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Conseil Régional de Basse Normandie National Archives USA

L’abbé Henri Lestienne (1870-1915) - Aumônier titulaire de la 51e division d’Infanterie

henry lestienneCENTENAIRE DE LA GRANDE GUERRE 

Par Mgr Robert Poinard, 
vicaire général aux Armées

Enfance et jeunesse :           

            Henri Lestienne naît à Roubaix (Nord), dans une famille de la grande bourgeoisie catholique du département, le 26 juin 1870, en pleine guerre franco-prussienne. Les familles Lestienne et Prouvost, ses lignages paternel et maternel, sont issues du milieu de la grande industrie du Nord, engagés dans le catholicisme social, tertiaires franciscains.

            Henri est l’aîné d’une fratrie de cinq enfants : deux filles et trois garçons. Leur enfance sera très agréable, dans les grandes propriétés familiales, mais sous l’autorité d’un père austère qui ne laisse rien passer.

            Henri marque dès son plus jeune âge une double attirance pour les arts et pour les sports. Enfant puis adolescent il s’adonne à la peinture et au dessin, sans oublier de se dépenser physiquement : natation, canotage, équitation, course à pied, bicyclette. Sous un aspect frêle, voire malingre, il possède en fait une endurance incroyable.

            Il règne à la maison et à l’école une discipline rude : le père, chrétien engagé, esprit cultivé, d’une grande droiture, n’admet pas chez lui les ferments d’insubordination, de rébellion et de paresse. Il surveille de très près l’éducation de ses enfants et ne relâche sa sévérité que sous l’influence de son épouse, femme douce et sensible.

            Le jeune Henri est envoyé dans les meilleures écoles : un maître va le marquer profondément, c’est son professeur de philosophie, le Père Lebeau, jésuite. A 18 ans, au lendemain de son baccalauréat, Henri est devenu un jeune homme au caractère entier, d’une droiture inflexible, d’une douceur qui se mêle à une grande fermeté de caractère. Il annonce alors à ses parents son désir d’être prêtre.

            Il se présente au séminaire d’Issy-les-Moulineaux au début d’octobre 1889. Il va y passer deux années de « scholastique » car c’est ainsi que l’on appelait alors les études de philosophie. Après ces deux années au séminaire Saint-Sulpice le jeune séminariste laisse à ses maîtres et à ses condisciples le souvenir d’un garçon généreux, droit, sans ostentation et à la profonde spiritualité.

            C’est le moment de partir pour l’année de service militaire qui venait d’être étendu au clergé. Il rejoint la caserne du 43e régiment d’infanterie de Lille le 2 novembre 1891. Il en ressortira en septembre 1892 : son service a été quelque peu écourté pour un problème de santé qui l’a fait réformer.

            A peine sorti de la caserne notre séminariste retourne poursuivre ses études de théologie aux facultés catholiques de Lille où se trouvait alors un séminaire universitaire. Il en ressortira avec une licence en théologie et une licence en lettres classiques. Ses professeurs font son éloge. Il part avec ses parents pour un long voyage en Italie, où il dessine et peint carnet sur carnet en visitant églises et musées à Bologne, Venise, Milan, Florence et Rome.

Sa vie de jeune prêtre :           

            En mai 1894 Henri Lestienne a reçu les ordres mineurs. En 1895 il a 25 ans et aspire à l’ordination : il reçoit le diaconat le 30 mai 1896 puis le sacerdoce le 12 juin 1897. Il est nommé professeur de latin à l’école Jeanne d’Arc de Lille à la rentrée scolaire suivante. Attiré par la philosophie il obtient en 1898 l’autorisation de partir à Paris afin d’y suivre, à l’Institut Catholique, le cours de licence. Logé dans un foyer pour ecclésiastiques étudiants situé rue d’Assas, il va y faire des rencontres qui le marqueront définitivement. Il prend des cours en Sorbonne, fréquente les plus grands universitaires du moment.

