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Père TEILHARD de CHARDIN Pierre S.J. : un portrait

Le Père Teilhard de Chardin dans la Grande Guerre

pierre-teilhard-de-chardinIl pouvait sembler à priori surprenant d'organiser, à l'Ecole Militaire et dans le cadre du centenaire de la première guerre mondiale, une journée de réflexion et d'échanges, sur le thème : "Pierre Teilhard de Chardin dans la Grande Guerre". Mais plusieurs raisons furent à l'origine de cette initiative. La première, c'est le constat de l'impact qu'a pu avoir ce conflit sur la pensée et l'œuvre du grand jésuite, dont les éléments essentiels de la pensée - développée par la suite - se sont mis en place a long de ces quatre années. La seconde raison, en conséquence logique, c'est la densité et la portée tant spirituelle que philosophique des textes laborieusement et régulièrement rédigés pendant ces temps d'épreuve et jusque dans les plus durs affrontements. La troisième raison, c'est le comportement exemplaire et les actes concrets du soldat Teilhard qui lui valurent plusieurs citations et médailles.

Le Père Teilhard de Chardin, universellement connu pour son œuvre scientifique et religieuse, est, en même temps qu'un chercheur, un visionnaire et un mystique. Aucun événement de sa vie personnelle, de sa réflexion ou des innombrables missions qui lui furent confiées, n'est dissociable de son souci de tout relier, dans une vue cohérente de l'évolution du monde et une perspective d'espérance et d'avenir. En lui, la foi chrétienne et le souci d'un engagement total au service du développement de l'humanité étaient profondément unifiés. Et c'est bien dans cet état d'esprit qu'appelé à défendre son pays il rejoignit le front. 

Comme chez un certain nombre d'écrivains, de philosophes ou de théologiens directement impliqués dans cette guerre - entre autres Georges Bernanos, Paul Tillich et Ernst Jünger - et qui ne cessèrent d'écrire ce qu'elle provoquait en eux, Teilhard essaya de comprendre combien les violences, les ruptures et les tragédies étaient le versant paradoxal d'une croissance et d'un dépassement des divisions, au bénéfice d'une terre nouvelle.

Lorsque la guerre éclate en 1914, Pierre Teilhard est mobilisé comme brancardier.    Il refusera par la suite toute promotion pour rester au milieu des hommes. Il écrit en 1916 :  "Il me semble qu'on pourrait montrer que le front n'est pas seulement 1a ligne de feu, la surface de corrosion des peuples qui s'attaquent, mais aussi en quelques façons, le front de la vague qui porte le genre humain vers ses destinées nouvelles.. Quand on regarde dans la nuit à la lumière des fusées, il semble que l'on soit à l'extrême limite de ce qui est réalisé et de ce qui tend à se faire."

Ce qui tend à se faire alors, c'est une humanité en reconstruction permanente. Face à ce qui semble vaciller à vues humaine, une montée de l'humain. Face au dramatique ou au tragique, une forme de transformation créatrice et même une ascension de l'esprit.

Dans une méditation poétique intitulée "La grande monade", ébauchée sur le front de Champagne, fin 1914, et achevée en 1918, il écrit :

           

"L'Humanité, en lutte contre elle-même, est une humanité en voie de solidification. Qu'est-ce qui sort des tranchées obscures, devant moi, ce soir ? Est-ce la Lune ou bien la Terre, une Terre unifiée, une Terre nouvelle ? Quand a éclaté la grande guerre qui a jeté par terre, d'un seul coup, tout l'édifice d'une civilisation caduque, - les hommes de courte vue ou de vue maligne, ceux qui n'ont pas foi dans le Monde, ont triomphé amèrement. Ils ont raillé, comme des pharisiens, la banqueroute du progrès et la vanité de toute amélioration sociale. Comme si tout ordre plus grand n'était pas toujours sorti de l'ordre plus petit !... comme si une surface jeune et fraîche ne se gonflait pas sous les lambeaux de l'ancienne écorce ! L'Histoire universelle nous le montre : après chaque révolution, après chaque guerre, l'Humanité est toujours apparue un peu plus cohérente, un peu plus unie, dans les liaisons mieux nouées de son organisme, dans l'attente affermie de sa propre libération..." 

