Interview de Mgr de Romanet au journal Le Monde du 10 juillet 2018

 

Texte publié par le journal Le Monde daté du 10 juillet, page 14
d’une interview de l’évêque aux armées réalisée par Nathalie Guibert et Cécile Chambraud

AdR LM 100718 2- Quelle est votre vision des armées un an après votre prise de fonctions et vos nombreux déplacements dans les forces ?

L’armée porte avec incandescence les questions cruciales de notre société : le rapport homme-machine, le commandement et le rapport d’autorité, la cohésion, l’équilibre personnel, la famille. On y est invité en permanence à réfléchir sur les sujets constitutifs de l’existence, le sens de la vie, les raisons de l’engagement, la légitimité de donner la mort, la justification de posséder des armes. Et cela dans une dimension humaine et réaliste. Car sur le terrain, tout seul, je ne suis rien. Le réel, c’est mon compagnon d’armes, que je n’ai pas choisi, dont je ne connais pas ou ne partage pas les convictions religieuses ou philosophiques. Avec lui, je partage mes repas, nous combattons ensemble et nous allons peut-être mourir ensemble. L’armée est un lieu de vérité de la relation qui rend la fraternité non seulement possible, mais nécessaire.

- L’armée justement fait la guerre aux « terroristes islamistes », comment empêcher certains de penser faire la guerre à l’islam ?

L’aumônier doit accompagner, participer à la cohésion. La dimension religieuse est dramatiquement manipulée par des esprits totalitaires qui voudraient que le religieux envahisse le champ social et politique. Or ce qui est central dans l’armée, c’est la fraternité d’armes. Il n’y a pas de statistiques sur les appartenances des uns ou des autres, et la réalité à laquelle les militaires sont confrontés les transcende. Les troupes servent des objectifs qui sont ceux de la nation et de ses engagements internationaux, et leur mission l’emporte sur toute autre considération. La réalité militaire illustre le fait qu’on peut dépasser des étiquettes souvent assez artificielles. Cela est d’autant plus vrai qu’un certain nombre de jeunes s’engagent pour se libérer d’un contexte social, familial, culturel. L’armée peut être l’occasion d’une nouvelle vie. Sa dimension de laïcité est essentielle.

 

- Comment ?

Elle y est vécue de façon exemplaire parce que l’armée place chacun devant la question centrale de la vie et de la mort. Ceci s’accompagne d’un respect profond de toutes les convictions. Hélie de Saint Marc le souligne : « Si on doit un jour ne plus comprendre comment un homme a pu donner sa vie pour quelque chose qui le dépasse, ce sera fini de tout un monde, peut-être de toute une civilisation ». Le général Eisenhower affirmait qu’ « il n’y a plus d’athées dans les tranchés ». Un questionnement, souvent accompagné d’un certain « sens religieux » se fait jour. La ministre des Armées a récemment déclaré : « Je me sens en charge d’âmes ». Dans l’armée, la cohérence du corps, de l’âme et de l’esprit est centrale. C’est une force de résilience. Car si ces dimensions constitutives ne sont pas unies, l’homme au final se désagrège.

- Les crispations liées aux attentats de 2015 se sont-elles estompées ?

Après le Bataclan, l’assassinat du père Hamel, du colonel Beltrame, les réactions de notre pays ont été exemplaires. A la suite de ces drames, personne n’a appelé à la haine ou à la vengeance. Le comportement des catholiques lors du décès du père Hamel a impressionné par sa dignité. Le caractère exceptionnel de l’acte d’Arnaud Beltrame a été salué par tous – gendarmes, politiques, catholiques, francs-maçons, agnostiques. Puis, on a entendu des commentaires cherchant à disséquer de potentielles tentatives d’instrumentalisation par tel ou tel. Or le colonel Beltrame n’appartient à personne et n’est récupérable par personne. Tout homme porte l’aspiration au meilleur et la potentialité du pire. Ce que nous disent Arnaud Beltrame et cet hommage unanime est ce qui unit la société française pour le meilleur.

- Ces réactions unanimes ne sont-elles pas fragiles ?