            Mais sa correspondance nous apprend qu’il a soif d’apostolat et qu’il cherche à compléter ses études par un ministère auprès du monde populaire. Il se rapproche de L’œuvre des Malmaisons, située dans le XIIIe arrondissement de Paris, qui se compose d’un rassemblement de diverses institutions charitables : bureau de placement, assistance par le travail à domicile, consultations médicales, vestiaire, enseignement ménager, cercle d’ouvriers, jardins ouvriers, patronages de jeunes, etc. Il sollicite sa riche famille qui envoie livres, vêtements, jeux, machines à coudre et arbres fruitiers ! Il use des relations mondaines de ses parents pour solliciter les riches bourgeois parisiens et trouver du travail à de nombreux chômeurs. En quelques mois l’abbé Lestienne est devenu le principal animateur de l’œuvre.

            Parallèlement le jeune prêtre poursuit ses études universitaires au point qu’on lui confie le poste de professeur de philosophie à l’école Jeanne d’Arc de Lille. Il se révèle vite un excellent enseignant érudit et chaleureux : son bureau est un véritable musée avec de nombreuses copies d’œuvres d’art, sa classe est tapissée de reproductions des grands maîtres. En revanche sa chambre est pauvre, voire austère, un simple lit de fer derrière un rideau. Grand organisateur d’excursions, de représentations théâtrales, de divertissements, il ne perd pas une occasion de faire progresser la culture de ses élèves. Il écrira pour Noël un Miracle de saint Nicolas qui sera représenté à plusieurs reprises.

            En 1904 il commence de préparer une thèse de doctorat en philosophie sur Leibniz. Dans ce but il se perfectionne en allemand et entreprend plusieurs voyages à Hanovre durant les périodes de vacances scolaires (1904-1907). C’est l’occasion pour lui de découvrir le monde catholique germanique. Il y fait de nombreuses rencontres intéressantes dans le milieu universitaire allemand. L’aboutissement de tous ces efforts est la parution, en janvier 1907, chez Desclée de Brouwer, d’un ouvrage sur Leibniz qui sera très bien reçu par la critique : les félicitations arrivent de partout, y compris de ses anciens professeurs de la Sorbonne.

            Bien que philosophe et artiste, l’abbé Lestienne ne manque jamais d’apprendre à ses élèves le chemin de l’action, le don de soi, la générosité de l’engagement : et il donne l’exemple en payant de sa personne et de sa poche. Depuis 1907 il emmène ses élèves visiter les jardins ouvriers et y prêter leurs bras. En 1908 il crée à Lille une coopérative de boulangers qui prospérera rapidement.

Le fondateur des « Cités-jardins » : 

            Ayant connu à Paris les œuvres sociales catholiques, dans lesquelles il s’est beaucoup impliqué, il quitte le professorat en 1911 pour fonder à Lille la Société des Cités-Jardins. Il s’agit de la mise en pratique de la doctrine sociale de l’Eglise définie par Léon XIII dans son encycliqueRerum Novarum de 1891.

            L’abbé Lestienne acquiert de grandes propriétés à la périphérie de Lille et entame de réaliser une cité ouvrière qui comprendra, outre des logements sociaux, une foule d’institutions éducatives, sportives et culturelles : cercles d’études, cours professionnels, centre d’éducation populaire, caisse mutualiste de retraite, banque populaire de crédit, bureau de placement, crédit d’accession à la propriété, crèches, écoles maternelles et primaires, coopérative de magasins à bas prix, école ménagère. La première cité qui voit le jour à Lille comprend 43 maisons individuelles (en accession à la propriété) et 46 appartements locatifs répartis sur deux immeubles, pour familles nombreuses. On y trouve même un restaurant populaire et une boulangerie. La société travaille en partenariat avec l’œuvre des Jardins Ouvriers pour fournir à tous fruits et légumes frais à bon marché. Cette première cité, qui en verra naître plusieurs autres par la suite, est inaugurée le 11 avril 1912 par l’archevêque de Cambrai[1]. Pendant deux ans, l’abbé Lestienne va se dévouer à sa cité et à ses chers ouvriers. En 1913 il participe aux Semaines Sociales de Versailles puis au congrès international des œuvres sociales ouvrières. Son intention est de fondeur d’autres cités du même type. Mais la guerre approche, qui l’éloignera de son apostolat ouvrier.