 

Si la réflexion du soldat Teilhard sur la guerre a bien une dimension philosophique, le spirituel et le prêtre qu'il est n'en perçoivent pas moins l'éclairage que la foi peut donner à ces heures sombres. L'expérience terrible de la guerre peut être aussi,  paradoxalement, communion accentuée au Dieu de la création et de l’accomplissement. La croix du Christ surplombe l'horreur des combats et le prêtre soldat serre contre lui les hosties consacrées - signes de la présence du Christ vivant -  pour les donner aux blessés qui le demandent.

Il rédige en 1918 un essai intitulé "Le prêtre", en rassemblant plusieurs éléments écrits au long des quatre années de conflit. En pareil contexte, le prêtre devient révélateur de l’enfantement d’un autre monde jusque dans la déchirure des combats : 

"Ô prêtres qui êtes à la guerre, s’il en est parmi vous que déconcerte une situation aussi imprévue, et l’absence de messe dite ou de ministère  accompli, souvenez-vous qu’à côté des sacrements à conférer aux personnes, plus haut que le soin des âmes isolées, vous avez une fonction universelle à remplir, l’offrande à Dieu du Monde tout entier... Jamais vous n’avez été plus prêtres que maintenant, mêlés et submergés comme vous êtes, dans la peine et le sang d’une génération, jamais plus actifs, jamais plus directement dans la ligne de votre vocation. Merci mon Dieu de m’avoir fait prêtre, pour la Guerre !"      

Voici les quatre citations et décorations qui ont traduit le dévouement et les mérites de Pierre Teilhard tout au long de ces années :

29 aout 1915, citation à l'ordre de la Division : "A sur sa demande quitté le poste de secours pour servir aux tranchées de première ligne. A fait preuve de la plus grande abnégation et d'un mépris absolu du danger".

17 septembre 1916, citation à l'ordre de l'Armée : "Modèle de bravoure, d'abnégation et de sang froid. Du 15 au 19 aout 1916, a dirigé les équipes de brancardier sur un terrain bouleversé par l'artillerie et battu par les mitrailleuses. Le 18 aout, est allé chercher à une vingtaine de mètres des lignes ennemies, le corps d'un officier tué et l'a ramené dans les tranchées".

20 juin 1917, médaille militaire : "Excellent gradé. S'est acquis, par l'élévation de son caractère la confiance et le respect. Le 20 mai 1917, est allé spécialement dans une tranchée soumise à un violent tir d'artillerie pour y recueillir un blessé".

21 mai 1921, chevalier de la légion d'honneur : "Brancardier d'élite qui, pendant quatre ans de campagne, a pris part à toutes les batailles, à tous les combats ou le régiment fut engagé, demandant à rester dans le rang pour être plus près des hommes dont il n'a cessé de partager les fatigues et les dangers".

Ainsi était Pierre Teilhard de Chardin. Ainsi il restera jusqu'au bout. C'est bien ce qu'écrira, à sa mort, l'aventurier et écrivain Henry de Monfreid, rendant à celui qui fut, lors d'une traversée en mer rouge, son « compagnon de voyage », le plus bel hommage qui soit :

« Nul n’a échappé à cette sublime influence, et les pires devinrent meilleurs, réhabilités à leurs propres yeux par la généreuse confiance que leur accorda cet homme qui savait voir au plus obscur de leur âme, non pour les juger, mais pour y découvrir des vertus latentes, pour faire jaillir de cette ombre des reflets inattendus, comme un éclat de diamant, perdu dans l’immondice, brille tout à coup au rayon d’une étoile. Combien de malheureux découragés, aigris et révolté, combien de ces déshérités, pervertis et perdus par le mépris d’eux-mêmes, ont été réconfortés et sauvés par cet homme au limpide regard, qui savait ranimer les consciences mortes, comme Jésus de Nazareth ressuscita Lazare ».

                                                                      

Mgr André Dupleix

Recteur honoraire de l'Institut Catholique de Toulouse Professeur à l'Institut Catholique de Paris
Novembre 2013

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