Père DONCOEUR Paul, s.j. aumônier militaire de la grande guerre

pere-Paul-DONCOEUR-aumonier-militaireLe Père Paul DONCOEUR , s.j.

Aumônier militaire de la Grande Guerre

Conférence donnée aux Journées d’Etudes des Aumôniers militaires- 2010

Quand il se laissait aller à évoquer ses souvenirs, Paul Doncoeur plaçait à l’origine de sa vocation ce dialogue avec son confesseur :

-          Que faites-vous l’an prochain ?

-          Je vais préparer Saint-Cyr.

-          Je vous crois fait pour la Compagnie.

-          C’est bon, je vais réfléchir.

Et il ajoutait : « Pour se donner au Christ, pas besoin d’attrait tellement spécial. Il faut prendre conseil, croire à ce conseil… finalement, il suffit de le bien vouloir. »

Je ne sais pas si Saint-Cyr a perdu là l’une de ses grandes figures, mais la Compagnie de Jésus a assurément accueilli l’un de ses grands noms.

Dominique Avon, dans la biographie qu’il lui a consacrée, sous-titrée « Un croisé dans le siècle », pour tenter de caractériser son itinéraire, propose de retenir trois couples périodes-époques :

-          la première, qui va retenir notre attention, est, selon lui, celle des « actes héroïques de l’aumônier-combattant » (1914-1918)

-          la seconde pourrait s’intituler, toujours selon cet auteur, « la voie du tribun contre le laïcisme » (1924-1927)

-          la troisième, enfin, « le thuriféraire d’une révolution nationale chrétienne » (1940-1943) qui s’achèvera par un dernier ouvrage politiquement engagé, Péguy, la révolution et le sacré. Le Père Doncoeur se taira alors quant à ces questions sociales et politiques. Plus jamais il ne sera question de former une « élite révolutionnaire en contact avec le peuple », et encore moins de héros « qui ont rempli de leur corps les fossés pour que derrière eux les camarades puissent faire l’assaut des remparts ».

Le Père Doncoeur va alors se consacrer à la réflexion sur la liturgie et à un travail rigoureux sur La Pucelle de Domrémy.

S’il reste une image accrochée à sa soutane, c’est bien celle d’un héros de la Grande Guerre : sept citations, croix de guerre et chevalier de la Légion d’Honneur (une récompense qu’il accepta à l’unique condition de ne pas prendre pour cela la place d’un officier combattant). Le cas est remarquable mais non unique.

En recueillant les souvenirs liés à son service d’aumônier durant cette guerre, nous verrons comment la société française fut profondément marquée par cette complicité avec les « prêtres soldats », nos « grands anciens ».

Je vous propose donc une évocation en trois parties qui débuteront chacune par le récit d’une scène précise de l’histoire de ce prêtre.

 

Première partie : « le terrain qui sera à semer »

P. Doncoeur s.j 001Au début de l’année 1915, le Père Doncoeur est aumônier de la 28ème Brigade. Il stationne avec elle sur la rive droite de l’Aisne. Le 15 janvier, il fait la terrible expérience d’être appelé pour accompagner un jeune soldat déserteur, en passe d’être fusillé. Il parvient à recevoir la confiance du jeune révolté, le confesse, lui fait faire sa première communion. Après l’exécution, le Père commente :

« Et moi, agenouillé près de lui, je sentis monter dans mon cœur des colères que je n’avais jamais éprouvées de ma vie. Ah ! On m’avait interdit d’enseigner ce petit à l’école et l’on avait eu besoin de moi pour le conduire au poteau ! Bien au-delà de ceux qui défilaient sans paraître comprendre [Selon le règlement, le régiment défile devant le cadavre après l’exécution], mon regard allait chercher ceux qui, embusqués aux arrières confortables, avaient voulu cela. Ceux qui, ayant refusé à ce petit gars de France toute religion, lui avaient interdit toute discipline, toute foi, toute espérance et l’avaient jeté au feu en lui criant : Marche ou crève ! Parce que dans son désespoir ce malheureux sans étoile s’était révolté et s’était jeté sur ses chefs, on l’avait abattu…

J’ai mesuré ce jour là l’effroyable cruauté de ces prétendus Libérateurs de l’Humanité dont le plus clair de l’œuvre apparaissait sanglant à mes yeux ! Et j’ai mesuré la terrible responsabilité que nous, qui savions tout cela, avions encourue en ne nous dressant pas pour défendre à tout prix l’âme de ces fils de France, capables d’être des assassins, et capables, une fois illuminés, allant à la mort, de se mettre au pas « pour ne pas déshonorer leur régiment ». A quel pas héroïque ne se seraient-ils pas mis, si on ne les avait précipités volontairement dans l’anarchie ! » (Extrait de Ce que j’ai appris de la guerre, Editions Montaigne, 1927)

Pour saisir le sens de la colère du prêtre, il nous faut revenir à la France qui l’a vu naître, grandir et découvrir sa vocation.