L’aumônier militaire :

             En août 1914 l’abbé Lestienne a 42 ans. Il a été réformé un peu avant la fin de son service militaire. Pourtant, dès le premier jour de la mobilisation il décide de déposer sa candidature comme aumônier volontaire : le soir même il quitte Lille pour Paris. Il se rend au ministère de la Guerre pour obtenir sans difficulté le brevet d’aumônier de la 51e division d’infanterie de réserve qui comprend alors les 208e, 233e, 243e, 273e, 310e et 327e régiments d’infanterie, cinq escadrons de cavalerie et trois groupes d’artillerie.

            Voici comment le décrira un soldat dans une correspondance : « notre cher aumônier présentait un aspect quelque peu étrange sur sa jument noire, la soutane courte  découvrant ses bandes molletières, avec une veste de cuir et sur la tête le calot aux trois galons d’or. En bandoulière et sur sa selle, jumelles, porte-cartes, musette, gourde, appareil de photographie. Autour du cou le large ruban noir et jaune où pend sa croix pectorale d’aumônier ».

            Près de ce fier cavalier se tient Diane, sa fidèle chienne, revêtue d’un petit manteau marqué de l’insigne de la Croix Rouge car il lui arrive régulièrement de transporter sur ses flancs bidons d’eau, médicaments ou pansements[2]. Très vite on se dispute la poignée de main de l’humble prêtre qui deviendra un jour l’homme le plus aimé de la division. S’il doit rapidement abandonner sa monture par suite de l’immobilisation des armées dans les tranchées, c’est dans sa veste de cuir qu’il sera mortellement blessé, ayant encore en bandoulière les mêmes musettes remplies de friandises, de tabac et de médailles destinées aux soldats.

            Henri Lestienne est parti avec entrain : la division se bat en Champagne. Il sème autour de lui le courage, la confiance et la bonne humeur. Il a horreur des défaitistes et le leur fait sentir. Il renoue avec ses habitudes de jeunesse : la vie au grand air, le goût pour l’exercice physique et l’aventure, l’observation psychologique fine des êtres qu’il côtoie, un certain attrait pour le danger, la prise de risques. A l’armée il retrouve beaucoup de connaissances : collègues d’autrefois, ouvriers connus par les œuvres sociales catholiques, anciens élèves de l’école Jeanne d’Arc.

            Sa division vient d’entrer en campagne en Belgique. Il va d’un groupe à l’autre souriant, réconfortant, plaisantant et discutant gravement tour à tour. Durant la bataille de la Marne il se porte au secours de groupes de blessés oubliés dans les bois. Un prêtre mobilisé témoigne : « tel il avait été à Lille au milieu des ouvriers, tel il était en campagne parmi les soldats, l’ami de tous, avec une prédilection marquée pour les déshérités, à la disposition de chacun en tous lieux et en tout temps, sans aucune prétention, sans le moindre retour sur lui-même, entièrement dévoué aux autres, d’un dévouement sans bornes qui confinait à l’héroïsme et qu’il a payé de sa vie ».

            On le voit courant d’un blessé à l’autre, apportant souvent bien plus que le réconfort moral et spirituel, demeurant au côté des mourants pour les aider à vivre leurs derniers instants dans une atmosphère faite d’affection fraternelle.

