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Homélie des ordinations sacerdotales de Emmanuel Gracia et Pierre Guihaire

Le 18 juin 2022, Pierre Guihaire et Emmanuel Gracia ont été ordonnés prêtre pour l’éternité.

Mes amis,

Quelle chance et quelle grâce que ces textes de la fête du Saint Sacrement, qui seront les textes de la première messe que vous présiderez demain ! Parce que la première messe que vous célébrez, ce sera dans quelques instants autour de votre évêque dans ce beau geste de la concélébration. Cette scène de la multiplication des pains, c’est une célébration eucharistique. Eucharistie : action de grâce, gratitude pour le don reçu gratuitement.

Et je voudrais commencer ici par exprimer quelques mercis.

D’abord merci à vous deux, Emmanuel et Pierre, pour votre engagement de liberté à la suite du Christ. Dans un instant, au nom de l’Église, je vous interrogerai et c’est votre liberté que vous allez engager et remettre entre les mains du Seigneur. Merci de votre confiance, merci de votre disponibilité, de votre patience, de votre générosité, au-delà de toutes vos limites, de toutes nos limites.

Merci à vos familles que je salue très particulièrement ce matin encore, à vos parents, à vos frères et sœurs. Vous avez tant reçu de vos familles, et vos familles participent, pour leur part, ce matin, à votre engagement. C’est aujourd’hui, pour elles, un moment de grande émotion. Merci de ce que vous êtes pour Emmanuel et pour Pierre.

Merci à vos formateurs qui sont autant vos professeurs que vos camarades, car, dans une famille nombreuse comme au séminaire, on est porté et éduqué autant par les enseignants que par la vie fraternelle avec des frères qui sont des éducateurs du quotidien. Je voudrais remercier ici le séminaire de Paris et son supérieur, le Père Olivier de Cagny, le séminaire de Rennes et son supérieur, le Père Pierre de Cointet qui nous fait l’amitié de sa présence, et le prêtre sage et expérimenté qu’est le Père Blaise Rebotier dans l’accompagnement d’Emmanuel. Merci au Père Fresson, Vicaire général, qui accompagne les séminaristes du diocèse avec soin et délicatesse depuis des années.

Merci à tous les aumôniers militaires qui nous entourent ce matin et qui, par leurs témoignages, leurs engagements de vie, ont été des témoins stimulants de votre appel à servir au sein du diocèse aux armées.

Et puis merci à vous tous, ici présents dans cette cathédrale où beaucoup nous rejoignent par les réseaux sociaux. Merci de votre amitié, de votre soutien, de votre prière. Comme prêtres, ministres du Seigneur, votre amitié nous est précieuse et, comme vous le savez, l’Évangile n’est pas avare pour nous présenter les amis les plus proches de Jésus qui l’ont soutenu dans sa mission.

En multipliant les pains pour cette foule immense, Jésus ne montre pas seulement qu’il est capable de faire des choses extraordinaires ; il nous montre qu’il est lui-même la source de la vie. Jésus pose un signe qui manifeste qu’il est venu pour donner la vie au monde et pour apaiser toutes les faims de l’humanité. Oui, cette scène de la multiplication des pains, c’est véritablement une célébration eucharistique. Et c’est Jésus qui rassemble. Une foule se rassemble autour de Jésus, c’est Jésus qui est le centre de tout. Vous connaissez cet adage des Pères : « L’Église fait l’Eucharistie et l’Eucharistie fait l’Église ». Voilà que les disciples veulent renvoyer la foule, comme faisant obstacle à la rencontre avec Jésus. Mes amis, mes frères, soyons attentifs à ces paroles de Jésus que le Pape François nous relaie, avec une intensité bouleversante : soyons toujours ouverts, bienveillants ; soyons des facilitateurs, jamais des obstacles, dans toute la mesure de nos vies.

Il nous est dit, dans cet Évangile, que Jésus vient guérir ceux qui en ont besoin. D’une manière exceptionnelle, dans cette célébration – vous l’aurez sans doute tous remarqué –, nous n’avons pas prononcé le Je confesse à Dieu, nous n’avons pas demandé pardon au Seigneur. Mais c’est toute notre vie par laquelle nous demandons pardon, par laquelle nous reconnaissons nos limites et combien nous avons vitalement besoin d’être sauvés par le Christ. À la vérité, mes amis, vos années de formation – qui paraissent parfois longues – ne sont là ni pour vous apprendre à célébrer la messe, ni pour vous « farcir » de théologie, mais pour vous donner d’expérimenter la fragilité des vases d’argile qui portent un tel trésor, pour donner de prendre la mesure que ce n’est pas par nous-mêmes, mais c’est par la puissance et la grâce de Dieu qu’il nous est donné de servir et d’aller à la rencontre de toutes les détresses, de toutes les faiblesses et de toutes les obscurités de notre humanité que le Seigneur, et lui seul, peut venir guérir.