Paul Doncoeur naît le 6 septembre 1880 à Nantes. Il est fils d’officier. Selon la tradition familiale, ses ancêtres avaient porté le nom Doncoeur-Damiette, donné par Saint Louis au Doncoeur qui s’empara de cette ville de Terre Sainte en 1249, lors de la 7ème croisade.

Paul est l’aîné de huit enfants, tous élevés de façon stricte et dans la foi. Il découvre sa vocation religieuse, à savoir jésuite, lors du séjour familial dans la garnison de Verdun, à partir de 1891. Son père finit par accepter cette vocation, mais il accompagne cette approbation d’un sévère : « Mon fils, je suis d’accord pour que tu serves Notre-Seigneur, mais à condition que tu sois un saint prêtre. Je ne conçois que de saints prêtres ». Paul poursuit ses études chez les Jésuites de Reims jusqu’au baccalauréat. Avant d’accepter de le mener au noviciat des Jésuites, près d’Amiens, en octobre 1898, son père lui fait arpenter avec lui les champs de bataille de 1870.

La découverte par lui de la Compagnie se situe à l’un des moments les plus intenses de la campagne anticléricale qui vise tout particulièrement celle-ci. « Les fondateurs de la IIIème République s’étaient donnés pour mission essentielle la formation des citoyens par l’école et l’université, avec pour conséquence la décision de détacher le jeune Français de l’enseignement confessionnel » (Dominique Avon, op. cit.). Les représentants des Congrégations enseignantes, Jésuites en tête, se défendent de vouloir revenir à une France du passé, une France d’Ancien Régime. Ils protestent qu’ils ne cherchent pas à diviser la Patrie.

30 janvier 1879 : Jules Grévy succède à Mac-Mahon. Avec la « République des républicains », c’est la république maçonnique et anticléricale qui est maintenant au pouvoir. Jules Ferry s’installe au Ministère de l’Instruction publique. Le 18 mars 1880, son second projet de loi est voté sans l’article 7 qui exclut de l’enseignement supérieur les Jésuites. Mais le 29 mars, passant outre la volonté du Sénat, deux décrets sont publiés, l’un ordonnant la dissolution de la Compagnie de Jésus, l’autre exigeant une demande d’autorisation  pour toutes les congrégations non autorisées. Les Jésuites ne représentent qu’une des cent quarante et une congrégations enseignantes d’hommes, mais les effectifs de leurs vingt-neuf collèges d’enseignement secondaire encadrent 55% des jeunes gens échappant à l’enseignement public. De 1903 à 1914, ce seront plus de 15 000 établissements scolaires privés qui vont fermer.

Le 30 juin 1880, les Jésuites sont expulsés de leurs résidences. Les autres congrégations refusent alors de se mettre en conformité avec la loi, par solidarité avec les Jésuites, et sont encouragés en cela par l’épiscopat et les laïcs catholiques qui constituent des ligues de défense. Au prix de la démission de plusieurs centaines de fonctionnaires, en particulier de magistrats et de cadres de l’armée, Ferry fait exécuter les décrets d’expulsion de 5700 religieux.

Au début des années 1890, une accalmie de courte durée semble intervenir dans les relations entre l’Etat français et l’Eglise catholique.

En 1901, la loi sur les congrégations religieuses, dite Loi Waldeck-Rousseau, est votée. Elle durcit les contraintes des dispositions de 1880 plus ou moins bien respectées. Les congrégations doivent solliciter l’autorisation gouvernementale d’être implantées en France. Voici en quels termes les provinciaux de la Compagnie justifient le refus de se plier aux injonctions du gouvernement :

« Le délai accordé par la loi du 1er juillet 1901 aux Congrégations religieuses pour demander l’autorisation, touche à son terme. Après avoir mûrement réfléchi, les Provinciaux de la Compagnie de Jésus en France, avec les religieux qu’ils représentent […] déclarent avoir résolu de s’abstenir de toute demande d’autorisation.

« […] La raison de notre conduite se trouve uniquement dans la portée de la loi qu’on nous demande de sanctionner en quelque sorte en l’acceptant. Nous jugeons ne pouvoir le faire. En effet, cette loi d’exception nous blesse profondément dans nos droits les plus essentiels d’hommes libres, de citoyens, de catholiques, de religieux, et, en nous frappant, elle viole en nous les droits imprescriptibles de l’Eglise.

« […] La loi actuelle n’est qu’un nouveau pas en avant dans la guerre qui se poursuit contre l’Eglise. C’est l’Eglise qui est attaquée dans ses Congrégations, et c’est elle que les Congrégations défendent en repoussant une autorisation qui a pour but de les asservir et de préparer l’asservissement de l’Eglise elle-même. Une telle autorisation, nous ne pouvons pas la demander.

« […] Daigne la main miséricordieuse de Dieu arrêter la France sur la pente fatale où on l’entraîne, c’est notre prière la plus ardente. »

Aux législatives de 1902, la division des modérés assure de nouveau la victoire de la gauche, qui l’interprète comme une pleine approbation de ses mesures anticléricales. L’ancien séminariste Emile Combes déploie un zèle anticlérical jamais vu jusqu’à présent. De 1901 à 1909, de Combes à Clémenceau, chaque année l’Etat prend de nouvelles dispositions législatives qui portent atteinte aux structures catholiques. La loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905 met un terme à un siècle de régime concordataire. L’année suivante, une nouvelle mort d’un catholique tué par balle lors d’un inventaire dans une paroisse du Nord met enfin un terme à l’offensive anticléricale.