            Comme il l’était dans le civil, l’abbé Lestienne se montre à l’armée, entreprenant et plein d’initiative : s’apercevant que la 51e division souffre d’un manque d’aumôniers mais constatant qu’il y plus d’une trentaine de prêtres mobilisés comme combattants, il organise avec l’aval des autorités militaires, un quadrillage qui lui permet d’assurer des services religieux dans chaque bataillon. Pour occuper les moments d’attente entre les périodes de combat,  il fonde même une chorale qui pourra chanter aux messes solennelles des fêtes et aux funérailles. De plus, son influence sur les officiers est immense : on se confesse à lui, on le prend comme conseiller spirituel. Dans les villages traversés il prend également soin de la population civile souvent restée sans curés à cause de la mobilisation de ces derniers.

            Les mois passants Henri Lestienne s’enhardit au point d’en devenir téméraire : il dit la messe dans des trous d’obus à quelques mètres des lignes allemandes tandis que les balles sifflent au-dessus des assistants. Son zèle se manifeste dans ses nombreuses initiatives qui le font aduler par les soldats. On le voit circuler sans cesse dans les premières lignes des tranchées battues par le feu de l’ennemi.

            Au printemps, sa division part pour l’Artois où il périra le matin d’une offensive, victime d’un bombardement des premières lignes où il se trouvait, dans l’attente de monter à l’assaut avec ses poilus.

            Pour mieux connaître qui fut l’abbé Henri Lestienne nous pouvons lire le journal de route assez irrégulier et interrompu qu’il rédigea durant les premiers mois de la guerre ; mais nous avons également à notre disposition les correspondances qu’il entretint durant la période 1914-1915 avec sa famille et ses amis. Nous possédons aussi des témoignages de ceux qui le cotoyèrent comme aumônier militaire.

Mardi 18 août 1914

            L’ordre de départ est enfin arrivé. Notre formation de brancardiers fait partie du « Train de Combat » qui comprend avec elle un convoi de munitions chargé de ravitailler l’artillerie et l’infanterie de la division. La longue enfilade de voitures d’ambulance, de mulets, suit le groupe de brancardiers en tête desquels marche le médecin-chef. Il m’invite à chevaucher à ses côtés et c’est l’ordre de marche qui sera observé toute la campagne. Nous nous mettons en selle à 16 h 30. Le convoi traverse les villages où j’ai déjà visité nos régiments pendant les huit jours précédents : Plomion, Bancigny, Jeantes-la-Ville.

            Nous n’arrivons à Coingt qu’à 21 heures. Il fait nuit noire. Les artilleurs nous ont précédés et nous stationnons longtemps dans l’obscurité pendant que se prépare le cantonnement. Enfin, le cheval du médecin-chef paraît sur le talus voisin. Nous pouvons avancer et chacun reconnaît à tâtons le coin où il prendra son repos. Nous nous partageons à trois un lit et des matelas. Diane elle-même a son paillasson et garde la chambre. Nous prenons un repas vers 22 h 30 au cantonnement du commandant. Un feu est allumé où se chauffe le café.

            L’hôte, un vieil alsacien qui a vu 1870, nous apporte de son meilleur cidre, et le brave homme, qui ne veut pas nous laisser payer, est tout épanoui de plaisir de nous l’offrir et de nous le faire apprécier. Après un court sommeil, départ le lendemain à 4 h 30. Notre bon vieux sort de son lit pour nous aider à remplir nos bidons de café chaud.

Mercredi 19 août 1914

             Par Iviers, Mont Saint-Jean, Hannapes, nous atteignons notre cantonnement à Bossus-les-Rumigny. C’est encore une modeste étape de dix-huit kilomètres. Les conjectures vont leur train. Allons-nous sur Mézières ou sur la Belgique ? Nous passons dans le département des Ardennes. Le pays et les villages changent d’aspect. Moins d’arbres fruitiers, cultures plus pauvres. A Hannapes nous traversons l’Aube naissante qui coule entre de grands arbres, au milieu d’un marais. Passé le pont, je m’informe auprès du curé qui nous regarde passer, de la possibilité de dire la messe à Bossus-les-Rumigny : c’est précisément lui qui dessert ce village. Il me désigne un barbier de l’endroit comme détenteur des clés de l’église et propriétaire d’un vin qui peut servir au Saint Sacrifice.