Tout ceci est fragile. La paix est toujours à construire. Nous venons de connaître en France plus de 70 ans de paix jamais vécus depuis deux siècles. Mais quand un Autrichien, à Berlin, parle d’un axe (contre l’immigration), les souvenirs de l’histoire resurgissent vite. Gardons-nous de croire que quoi que ce soit est acquis.

La grande question de l’eschatologie, des fins dernières, est présente dans nombre d’actes terroristes que nous vivons. Et pourtant, le sujet de la vie et de la mort est largement absent de la parole publique. Les armées, elles, y sont confrontées dans leur quotidien, quand les militaires prennent en charge des cadavres de villageois maliens, quand leur camarade meurt à leur côté ou, pire que tout, quand ils font face à des enfants-soldats manipulés et se trouvent en situation de répliquer. C’est bouleversant, cela peut vous traumatiser psychiquement, dans vos repères les plus profonds. Où est le bien ? Le mal ? A quoi est-ce que je participe ? D’où l’importance décisive d’un soutien qui soit aussi, si on le souhaite, spirituel.

- Etes-vous d’accord avec le projet de votre homologue du culte musulman Abdelkader Arbi qui propose un séminaire pour former ses aumôniers ?

Les armées sont un lieu majeur de dialogue interreligieux. Il existe peu d’endroits où les rapports entre les aumôneries catholique, musulmane, protestante et israélite soient aussi étroits. Nous veillons à ce que ces liens s’expriment sur le terrain. Aussi la formation est-elle décisive. Plus on approfondit les sujets au plan théologique, philosophique ou sociétal, meilleure est leur compréhension. Le projet d’Abdelkader Arbi sur ce registre est excellent.

Dans certains pays, l’État contribue matériellement à la formation des aumôniers militaires. Il peut sembler légitime d’envisager que, pour une part, cette dimension soit intégrée dans le financement de nos forces.

Je ne suis pas dans une situation de requête, mais tout ce qui peut contribuer à la formation des uns et des autres est à encourager. Cet apprentissage peut-être un lieu d’intégration au sein la société française et de connaissance réciproque oeuvrant au bien de tous. Pour la communauté musulmane de France, le fait de savoir que des représentants du culte sont intégrés de manière harmonieuse et positive au cœur même du dispositif de défense du pays est un élément de juste fierté.

- Ce séminaire est-il compatible avec la loi de 1905 ?

Le sujet, sensible, est entre les mains du gouvernement. La laïcité implique le respect mutuel de la légitimité de l’Etat d’un côté, du religieux de l’autre. Elle est un élément d’articulation. Il ne s’agit pas de soustraire les religions de l’espace public mais de faire en sorte que chacun puisse s’y exprimer. Sur le terrain, vous ne pouvez pas asphyxier l’âme et l’esprit de ceux qui engagent leur vie tout en leur demandant de monter au front. La dimension religieuse fait partie intégrante de la réalité humaine. Elle est incontournable, et s’accompagne de l’absolu respect des convictions de chacun et de l’égalité entre tous.

Plus il y aura d’éducation, de formation, de connaissance réciproque, plus nous entrerons les uns et les autres dans une authentique relation qui dépasse les postures. Grandissons dans notre culture propre et dans la connaissance de ceux qui nous entourent. En la matière, la formation est capitale.

- La formation des aumôniers militaires doit-elle comporter un volet interreligieux ?

Ce qui est à rechercher, c’est un dialogue qui permette à chacun de parler de l’autre avec des mots où l’autre se retrouve. Ce qui me frappe, c’est la constante caricature. Je suis blessé quand j’entends parler du catholicisme avec des mots où je ne me retrouve en rien. Je sais que mes frères protestants, musulmans, juifs, des membres d’autres confessions, des non-croyants, sont blessés de la manière dont on peut parfois parler d’eux. Il faut absolument jeter des ponts.

