué dans les archives pour mettre en valeur des écrits de prêtres et de soldats en s’attachant plus particulièrement aux dimensions spirituelles qui s’y expriment. Une exposition de photographies aux Invalides a été organisée, mettant en valeur les stigmates de la grande guerre sur le champs de bataille. Une exposition des peintres de l’armée à la Maison Saint Louis a mis en valeur le « sacré dans la grande guerre ». Un recensement des plaques mémoriales dans les églises de France a également été effectué. De nombreux articles ont été publiés sur les nécropoles et les vitraux patriotiques. Quatre années de suite, la « conférence des autorités » au cours du « Pèlerinage Militaire International » de Lourdes a été consacrée à ce thème en croisant des regards d’historiens, de militaires et d’hommes d’Eglise. Très directement, le jeudi 8 novembre pour le ravivage de la flamme sous l’Arc de Triomphe en mémoire de tous les aumôniers militaires de la Grande Guerre, suivie d’une messe à Saint Honoré D’Eylau, puis le dimanche 11 novembre par la messe télévisée à 7 heures du matin, le diocèse aux armées se mobilise pour donner à cet événement toute sa dimension spirituelle.

—- Vous personnellement, qu’est ce qui vous touche le plus dans de tels moments que nous ne connaîtrons sans doute plus avec la même intensité ?

Je porte au quotidien la mémoire des deux conflits mondiaux, par mon histoire personnelle mêlée à celle de mon pays, et par ma mission d’évêque aux armées françaises. Ma devise épiscopale est « Charité, Justice et Paix ».
Mon Grand-Père était à Verdun. Il a tout connu du drame absolu de 1914-1918 et de 1939-1945. L’un de ses frères, séminariste du diocèse de Seez, est mort pour la France sur le front, en 1916, comme brancardier. Un autre de ses frères, dont je porte le nom, est mort pour la France en 1944. Leur mémoire rejoint celle du « soldat inconnu » de l’Arc de Triomphe, de toutes ces vies données, brisées, fauchées en pleine jeunesse... Je prie pour que le souvenir de tous ceux qui ont ainsi donné leur vie héroïquement résonne à la conscience des nations et de chacun d’entre nous comme une invitation à la conversion décisive, celle qui a la suite du Seigneur Jésus nous invite de la manière la plus radicale à être des instruments de paix, par la charité, la justice et le pardon, dans la lumière de l’Evangile.

 

Mots-clés: grande guerre, armistice, kto, ktotv, commémorations

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Saint du Jour

Nominis

14 novembre 2018

Tous les saints du jour
  • Saint Laurent de Dublin - Abbé de Glendalough, et archevêque de Dublin (✝ 1180)
    Saint Laurent O'Toole appartenait à cette famille royale qui donna tant de rois à l'Irlande. Elu pour devenir évêque, il fut un modèle de sainteté. En 1179, nous le trouvons au concile général du Latran où le Pape Alexandre III le créa son légat pour toute l'Irlande. Venu en Angleterre pour être médiateur entre le roi Henri II et le roi d'Irlande, il devint otage et ne put rentrer dans son pays. Il partit donc pour la France. Accueilli par les chanoines de Saint-Victor à Eu en Normandie, il rendit son âme à Dieu dans la paix et la pauvreté totale."...il tomba malade à Eu au cours de l'automne 1180. Il fut recueilli par les chanoines de l'abbaye de Eu où il mourut en odeur de sainteté. Les miracles se multipliant sur son tombeau, l'archevêque fut canonisé par le pape en 1225..." (Ville d'Eu - patrimoine, chapelle, abbatiale où se trouve le gisant de saint Laurent O'Toole, un des plus anciens de la région)Lorcan Ua Tuathail ou Lawrence O'Toole (1128-1180) - diocèse de Pembroke, Ontario (en anglais) où une paroisse est sous son patronage.À Eu en Normandie, l'an 1180, le trépas de saint Laurent O'Toole, évêque de Dublin. Dans les circonstances difficiles de son temps, il défendit avec énergie la discipline de l'Église et s'appliqua à rétablir la concorde entre les princes. En allant au-devant du roi Henri II d'Angleterre, il obtint lui-même les joies de la paix éternelle.