En 1902, Paul Doncoeur prend le chemin de l’exil et poursuit ses études en Belgique puis à Jersey. A partir de 1906, il exerce comme professeur de théologie et de philosophie et est ordonné prêtre le 25 août 1912.

C’est donc en exil que commence sa vie de ministère apostolique. Il constate avec effarement, depuis la Belgique, le climat général de démission des catholiques en France. Seule une minorité réagit. En Belgique et à Jersey, Paul Doncoeur expérimente les difficultés de l’intégration. Les populations étrangères  restent méfiantes, en particulier sur le sol anglais où l’affaire de Fachoda en 1898 a laissé des traces.

Depuis l’étranger, Paul Doncoeur suit l’évolution des débats en France, en particulier en ce qui concerne la question scolaire. Dans une lettre adressée à son père, il s’émeut. « Devant la société, mais devant Dieu surtout, nos gouvernants ne font pas seulement œuvre anticléricale, mais antisociale et antifrançaise, en laïcisant à outrance. Avez-vous lu le discours de Barrès sur les mauvais instituteurs à la Salle Wagram ? Il y a des faits effrayants. » Pour avoir agi en violation de la règle de stricte neutralité, l’instituteur Morizot est condamné en justice, en 1908, à l’initiative de parents d’élèves catholiques. Immédiatement, le gouvernement introduit deux projets de loi dans le but de dégager la responsabilité des maîtres et de décourager toute poursuite éventuelle des familles contre eux. Les évêques protestent en déclarant que nous sommes bien loin d’une « honnête neutralité ».

Conséquence de cette offensive menée depuis des années, de ce travail de sape, de ce dénigrement de tout ce qui a trait à l’Eglise, c’est une génération entière qui est peu à peu formée dans cet esprit délétère.

En 1913, dans la « Revue des Deux-Mondes », le député Denys Cochin, catholique, écrit son dépit à Ferdinand Buisson, député radical-socialiste, collaborateur de Jules Ferry : « Libre à vous d’exalter votre œuvre… C’est une faillite… L’enseignement n’est pas en progrès, tant s’en faut ; et la morale est nulle. Le nombre des illettrés augmente ! Châtiment déplorable et fatal, pesant sur la mémoire des pédagogues qui ont commencé par immoler à leurs préjugés des milliers d’écoles […]. Adieu mon cher collègue. J’ai été désolé de vous entendre crier encore une fois : Sus à l’Eglise, après tant d’assauts violents, et en somme inutiles. Vous êtes condamné, vous qui êtes un philosophe, à n’avoir de disciples que parmi les préfets, les députés, ou les aspirants à ces fonctions. »

Comment et dans quel état Paul Doncoeur va-t-il retrouver la jeunesse française ?

2ème partie : « semer tout au long de la guerre » ou l’émergence des aumôniers entraîneurs d’hommes

Au tout début du mois de décembre 1916, bénéficiant d’une permission à titre de convalescence, le P. Doncoeur se rend en pèlerinage à Lourdes. C’est là qu’une circulaire mal interprétée lui fait croire que les aumôniers seront retirés des premières lignes pour être affectés dans les formations de l’arrière. Une telle information le scandalise à un point tel qu’il demande immédiatement à être reçu par le Général Foch. C’est le futur cardinal Gerlier qui rapportera les faits, les ayant entendus de la bouche même du P. Doncoeur. Celui-ci ne s’embarrasse guère de précautions oratoires quand il se retrouve devant le Général, ancien élève des Jésuites. « Alors, j’ai posé très nettement la question au Maréchal Foch : « Oui ou non, sommes-nous là pour les morts ou pour les vivants ? […] Si nous sommes pour les vivants, si vous estimez que vous avez besoin de nous pour les aider à faire leur devoir, à accepter ce que vous leur imposez, laissez-nous les vivants. Laissez-nous vivre, laissez-nous mourir avec eux. […] Si le prêtre n’est aujourd’hui que l’officier d’une certaine pompe funèbre, que la société s’en désintéresse ! […] Accroître nos efforts pour redresser cette courbe morale qui nous menait aux abîmes, la faire remonter tout doucement par la restauration du Sacerdoce, ne croyez-vous pas que c’est aujourd’hui ce qui s’impose ? »

Quel chemin parcouru par les aumôniers depuis la déclaration de guerre !

Dès la 1ère quinzaine d’août 1914, le député Albert de Mun, ancien officier de la charge de Reichshoffen, s’émeut de l’insuffisance notoire de l’aumônerie militaire qui ne comprend règlementairement que deux aumôniers par Corps d’Armée et un seul par division de 15 000 hommes (Entre 1914 et 1917, une division rassemble deux brigades à deux régiments d’infanterie. Après la réorganisation de 1917, une division regroupe trois régiments). Albert de Mun obtient que chaque aumônier « titulaire » ou « réglementaire » soit doublé d’un aumônier en second, dit « auxiliaire » ou « volontaire ». Le « Bureau de l’aumônerie volontaire » recueille les fonds nécessaires pour subvenir aux besoins matériels de ces « aumôniers volontaires » jusqu’à ce qu’ils soient, au fur et à mesure des besoins, incorporés dans l’Aumônerie réglementaire.