            Je prends les devants pour me préparer à célébrer dès l’arrivée de nos brancardiers. Il est 10 heures. L’église est au bord du Thon où se baignent déjà les chevaux des artilleurs. Aidé par leurs officiers toujours aimables, j’attache mon cheval et je trouve mon barbier, les clés, le vin et, en plus, le maire du village, un paysan assez rogue et dont les administrés ne seront pas d’ailleurs plus accueillants. Je célèbre le Saint Sacrifice. Triste église, bien mal tenue.

            La popote des officiers se prend chez une cabaretière, mégère forte en gueule et rapace, qui nous fait payer toutes choses hors de prix, plus la main d’œuvre, qui se monte à 12 francs, pour avoir laissé ses ordonnances se servir de quelques ustensiles de cuisine. On lui tarifie la bière qu’elle vend aux hommes et finalement sa gargote est justement consignée[3]. L’après-midi, promenant le long du Thon où des hommes préparent leur soupe. Prière à l’église. Confessions.

            Le lieutenant Leleux m’a cantonné dans une jolie maisonnette, précédée d’un jardinet fleuri à l’anglaise, habitée par un très aimable Rémois, M. Cotereaux, qui y passe l’été avec sa femme. Diane partage la niche du toutou de la maison. Son maître occupe une chambrette d’ami sous la mansarde, et, le lendemain à 3 heures, réveillé pour dire sa messe, il trouve au retour café chaud, pain beurré et poires pour bourrer sa musette.

Samedi 29 août 1914

             Gondelancourt. Réveil matinal dans la sacristie de la petite église abandonnée après une nuit passée sur deux bottes de paille et un vieux tapis. La malheureuse Diane est restée à la belle étoile, attachée à une borne en face de la porte de l’église. Messe après laquelle j’emporte sur moi le Saint Sacrement pour l’administration des blessés, car nous allons, paraît-il, rebrousser chemin vers le nord et livrer une bataille importante.

            Voici l’ordre de combat : la 51edivision reliée sur son front droit à la 4edivision, marche sur Vervins en deux colonnes. La colonne de gauche (cavalerie, 102e brigade du Génie et artillerie) prend pour direction Gondelancourt, Saint-Pierremont, Tasaut, Burelles, Rabousies. La colonne de droite (cavalerie, 101e brigade, artillerie) prend pour direction La Neuville, Bossemont Prisce, Grand’Neug, Gersy. Le général de division marche à la tête de la colonne de droite. Il y a du bon ! Nous rentrons vers le nord, après six jours de marche arrière, c’est une joie ! Vervins est-il occupé par l’ennemi ? Nous nous le demandons. Pressés d’arriver au but, il nous semble être partis trop tard de notre cantonnement.

            Après dix-sept à dix-huit kilomètres de route par Ebouleau et Bosmont, nous atteignons, sur la route de Bosmont à Burelles, une crête derrière laquelle deux de nos régiments se déploient par sections pour prendre leurs positions de combat. Le canon tonne au nord-ouest. Le médecin-chef arrête la marche de nos brancardiers. Un temps de galop me permet, à travers champs et prairies, d’aller à chacune des sections, porter quelques paroles, nouvelles et pronostics encourageants.

            C’est alors que la pauvre Diane reçoit sa première blessure de guerre : une ruade de Kaiserin[4] dont elle mordait les jarrets. Un hurlement et voilà la chère bête étendues par terre, sans mouvement. Je la crois morte mais, bientôt, elle se relève et me rejoint tristement, la gueule sanglante.