Il nous est dit que Jésus parle du règne de Dieu. Jésus, c’est véritablement la Parole faite homme. Cette place centrale de la Parole de Dieu, non seulement dans le sacrement de l’Eucharistie mais dans la célébration de tous les sacrements, à commencer par le sacrement du pardon qui devrait toujours commencer par la lecture d’un passage de l’Écriture. Oui, c’est la Parole de Dieu qui nous fait vivre ; c’est la Parole de Dieu que nous sommes chargés d’annoncer. Le Christ est le Verbe fait chair, la Parole faite homme, cette Parole créatrice et recréatrice. Cette Parole passe par la pauvreté de nos êtres, en tant que nous-mêmes nous avons été touchés au plus profond de notre cœur. Mes amis, vous ne le savez que trop : vous êtes invités à vivre, toujours et davantage, de la Parole du Seigneur en la méditant jour après jour, en la faisant vôtre, en vous laissant travailler, malaxer par cette Parole sans cesse nouvelle, et pour l’annoncer à vos frères par le témoignage de vos lèvres, de votre vie. La Parole de Dieu, qui est le centre de toute chose.

Être rassemblés par Jésus en Église. Être acteurs avec Jésus.

Nous sommes ici dans le désert : c’est le lieu de la reconnaissance de ma pauvreté ou de mon illusoire suffisance. Mes amis, vous êtes appelés à être envoyés, d’une manière toute particulière, au front, qu’il s’agisse des opérations extérieures, qu’il s’agisse des syndromes post-traumatiques, qu’il s’agisse des embarquements, qu’il s’agisse de missions à l’autre bout du globe. Vous êtes invités à soutenir des hommes et des femmes qui s’engagent pour la défense des plus belles valeurs de leur pays, qui engagent leur vie, qui acceptent de se séparer de leurs familles, de leurs amis, de leurs soutiens, qui acceptent d’être exposés à la mort, la mort que l’on donne, la mort que l’on voit, la mort que l’on risque de recevoir. À bien des égards, la vocation militaire expose, avec la plus haute intensité, aux questions les plus fondamentales de l’humanité. Ce sont ces hommes et ces femmes que vous aurez mission d’accompagner. C’est véritablement une mission à toutes les périphéries de notre humanité et de notre monde, et vous savez combien pour cela vous avez besoin d’être enracinés dans le Christ. Lui seul peut aller jusqu’au plus profond des détresses, des misères, des tribulations de l’âme humaine. C’est bien vers elles que vous êtes envoyés ; c’est dans ce service admirable que vous acceptez d’être missionnés. L’Église vous en est infiniment reconnaissante, parce qu’au cœur des drames, au cœur de la guerre qui est toujours le drame le plus épouvantable que l’on puisse imaginer, il y a lieu de remettre sans cesse de l’humanité, du sens. Que jamais ce ne soit la bestialité, que jamais ce ne soit la haine, mais que toujours ce soit le respect de la dignité et le respect des valeurs les plus fondamentales de l’Évangile dont nous puissions être les témoins au cœur des drames de ce monde.

« Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Jésus est évidemment provoquant. « Donnez-leur vous-mêmes à manger » : c’est peut-être la phrase la plus centrale pour nous ce matin, parce que cela nous interroge. D’où croyons-nous que pourra venir un secours pour notre humanité ? De nous-mêmes ? Est-ce que nous avons, nous-mêmes, les moyens de nourrir cette foule, spirituellement ? Nous ne le savons que trop : nous sommes, chacun, pauvre et faible. Dans un instant, au moment de l’offertoire, le célébrant mettra sur cette patène une hostie. Cette hostie symbolise l’offrande du Christ ; elle symbolise également l’offrande de chacun d’entre nous. Chacun d’entre vous, mes frères, qui participez à cette Eucharistie, vous êtes invités spirituellement à vous offrir avec le Christ. L’Eucharistie, c’est le sacrifice suprême du Fils à son Père ; c’est l’offrande totale de Jésus au Père éternel. Et voilà que Jésus nous offre, d’une manière inouïe, unique, par l’Eucharistie, d’être associés à ce sacrifice, de nous-mêmes devenir des offrandes saintes, de déposer notre vie, nos intentions, nos bonnes actions et nos misères sur cette patène, pour être transformés par le Christ. C’est une question que l’on peut poser à chacun d’entre nous ce matin : en venant participer à cette Eucharistie, qu’est-ce que je vais moi-même déposer sur cette patène, spirituellement ? Dieu fait tout pour nous, mais il ne fait rien sans nous ; et il ne peut nous transformer qu’à la mesure de notre don. Cette phrase, dite en principe à voix soumise, secrètement par le célébrant, au moment où la goutte d’eau est remise dans le calice rempli de vin : « Comme cette eau, symbole de l’humanité, se mêle au vin, symbole de la divinité, puissions-nous être unis à la divinité de Celui qui a pris notre humanité ». « Puissions-nous être unis à la divinité de Celui qui a pris notre humanité » : voilà bien la question centrale de toute l’humanité et de chacune de nos vies. Entrer dans l’éternité du Seigneur, en étant associés à l’intimité des relations trinitaires. Cela ne peut se faire que par le Christ ; cela ne peut se faire qu’en nous associant chacun en une offrande spirituelle, à l’offrande du Christ que le sacrifice eucharistique rend présent d’une manière unique par les mains du prêtre. Et voilà pourquoi, Emmanuel et Pierre, votre ministère est à ce point central et décisif. Que suis-je venu offrir aujourd’hui sur cette patène ? Pierre et Emmanuel, vous venez offrir votre propre vie. Alors disons-nous les choses simplement : votre propre vie – vous n’en êtes que trop conscients –, ce n’est pas grand-chose, pas plus que la mienne qui n’est pas grand-chose non plus, c’est une évidence. Et voilà que Dieu veut, avec l’offrande de nos propres vies, remise entre nos mains, nourrir une foule innombrable.