Une troisième catégorie d’aumôniers militaires apparaît sur le terrain, les « bénévoles ». Ces prêtres-soldats, désignés par le chef de corps, ne peuvent faire fonction d’aumôniers que durant leur temps libre et sont, à ce moment, placés sous la direction théorique des aumôniers « titulaires » ou « volontaires ».

Jusqu’à la déclaration de guerre, le gouvernement maintient sa pression sur les religieux. En février 1914, le Ministre de l’Intérieur du Gouvernement Doumergue dépose huit projets de loi relatifs aux congrégations féminines. Le 2 août, son successeur à ce poste, lui aussi radical-socialiste, interrompt l’application des lois anticongréganistes et ordonne de suspendre toutes les mesures qui leur sont liées. A l’heure de la mobilisation générale, religieux et religieuses ont donc la possibilité de rentrer en France.

Quel va être l’accueil réservé par la population française à ces exilés, victimes depuis des décennies de la caricature et de l’idéologie anticléricale ? Laissons Paul Doncoeur raconter lui-même ses premiers pas de futur aumônier.

Comme la plupart des jeunes religieux exilés, il a été déclaré « réformé » d’office par le conseil de révision siégeant au Consulat de France. Cependant, il obtient le 1er août 1914 auprès de l’Evêché de Lille une autorisation à solliciter auprès de l’Administration militaire un emploi d’aumônier « pendant la guerre ».

Il apprend le lendemain la mobilisation générale. « C’est demain la guerre, ma place est au feu » dit-il à son supérieur qui le bénit. Arrivé à Paris, il découvre qu’on lui refuse un poste d’aumônier, car les demandes sont trop nombreuses. Il obtient un laissez-passer pour Châlons-sur-Marne afin d’être affecté là à une formation sanitaire. « Je n’oublierai jamais, gare de l’Est, les mains tendues qui m’accueillaient dans les wagons surpeuplés, et tous ces hommes me saluant : « Montez, montez, Monsieur le Curé. On est tous camarades ». »

La « Revue des Deux-Mondes », que l’on ne peut taxer de complaisance à l’égard des Jésuites, témoigne que cette arrivée n’est pas isolée. « Les Jésuites, prenant sur les lois qui les avaient frappés la plus charitable et la plus héroïque des revanches, se présentaient aux armées, non point seulement au nom de l’obéissance, mais avec un besoin d’offrande, avec un désir d’immolation. » Dès août 1914, 498 Jésuites servent dans les rangs de l’Armée française.

Parvenu à Châlons, Paul Doncoeur refuse de rester affecté à l’hôpital et tente de gagner les premières lignes, sans ordres mais espérant régulariser ensuite sa position. Il est obligé de rebrousser chemin, puis de retourner à Paris pour patienter.

Sa première feuille de route arrive enfin : il part comme aumônier auxiliaire, sans solde. Il annonce cette nouvelle à sa mère. « Il faut que la France profite de ces événements terribles pour se refaire chrétienne. Il faut qu’il pénètre les âmes et les renouvelle vraiment dans leur substance. Nous y travaillerons, mais il y faudra beaucoup de prières et de sacrifices. »

Au soir de l’un de ses premiers combats, dans la forêt d’Ourscamps, il est pris sous le feu des mitrailleuses. Il passe la nuit, plaqué au sol, au milieu des morts français. Il rejoint son unité le lendemain matin, accueilli comme un revenant. A partir de ce jour, il se considère comme en sursis. Il racontera aux « Cadets » cette anecdote en ajoutant le mot de Thérèse d’Avila « Si on n’a pas fait une bonne fois le sacrifice de sa vie, on ne sert à rien ».

Paul Doncoeur 1955 001Il multiplie les actions héroïques rapidement, en particulier en secourant les blessés. « Le 12 juillet 1915, attaché aux brancardiers d’un régiment, s’est porté sous un feu violent d’artillerie sur un poste avancé où des blessés étaient signalés et leur a donné les premiers soins. N’a cessé de faire preuve d’un dévouement inlassable et d’une belle crânerie. » (Extrait de la citation à l’ordre de l’armée).

Il se laisse prendre pour ne pas abandonner des blessés, tant français qu’allemands et doit patienter plus de deux mois en quasi-captivité en Allemagne, avant de pouvoir être rapatrié en France par la Suisse, en même temps que des médecins militaires. L’Allemagne se montre peu empressée d’appliquer le règlement annexe de la IVème Convention de La Haye, dont l’article 14 impose aux belligérants de constituer, dès le début des hostilités, un bureau de renseignements sur les prisonniers afin, entre autres, de clairement identifier personnels de santé et aumôniers et de les relâcher au plus vite.