            Nos soldats s’éloignent en s’espaçant vers le nord-ouest. Nous entendons leurs premiers coups de fusil. Après un moment d’attente, nous nous avançons encore de quelques centaines de mètres jusqu’au milieu du chemin qui se détache sur Prisce. Il est encaissé ; c’est là que nous bivouaquerons jusqu’à la nuit tombante. Nous interrogeons l’horizon, anxieusement, de nos jumelles. Après un repas de conserves, nous nous apprêtons à dormir sur la paille amassée contre le talus du chemin. La fusillade se fait toujours entendre.  Vers 21 heures un ordre du médecin principal nous invite à envoyer une section recueillir les premiers blessés. Deux voitures se mettent en route. Je monte en selle pour les accompagner. La route descend vers un vallon boisé et c’est dans une nuit de plus en plus obscure que nous atteignons les villages de Risées et de Grouard où sont établis les postes de secours dans la mairie école.

            A la lueur de quelques falots, il faut reconnaître, aider, rassurer les pauvres garçons étendus sur la paille ou sur les brancards, les nerfs ébranlés par l’émotion du combat, surpris par la cuisante souffrance de leurs plaies toutes fraîches et par l’horreur du sang… Il faut apporter à chacun quelques paroles d’espoir ou d’intérêt, quelques gorgées d’eau fraîche. Aux plus atteints, les secours religieux ardemment attendus, la douceur des caresses fraternelles acceptées dans un sentiment filial à l’égard du prêtre. Durant ce temps les infirmiers soulèvent, portent aux voitures, y enfoncent tour à tour, en les faisant glisser dans leurs ramures, les brancards chargés de ces fardeaux pantelants. C’est terminé : les portières de sangle sont bouclées, on reprend, au trot de chevaux, la route du bivouac que l’on dépasse pour gagner Bosmont. Il y a là un château où doit s’installer l’ambulance.

            On atteint, non sans peine, en contournant dans une nuit profonde un parc entouré de longues drèves[5]. Sans compter qu’un parc d’artillerie s’y trouvé établi, dont le factionnaire appelle en vain le chef de poste. Ce dernier nous fait attendre longtemps sa venue avant de nous faire passer. Enfin nous pénétrons et nos voitures vont s’arrêter sur la terrasse du château, encombrée de caisses de palmiers. Le bâtiment est abandonné. Par une entrée latérale nous pénétrons jusqu’au hall dont nous ouvrons les portes donnant sur la terrasse. Pendant qu’on débarrasse les meubles, nous cherchons, dans les chambres à coucher, à la lueur des bougies, des matelas que nous descendons. L’ambulance nous a rejoints.

            Les blessés sont enfin sortis de voiture et installés sur les couches disponibles où ils reçoivent les soins des médecins. Notre rôle est fini, nous regagnons notre bivouac où nous trouvons au petit jour le reste de nos hommes qui achèvent la nuit, enfoncés dans la paille. Nous essayons de nous y glisser un moment, mais la rosée et le froid nous en chassent. Il est dimanche : impossible malheureusement d’installer l’autel portatif pour le Saint Sacrifice car la bataille continue et nous pouvons, d’un instant à l’autre, être appelés de nouveau à aller secourir des blessés.

            Le soleil monte, radieux, et, tandis que nous nous restaurons de quelques sardines et d’un morceau de pain, il a bientôt fait de nous réchauffer. Vers 9 heures, tandis qu’il darde déjà, la plaine de ses rayons brûlants, une voiture d’ambulance s’arrête auprès de nous et y dépose le corps d’un pauvre soldat qui a succombé à ses blessures en cours de route. Quelques brancardiers que j’accompagne se détachent pour aller lui creuser une tombe. Nous choisissons un point reconnaissable au bord d’un petit bosquet. Je fais héler un berger pour lui demander le nom du propriétaire du champ ; et la besogne pieuse commence. Pendant que la pioche et la pelle entament le sol, je récite les prières liturgiques et le chapelet auxquels répond le groupe de soldats qui m’entoure. Le petit soldat est déposé dans la terre qu’il a défendue. Notre brave adjudant a fait une croix de deux branches d’arbres. J’y inscris sur une entaille le nom, le lieu d’origine de Louis Bugnet, de Coudekerque, soldat au 310ed’infanterie, tombé au champ d’honneur le 30 août 1914.