Le drame, c’est le sentiment de mépris, voire de mise à l’écart. Il existe en France mais aussi à l’échelle du monde. Les écarts entre riches et pauvres s’accroissent de manière préoccupante dans nos sociétés, l’ascenseur social est grippé. La plupart des conflits sont liés à des questions de dignité. Que certains puissent se croire des rebuts est terrible. Le pape François le dit avec force. On ne peut pas mépriser une partie de l’humanité et vouloir ensuite qu’elle vous dise merci. Il faut redonner une espérance. La jeunesse d’aujourd’hui n’a pas pour priorité de travailler pour s’enrichir, elle veut d’abord trouver un sens à son action.

- Le pape François s’exprime beaucoup sur l’arme nucléaire, et va plus loin que ses prédécesseurs en condamnant moralement « la possession » même de ce type d’armement. La réflexion de l’épiscopat français sur la dissuasion est-elle bousculée ?

La dissuasion nucléaire est mon principal sujet de réflexion actuel. A mon sens, la phrase décisive du pape François sur ce sujet est l’invitation à « créer les conditions d’un possible désarmement ». Personne ne peut être a priori en faveur des armes de destruction massive, et pourtant elles existent. Tous, nous partageons le même but. Et la France, sur ce plan, a réduit le nombre de ses têtes nucléaires, abandonné les armes tactiques et pris des mesures irréversibles quant à l’arrêt des essais.

Ce qui a replacé le sujet dans l’actualité c’est le Traité d’interdiction totale des armes nucléaires de juillet 2017, ratifié par le Saint-Siège. Il faut voir les choses dans un temps long, en termes de processus. La volonté du Saint-Siège est d’entrer dans une démarche prophétique et d’ouvrir un chemin. Le pape François est habité par la conviction que le temps long oeuvrant à la construction du bien commun est supérieur aux décisions de pouvoir visant un présent aussi immédiat qu’éphémère.

Le problème est complexe. Créer les conditions d’un désarmement, c’est s’engager dans un parcours de petits pas, en espérant de franches avancées, certes peu évidentes à vue humaine. Et quand on part de l’équilibre de la terreur, on ne peut y aller qu’ensemble. En outre, la dissuasion est une chose, la dimension nucléaire en est une autre. Dans 20 ou 30 ans, avec les potentielles armes chimiques et bactériologiques, n’en viendrons-nous pas à évoquer avec nostalgie le temps où nous sommes ?

- La réflexion est partie du fait que ces progrès étaient trop lents et que la prolifération nucléaire par des acteurs non maîtrisables a rebattu les cartes…

Le pape est un réaliste : patience, maîtrise, temps et constance. La question de fond est celle de la paix indissociable de la justice. Pourquoi a-t-on envie de se battre ? L’arme est une chose, les raisons de l’utiliser en sont une autre. Plût au ciel que nous n’ayons plus d’armes nucléaires sur la terre. On n’a jamais vu de retour en arrière dans le domaine des technologies depuis que l’homme est homme. S’il importe de réfléchir en profondeur aux dangers du nucléaire, il convient d’aller plus en amont afin de désamorcer, non pas tant la bombe, que le cœur de l’homme qui voudrait utiliser la bombe. Pourquoi voudrais-je exterminer des millions d’êtres humains ? Qui peut vouloir l’apocalypse ? L’arme nucléaire nous fait prendre conscience avec vigueur que nous habitons tous sur la même planète. Et que l’on ne peut totalement exclure le cas d’un dirigeant qui ne serait pas rationnel.

- Le pape François lie la question du nucléaire à celle de l’environnement…

Le pape l’explique, tout est lié. Les questions de l’environnement et de la démographie sont centrales. Dans l’encyclique Laudato Si’, le pape dit que lorsque l’homme est purement dans sa dimension de puissance, il écrase tout sur son passage, ainsi de la forêt amazonienne et de ceux qui y habitent. Le mépris et l’écrasement de la nature, le mépris et l’écrasement des plus pauvres participent d’une même réalité de domination. La Genèse nous invite à être les intendants et gardiens respectueux de l’homme et de cette terre qui le porte.

- On peut vous rétorquer que le temps que vous changiez le cœur du coréen Kim Jong Un, il aura déjà utilisé sa bombe… Est-ce une manière réaliste d’affronter le problème ?