Sa conduite exemplaire depuis août 14 lui vaut d’être nommé aumônier de la 28ème brigade d’infanterie. Les lignes se stabilisent, les unités s’enterrent. La 28ème le fait sur la rive droite de l’Aisne.

« Hier j’ai été avec un autre prêtre chercher sur le plateau un corps qu’on n’avait pas encore pu enterrer depuis Octobre je crois. Il a fallu pour cela nous mettre à plat ventre et ainsi le tirer 100 mètres durant sans nous lever sous peine d’être vus. C’est une famille qui aura du moins la consolation de retrouver une tombe. » (Lettre à sa mère ).

Le Père Doncoeur fait aménager une chapelle souterraine dans les grottes de Confrécourt. D’anciens ouvriers du bâtiment l’aident pour cela.

Au fur et à mesure, il s’organise selon une méthode qu’il éprouve. Il recrute et aide les prêtres-soldats, qui le secondent en prenant en charge le soutien spirituel de chaque bataillon, il cherche à discerner et à former des « chefs de file », laïcs, sur lesquels les aumôniers vont pouvoir s’appuyer. Le soldat, apôtre de son frère soldat, est déjà l’application du principe de l’apostolat « du semblable par le semblable », cher à l’Action Catholique. Le premier de ces « chefs de file » se nomme Pierre Gerlier, un sergent qui deviendra par la suite Primat des Gaules.

Les prêtres, quelle que soit leur affectation dans les unités, sont appelés à s’imposer comme règle, dès l’arrivée au cantonnement, de réciter la prière du soir coûte que coûte à l’église du lieu.

A tous, prêtres et laïcs, Paul Doncoeur fait partager sa certitude qu’on ne convertit pas en tombant dans les provocations de ceux qui veulent faire « enrager les calotins » et qu’il faut avant tout privilégier l’amitié.

Le dimanche, à moins qu’un officier mal intentionné n’ait, et le Père Doncoeur rapporte ce type d’incident à plusieurs reprises, donné un ordre de marche pour gêner, la grand’messe voit affluer une assistance de plus en plus nombreuse.

Le P. Doncoeur s’émerveille de ce que la grâce peut susciter dans les coeurs. Il profite des bulletins pour faire partager ses expériences pastorales, ses joies et ses aspirations. « On a fait, sous les bombes, des « Premières » communions invraisemblables ». En 1915, juste avant les terribles combats de septembre, il fait communier ainsi le Colonel du 35ème Régiment d’Infanterie, en une scène émouvante qu’il décrira dans une revue en 1918. Quelques jours après, 2000 des quelque 2500 hommes que comptait la 28ème Brigade tombent, dont les quatre colonels. Le P. Doncoeur procède aux inhumations. Il reçoit la lettre d’une mère qui transcrit le dernier billet envoyé par son fils : « Je me suis mis en règle avec le bon Dieu. L’aumônier est venu. Je l’attendais… ». Il retire de cet exemple une nouvelle confirmation que le christianisme est une religion qui sait faire vivre et qui aide à mourir. Il entend répondre fermement cela aux détracteurs. « Voyez-vous, la religion, la vraie, la plénière, ne fait ni des bigots, ni des tartuffes, ni des âmes efféminées ou amollies, elle fait des soldats, les plus beaux qui soient. »

Pour Jacques Fontana, l’ « intelligence de l’officier et l’autorité morale du prêtre jouèrent certainement un rôle déterminant » dans l’évitement ou le règlement des mutineries du printemps 1917.

A l’été 1916, sur la Somme, sa Brigade est durement étrillée. Des sept prêtres qu’elle comprend, six sont tombés, dont le P. Doncoeur, gravement blessé et deux mortellement.

Devant les effets produits par cette présence cléricale dévouée au sein des unités, même le lutteur anticlérical acharné qu’était Clémenceau devient rapidement l’un des hérauts du rassemblement de tous les patriotes. A l’opposé, la plume isolée de Léon Bloy se fait acerbe : « Les prêtres-soldats ! Il fallait le cataclysme d’impiété procuré par l’Allemagne et la lâcheté irrémissible de l’épiscopat français pour que fût possible une telle monstruosité. Vingt ou trente mille prêtres, peut-être plus, ont été arrachés à l’autel et jetés parmi les combattants, sous prétexte d’égalité. »

Le P. Doncoeur a un désir profond de donner du sens, un sens théologique, à la présence, à l’engagement, au sacrifice de ces prêtres. Ils expient, en quelque sorte, « pour que jamais les haines ne renaissent dans le Pays », pour qu’il « fût à jamais impossible qu’un Français méconnut la splendeur de votre Foi et de votre sacerdoce ».

Dès le mois de septembre 1914, la revue « Etudes » publie des articles écrits par des Jésuites qui se dévouent sur le front. Cette chronique, intitulée « Impressions de guerre », revient au Père de Grandmaison qui illustre ainsi la volonté de la Compagnie de contribuer à l’effort de mobilisation morale des catholiques français pour la défense nationale.