            Cependant, je remonte vers la route, j’y trouve auprès du médecin-chef, notre médecin divisionnaire ; sur son ordre, une section de brancardiers vient de partir, avec mission de rechercher les blessés sur le champ de bataille. Le combat continue et le canon ne cesse de tonner vers le nord-ouest. Avec l’assentiment du médecin-chef, je pars seul pour les rejoindre vers Saint-Gobert où l’action a été particulièrement chaude. Je traverse Prisce, puis Houry où la place est encombrée de blessés qui attendent des charrettes pour les transporter. Quelques-uns sont gravement atteints. Je mets pied à terre pour leur donner les secours religieux puis je continue mon chemin dans la direction indiquée. La route longe quelque temps le fonds du vallon boisé, puis s’infléchit à droite pour rejoindre une crête dénudée en haut de laquelle le terrain est battu par des projectiles.

            Avant d’en atteindre le point culminant, j’oblique à gauche, à travers champs, et je pique droit dans la direction de Saint-Gobert, au galop de ma monture. Nous traversons de hautes avoines déjà foulées dans tous les sens, au grand scandale de Kaiserin qui voudrait bien en faire son déjeuner. Nous n’en avons pas le temps. En traversant une route qui me sépare de Saint-Gobert, j’aperçois un groupe au bord d’un bosquet, à quelques centaines de mètres. Ne seraient-ce pas des Prussiens ? Je me le demande, ignorant la tournure qu’a prise le combat. A la grâce de Dieu ! Je m’avance après avoir observé un peu derrière une meule. On me fait alors des signes d’appel : ce sont des Français ! Un groupe d’une dizaine d’hommes, dont plusieurs sont couchés au bord du fossé, des blessés, dont deux à la jambe, incapables de marcher, deux autres grièvement atteints au haut du corps, le reste plus valide. Ils se sont traînés jusqu’ici mais ne peuvent aller plus loin, ne sachant d’ailleurs où se diriger. Comment les emmener ? Brave Kaiserin ! Quoique sellée depuis la veille au matin, tu es encore solide, ma vieille ! Avec l’aide des plus valides je hisse sur son dos nos deux blessés à la jambe. Mais n’ai-je pas la joie de reconnaître dans l’un d’eux le brave poilu du 243e qui, il y a huit jours, est venu me relever lui-même sous une pluie d’obus sur le champ de bataille d’Onhaye près Dinant ? Quelle touchante attention de la Providence ! Il se fait connaître : c’est le photographe du journal « La Dépêche ». Nous voilà grands amis !

Samedi 14 novembre 1914 (lettre à son frère)

            Mon cher frère,

            Nous vivons toujours ici sous le régime des obus. Comme toujours, je t’écris au son du canon. Je reviens de célébrer la messe dans un cellier, l’église étant complètement en ruine, dans un village à cinq kilomètres d’ici, pour cinq soldats tués hier par deux obus et dont j’avais vu les corps déchiquetés. La veille, un sergent lillois du 243e avait été tué de la même façon au village voisin. En m’y rendant à cheval, le jour précédent, par une route découverte et qui se présentait d’enfilade aux batteries allemandes, j’avais été remarqué par ces Messieurs qui m’ont fait l’honneur d’un bombardement personnel. La route étant repérée d’avance, la direction du tir était très juste. Un premier projectile m’arrive dans le dos (un peu au-dessus) et siffle sur ma tête en rasant la route exactement suivant son axe ; un second passe un peu à gauche, un troisième à droite. Rien à faire à cheval pour se garer. Je mets Kaiserin au galop. Elle ne se fait d’ailleurs pas prier et nous filons ainsi, sous le sifflement d’une bonne douzaine de shrapnells, qui se mêle à celui du vent. Ils éclatent tous un peu en avant, sauf le dernier qui tombe tout contre le mur d’une maison où je venais m’abriter.     Mauvaise marchandise, le paquet de balles est resté enfoncé dans le sol… J’apprends à l’instant qu’ici même trois de nos artilleurs viennent d’être tués par un même projectile.