C’est pourquoi le pape n’entre pas dans les détails. Pour autant son questionnement permet de ne pas rester dans une illusoire tranquillité. Il souligne que la situation est complexe et qu’il appartient aux gouvernements, éclairés par cette vision prophétique, de réfléchir sans cesse au moyen de s’engager vers la lumière, et non vers les ténèbres.

Il est vrai que certains gouvernements sont moins sensibles que d’autres à leur opinion publique. Nos visions du monde s’avèrent parfois très différentes. Mais c’est en cherchant à atteindre le cœur de chacun que le meilleur peut nous réunir. Telle est notre aspiration ultime. C’est dans cette direction qu’il faut aller, en mettant au point des accords de désarmement avec de robustes mécanismes de contrôle. Conserver à cette arme son caractère stratégique et non pas tactique et la placer au minimum de ce qui est nécessaire dans la perspective d’un chemin vers un désarmement au-delà du nucléaire, c’est une question philosophique et spirituelle, avant d’être une question technique. Le sujet met en jeu le fondement des relations d’homme à homme, de nation à nation, et de la planète entière dans un monde qui ne va ni vers la simplicité, ni vers l’apaisement spontané.

Mots-clés: guerre, aumônier, Le Monde, colonel beltrame, Père Hamel

Imprimer E-mail

Saint du Jour

Nominis

Tous les saints du jour
  • Bienheureuse Charlotte - et ses compagnes, Carmélites de Compiègne, martyres (✝ 1794)
    Anne Marie Madeleine Françoise Thouret, en religion Sœur Charlotte de la Résurrection est née en 1715 à Mouy dans le diocèse de Beauvais. Lorsqu'éclate la Révolution française, en 1789, la communauté du Carmel de Compiègne compte 21 religieuses. 18 monteront sur l'échafaud. Conformément au décret du 13 février 1790 qui supprime les Ordres religieux contemplatifs, chaque carmélite est invitée à déclarer si son intention est de sortir de son monastère. Toutes affirment "vouloir vivre et mourir dans cette sainte maison." En 1792, la Mère prieure leur propose "un acte de consécration par lequel la communauté s'offrirait en holocauste pour que la paix divine, que le Fils de Dieu était venu apporter au monde, fut rendue à l'Église et à l'État." Le 14 septembre 1792, elles sont expulsées de leur couvent. Chaque jour, elles prononcent l'acte d'offrande. Le 23 juin 1794, au temps de la Grande Terreur, elles sont arrêtées. Jugées et condamnées à mort le 17 juillet, elles sont guillotinées le soir même, sur la place de Nation à Paris. Leurs corps furent enterrés au cimetière de Picpus dans une fosse commune, où ils se trouvent encore dans le jardin des religieuses. Carmélites de Compiègne.À Paris, en 1794, les bienheureuses Thérèse de Saint-Augustin (Marie-Madeleine-Claudine Lidoine) et quinze compagnes: les bienheureuses Marie-Anne-Françoise Brideau (Sœur Saint-Louis), Marie-Anne Piedcourt (Sœur de Jésus Crucifié), Anne-Marie-Madeleine Thouret (Sœur Charlotte de la Résurrection), Marie-Claudie-Cyprienne Brard (Sœur Euphrasie de l’Immaculée-Conception), Marie-Gabrielle de Croissy (Sœur Henriette de Jésus), Marie-Anne Hanisset (Sœur Thérèse du Cœur de Marie), Marie-Gabrielle Trézelle (Sœur Thérèse de Saint-Ignace), Rose Chrétien de Neufville (Sœur Julie-Louise de Jésus), Annette Pelras (Sœur Marie-Henriette de la Providence), Marie-Geneviève Meunier (Sœur Constance), Angélique Roussel (Sœur Marie du Saint-Esprit), Marie Dufour (Sœur Sainte-Marthe), Élisabeth-Julie Vérolot (Sœur Saint-François), Catherine et Thérèse Soiron (sœurs converses), vierges, carmélites de Compiègne et martyres. Sous la Révolution française, elles furent condamnées à mort parce qu’elles avaient conservé fidèlement la vie religieuse et, avant de monter à l’échafaud, elles renouvelèrent leur profession de foi baptismale et leurs vœux religieux.