Avec le recul du temps, le P. Doncoeur reconnaîtra que certains de ses confrères ont pu idéaliser l’impression d’un renouvellement radical de la pratique religieuse. Il revient sur le découragement de certains aumôniers, en 1916-1917, nostalgiques du « mouvement spontané du début ».

Tout au long de ces années de guerre, le P. Doncoeur écrit pour élever, encourager, faire méditer. Le sens du sacré s’exprime sous sa plume de façon parfois confuse mais le plus souvent grandiose. L’heure est trop grave pour faire semblant, écrit l’aumônier, l’heure est trop grave pour ne plus être fier de sa foi.

L’amitié dans le quotidien, le service dans la bataille pour aller chercher les blessés ou pour remplacer un officier tué, le souci de l’encadrement sacerdotal, l’appui sur de jeunes laïcs, autant d’efforts qui témoignent d’un dynamisme apostolique de mieux en mieux reçu.

3ème partie : « apercevoir la moisson »

Cette partie ne va pas s’ouvrir par le récit d’une scène mais par la lecture d’un écrit, celle d’une lettre ouverte au président du Conseil Edouard Herriot, datée d’octobre 1924.

« Alors M. Herriot a fait le grand geste d’ouvrir tout large les deux bras encore sanglants de la France et a donné à tous les misérables leur pardon. Par la porte ouverte on a voulu faire passer tous les coupables et tous les lâches, les insoumis, les déserteurs et les traîtres. S’ils reviennent pour servir et réparer, j’applaudis. Mais cette même porte ouverte aux frontières, le même M. Herriot, du haut de la tribune française, il nous la montre, pauvres bougres de religieux, rentrés le 4 août 1914 pour la bataille.

« Eh bien ! Non nous ne partirons pas. Pas un homme, pas un vieillard, pas un novice, pas une femme ne repassera la frontière, cela jamais ! J’ai vécu douze ans en exil, de 22 à 34 ans, toute ma vie d’homme. Je vous le pardonne. Mais le 2 août 1914, à 4 heures du matin, j’étais à genoux chez mon supérieur. C’est demain la guerre, ai-je dit, ma place est au feu. Et mon supérieur m’a béni et m’a embrassé. Par des trains insensés, sans ordre de mobilisation (j’étais réformé), sans livret militaire, j’ai couru au canon, jusqu’à Verdun. Le 20 août, à l’aube, avant la reprise du combat, à la recherche des blessés du 115ème, j’avançais au-delà des petits postes, quand tout à coup, je fus enveloppé par le craquement de vingt fusils, et je vis mon camarade étendu de son long, contre moi, sur la route, la tête broyée. J’ai senti à ce moment que mon cœur protégeait tout mon pays. Jamais je n’avais respiré l’air de France avec cette fierté, ni posé mon pied sur sa terre avec cette assurance.

« Je ne comprends pas encore comment je ne fus pas tué alors, ni vingt fois depuis. Le 16 septembre, j’étais prisonnier devant Noyon, en plein combat ; en novembre, j’étais de nouveau en France et en décembre je retrouvais le feu avec la plus belle des divisions, la 14ème de Belfort. Avec elle, je me suis battu trente mois, jusque devant Mézières, le 11 novembre 1918. J’ai été trois fois blessé, je garde toujours sous l’aorte un éclat d’obus reçu dans la Somme… et, démobilisé, j’ai commis le crime de rester chez moi… Et maintenant vous me montrez la porte !

« Vous voulez rire M. HERRIOT ! Mais on ne rit pas de ces choses. Jamais, pendant cinquante mois, vous n’êtes venu me trouver, ni à Tracy-le-Val, ni à Grouy, ni à Souain, ni au fort de Vaux, ni à Brimont, ni à la Côte 304, ni à Tahure. Je ne vous ai vu nulle part me parler, et vous osez me faire sortir aujourd’hui ? Vous n’y pensez pas ! Ni moi, entendez-vous, ni aucun autre (car tous ceux qui étaient en âge de se battre se sont battus), ni aucune femme, nous ne reprendrons la route de Belgique. Cela jamais ! Vous ferez ce que vous voudrez, vous prendrez nos maisons, vous nous ouvrirez vos prisons – il s’y trouve en effet des places laissées libres par qui vous savez – soit ! Mais partir comme nous l’avons fait en 1902 ? Jamais !

« Nous avons aujourd’hui un peu plus de sang dans les veines, voyez-vous, et puis, soldats de Verdun, nous avons appris aux bons endroits ce que c’est que de s’accrocher à un terrain. Nous n’avons eu peur ni des balles, ni des gaz, ni des plus braves soldats de la Garde ; nous n’aurons pas peur des embusqués de la Politique. Et je vais vous dire maintenant pourquoi nous ne partirons pas. Ce n’est pas de courir au diable qui nous effraie. Nous ne tenons à rien, ni à un toit, ni à un champ. Jésus-Christ nous attend partout et nous suffira toujours au bout du monde. Mais nous ne partirons plus parce que nous ne voulons plus qu’un Belge, ou qu’un Anglais, ou qu’un Américain, ou qu’un Chinois, ou qu’un Allemand, nous rencontrant un jour loin du pays, nous pose certaines questions auxquelles nous répondrions, comme jadis, en baissant la tête : « La France nous a chassés ». Pour l’honneur de la France – entendez-vous ce mot comme je l’entends ? – pour l’honneur de la France, jamais nous ne dirons plus cela à un étranger. Donc nous resterons tous. Nous le jurons sur la tombe de nos morts ! ».