            Nous sommes bien dans les mains de la divine Providence en qui j’ai cent raisons de me remettre en toute confiance. A part ce très gros tourment de l’absence de nouvelles et de l’inquiétude au sujet de nos chers roubaisiens, il y aurait vraiment du charme à cette vie d’aventures et beaucoup de satisfactions dans le ministère si intéressant que j’y exerce.

            Ci-joint [photographie] une fois de plus ma tête avec celle de nos amis Kadougou, Rononb, Golodoumi, Gamefofana, Bielokoukou, Bahu Sané, et leur brigadier Doudoula. Ces braves Soudanais attachés tous les six au service des projecteurs, sont d’humeur facile, très sympathiques et très doux, et beaucoup plus intelligents qu’on ne le pense. Ils se partagent avec une équité scrupuleuse les vivres qu’on leur distribue d’ailleurs en surabondance et ne se disputent jamais. Quand ils se promènent avec une tête d’Allemand dans chaque poche c’est que tels sont les usages de la guerre sur leur continent. Leur seul défaut est d’être assez joueurs : il jouent aux cartes et les malins parmi eux abusent de la grande naïveté de quelques autres qui n’accusent que leur grigri lorsqu’ils sont en excessive déveine. Il y en a qui possèdent sept ou huit cents francs. Lorsqu’il leur arrive malheur leurs familles sont prévenues tout comme les nôtres et les épouses portent le deuil. S’ils parlent nègre c’est qu’on ne leur enseigne pas le français. L’autre jour, grand émoi parmi eux. Ils courent à leur sous-officier en criant « crocodile ! crocodile ! » car ils croyaient en avoir vu un dans la rivière. C’était une loutre qui nageait entre deux eaux. Cela leur fait beaucoup plus peur qu’un canon de 120 long. Ils prennent d’ailleurs leur mal au jour le jour. C’est le plus beau de leur philosophie. Tâchons de les imiter in fide Christi[6] !

Mercredi 18 novembre 1914 

            A Reims, première belle gelée. En débouchant par le canal, à la hauteur de Saint-Rémy, canonnade toute proche qui fait sauter Kaiserin. Une pièce déjà postée sur l’esplanade voisine tire sur un avion. Je m’approche après avoir confié mon cheval à un petit séminariste et peux prendre un instantané au moment où l’obus sort de la pièce. Le bon gendarme retraité qui m’a donné sa sacoche de cavalerie, aide les artilleurs. Diane, effrayée par la détonation, a fait semblant de ne plus me voir et s’en est retournée à Cormentreuil. Je l’ai rattrapée au pont du canal.

            Courses variées dans Reims. Visite aux Pères Jésuites. Promenade avec le Père Desbuquois[7] à la recherche d’un tailleur de soutanes. Visite à l’archevêché. Mgr Neveux[8] me donne les pouvoirs [religieux] pour le R.P. Rivet, lieutenant à la division marocaine. Des obus tombent sur la ville. Le quartier de la porte de Paris est toujours rempli d’une foule désoeuvrée. Un avion français passe et laisse tomber une fusée-signal.

            Retour le long du canal par une obscurité profonde. Le R.P. Fournier, parti samedi pour Coulommiers, n’est pas encore revenu. Le commandant en est inquiet et mécontent. Cinq obus sont tombés aujourd’hui dans notre cantonnement. L’un devant la maison des Pères Jésuites. Après souper, causerie à ma chambre avec M. Vincent[9]. Mauvaise organisation des services sanitaires. Négligence dans certaines ambulances.

 

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