Comment en est-on arrivé là ? La fin de la guerre voit pourtant se prolonger l’effort national.

Jusque là, dès qu’une pause le permet dans les combats, l’aumônier Doncoeur prend soin de la mémoire des morts. Ce souci continue à le hanter dès la fin de la guerre, la préservation de la mémoire du sacrifice de ceux qui sont tombés doit permettre que celui-ci ne devienne pas inutile.

En novembre 1918, son premier geste est d’aller voir l’état des tombes qu’il a lui-même confectionnées pour ceux de son régiment tombés en Champagne. Il en revient avec un sentiment d’urgence : il faut visiter minutieusement le terrain et remettre en état les tombes, avant que des indications précieuses ne disparaissent et que les familles ne puissent venir se recueillir. Le Général Baston, commandant la 14ème division d’infanterie, accompagne la demande officielle faite de cet avis : « Il y a le plus grand intérêt au point de vue moral à ce que la présente demande reçoive une suite favorable […] une demande qu’il pourrait y avoir lieu de généraliser. »

Le P. Doncoeur se voit confier une équipe de soldats et va arpenter les champs de bataille qu’il a connus. A Souain, l’ouvrage qu’ils réalisent prend une dimension d’ampleur nationale. Il s’agit de donner l’exemple de ce que peut être un « reliquaire du pays ». S’adressant aux mères « qui réclamez vos petits », Paul Doncoeur invoque deux raisons de ne pas retirer ceux-ci du champ d’honneur où ils sont tombés. Il pense d’abord à l’amertume qui naîtrait chez certaines familles qui n’auraient pas les moyens de ramener le corps de leur disparu chez eux. Mais il explique aussi que ces hommes sont unis dans la mort, tombés pour la même cause, sur le même sol. Enlever un fils à la terre où il a versé son sang, à ses camarades eux aussi sacrifiés, pour l’enfermer dans la « banalité du cimetière municipal », n’est-ce pas le « découronner » ?

Jusqu’en septembre 1919, le P. Doncoeur se consacre à cette œuvre d’hommage.

Mais dans l’ombre, les anticléricaux retrouvent leur hargne. Dans un rapport de police générale de mars 1917, on trouve par exemple la mention que c’est par leur « ingéniosité » que les congrégations religieuses interdites continuent à agir en France.

Tant que la majorité permet à la Chambre des Députés d’être « bleu horizon », l’état de fait n’est pas remis en question. Le 25 novembre 1921, promu officier de la Légion d’Honneur, le P. Doncoeur est décoré sur le front des troupes dans la cour d’honneur des Invalides.

Elu du Bloc national, majoritaire depuis l’automne 1919 sur le programme du maintien de l’Union sacrée, Maurice Barrès, soutenu par le président Alexandre Millerand, propose de légaliser le retour des congrégations religieuses en France. Mais le député de Nancy meurt en 1923, avant d’avoir pu mener à son terme son projet de loi. L’année suivante, le président de la République est contraint à la démission après la victoire du Cartel des Gauches, le 11 mai 1924. Gaston Doumergue est élu le 13 juin chef de l’Etat et, le 15, Edouard Herriot forme son gouvernement. Dans son discours d’investiture, il annonce le retrait de l’ambassade de France près le Saint-Siège, l’application stricte de la législation concernant les congrégations et l’extension de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat à l’Alsace-Lorraine. L’affrontement de deux France se profile à nouveau.

La contre-offensive catholique s’active au mois d’août. Son écho va s’amplifiant jusqu’à l’explosion du « Nous ne partirons pas », lettre ouverte au président Herriot que nous venons de lire.

Paul Doncoeur n’a jamais été virulent, dans ses propos et ses écrits, envers l’ennemi tout au long de la guerre, une mesure notable dans un climat de haine nourrie par la propagande.

Mais maintenant, alors que les catholiques semblent enfin prêts à se mobiliser, l’aumônier militaire bat le rappel des religieux, des anciens combattants, des jeunes, pour mener la lutte contre la « République anticléricale ». Dans « La Croix », un article, titré « Présent ! » donne le ton : « Debout et rassemblement ! L’un des plus beaux soldats de la guerre, aumônier légendaire, nous alerte. […] Une attaque poussée par tous les Abrités de l’Arrière, ça se reçoit avec le sourire, n’est-ce pas. Allons, debout, camarades ! Et tous, bondissant à nos postes de combat : ‘ PRESENTS !’» Au début de l’année 1925, des centaines de milliers d’affiches et de tracts répandent la célèbre lettre ouverte du Père à Herriot.

Toutes les forces de l’Eglise se retrouvent unies pour défendre les droits de celle-ci dans une vague de soulèvement impressionnante. Au travers des écrits publiés dans cette période, le Père Doncoeur développe l’idée que s’il doit y avoir une restauration chrétienne, ce ne peut être qu’autour de ce noyau qu’est le clergé.

Chaque semaine ou presque, le Père et les leaders de la Fédération Nationale Catholique tiennent meeting dans les villes de France. L’émotion est générale, à l’exemple de cet extrait du journal « L’Alsace » où s’expriment des anciens de la 14ème Division : « Je ne pense pas qu’Herriot osera faire ce geste, sinon, tu ne vois pas le tollé partout, en France, et notamment à Belfort, où il n’est pas un de nous qui, ce jour-là, ne se mette entre l’expulsé et les gendarmes. »

En août 1914, Charles Péguy sait que trente ans de sa vie ne vaudront pas les quelques semaines à venir, et que c’est ainsi que l’on se découvrira des « maîtres », « ceux qui écrivaient et qui n’ont pas oublié un jour de se faire tuer, ceux qui donnaient les enseignements de la force, de l’honneur, du sacrifice et qui n’ont pas manqué cette conclusion, ceux-là peuvent parler. »

La bataille fait rage pendant une vingtaine de mois (automne 1924 – été 1926). Les réunions se succèdent, les auditoires de plusieurs milliers, voire plusieurs dizaines de milliers de personnes étant fréquents chez les tenants de la Ligue du « Droit des Religieux Anciens Combattants » et de la Fédération Nationale Catholique. Puis ils seront 100 000 à Landerneau, 75 000 à Marcq-en-Baroeul. Dans cette dernière ville, l’opposition appelle à la contre-manifestation. Ils sont moins de deux cents à hurler leur haine. Le gouvernement, peu à peu, se rend compte que l’opinion publique ne le suit plus dans ses projets anticléricaux et, finalement, renonce à son entreprise. Les religieux redeviennent des Français « à part entière ».

Malheureusement, la belle unité affichée par l’Eglise en cette bataille se dissout cette même année 1926, lorsque la lettre du Cardinal Andrieu annonce la condamnation romaine de l’Action Française.

Conclusion :

Dans l’épreuve de la guerre, apportant son soutien spirituel et moral aux soldats, Paul Doncoeur se trouve, se révèle, il apprend à parler aux hommes.

A la sortie du conflit, Paul Doncoeur, conforté dans sa vocation de prêtre et de jésuite, ne suivra jamais la voie de l’enseignement dans les facultés de la Compagnie de Jésus, carrière à laquelle il semblait vouer jusqu’à présent. La Grande Guerre constitue, pour lui, ce creuset qui lui permet de devenir un meneur d’hommes. « Dans cette expérience douloureuse, il trouve sa vocation (ramener les catholiques à la foi) et sa méthode (celle de la marche et du combat). » (Dominique Avon, op.cit.). Son apostolat prend alors une orientation franchement nouvelle.

A la sortie de la Guerre, le Père Doncoeur saura faire vibrer la jeune génération par ce qu’il a vécu, par cette gloire acquise au combat. Ces adolescents, qui deviendront des « Cadets », du nom de ce mouvement qu’il fonde, une fois adultes resteront fidèles à l’enseignement du Jésuite vieillissant.

Si le Jésuite sort transformé de la guerre, sa présence ainsi que celle de ces milliers de prêtres-soldats a permis de profondément bouleverser la société française. Retrouvant « le peuple », égal de tous puisqu’il en partage les dangers et les souffrances comme les espoirs, l’aumônier militaire désamorce en grande partie le vieil anticléricalisme légal et militant.

« Il est, enfin, une autre circonstance que vous avez heureusement pensé à souligner, car les jeunes générations ne sauraient l’imaginer : l’atmosphère de persécution religieuse qui affaiblissait la France. Comme vous le dites, l’héroïsme et le dévouement de tous les prêtres de France mobilisés et spécialement de tous ces religieux expulsés et revenus comme le Père Doncoeur, au premier appel de la Patrie en danger, contribua de manière décisive à mieux faire connaître de tous, au-delà de tant de calomnies, le vrai visage du clergé français et de l’Eglise tout court. Par là, aussi, ils ont été artisans de paix, et donc enfants de Dieu.

« Puisse ce portrait […] faire découvrir à beaucoup cet aspect de la physionomie du Père Doncoeur et accroître le rayonnement de cette âme d’élite qui, dans la fidélité à sa Patrie, s’est révélée celle d’un religieux exemplaire, bon serviteur du Christ et de l’Eglise. » (Cardinal Feltin, archevêque de Paris, vicaire aux armées françaises, préface à Pierre Mayoux, Paul Doncoeur, aumônier militaire, Presses d’Île-de-France, 1966)

Maurice Barrès écrit dans « L’Echo de Paris » que les prêtres-soldats sont « un des caractères les plus importants de nos armées de 1914, et une de leurs plus saisissantes beautés ».

Ces hommes ont profondément et durablement changé l’image que les Français retenaient de leurs prêtres. Les aumôniers militaires vont devenir, en particulier, des personnages populaires et attachants, respectables et dévoués. Nous restons les modestes héritiers de ces grands anciens.

P. Michel de Peyret

Aumônier des Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan

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