Voilà qui nous montre combien c’est par le Christ, en nous remettant entre ses mains, en acceptant de nous dessaisir de notre volonté propre, pour que nos vies soient l’accomplissement de la volonté de Dieu pour nous, que nous pouvons porter une fécondité qui ne soit pas à la mesure humaine, mais à la mesure de Dieu ; parce qu’il s’agit bien d’être transformés par Jésus. Dans un instant, nous proclamerons, tous ensemble, la prière du Notre Père : « Que ta volonté soit faite ». Est-ce que ma volonté est véritablement la volonté de Dieu ? Le danger est toujours de vouloir que Dieu accomplisse nos petits projets humains, là où – nous le sentons bien – la vérité de nos vies est d’accomplir les projets de Dieu pour chacune de nos existences. Pierre et Emmanuel, aujourd’hui, d’une manière magnifique, centrale, exemplaire, vous acceptez de vous dessaisir de votre volonté propre, à bien des égards, pour accueillir la volonté de l’Église, incarnée par votre évêque et ses successeurs. Vous le savez : il ne prend pas cette décision tout seul et tout ce qui est essentiel est vécu d’une manière collégiale avec l’ensemble du conseil qui l’accompagne. Mais c’est bien un dessaisissement de votre volonté, pour que votre vie ne soit pas à la petite mesure de vos existences, mais à l’immense mesure de Dieu. Et nous le savons, dans le sacerdoce, quelle grâce infinie de ne pas avoir choisi son ministère, mais de le recevoir spirituellement ! Voilà qui nous libère de toute contrainte, de toute volonté de carrière, parce que le sujet n’est jamais là ; il est d’accomplir la volonté du Seigneur avec d’autant plus de liberté que nous ne l’avons pas choisie. Il s’agit bien de se laisser transformer par la puissance de Dieu et d’être invité par Dieu lui-même.

Cette Eucharistie sera marquée par cette invitation à communier au Seigneur. Ce lien de communion, il se vit sur tous les registres de l’existence. La prière du Christ pour l’unité est à ce point bouleversante. Pierre et Emmanuel, vous le savez, vous êtes invités à ne cesser de travailler à l’unité : l’unité des communautés, de la communauté chrétienne, l’unité en Église, l’unité de ceux auxquels vous êtes envoyés, l’unité aussi au sein des armées, parce que la cohérence et la fraternité entre les hommes est le lieu central de l’efficacité opérationnelle au service des missions les plus nobles reçues par le commandement.

Au final, il s’agit bien d’une transformation ; il s’agit de devenir le Corps du Christ, et cette union spirituelle nous conduit au lavement des pieds. Nous ne sommes pas simplement dans un spiritualisme, où quelques belles formules et des chants magnifiques nous élèveraient l’âme quelques minutes par semaine. Nous sommes renvoyés au quotidien de nos existences. Et le lavement des pieds, en saint Jean, est ce lieu bouleversant qui nous dit combien nous sommes sans cesse renvoyés à chacun de nos frères dans une dimension de service. Nous sommes invités à nous mettre à genoux devant tous, et plus particulièrement devant les plus pauvres et les plus petits. Nous le savons : le rôle des armées est d’abord de venir en aide aux plus pauvres et aux plus petits. Et nous savons aussi combien la guerre est toujours ce qui martyrise, qui détruit les plus pauvres et les plus vulnérables. Se mettre à genoux, et ne cesser de laver les pieds les uns des autres. Telle est bien l’expression, l’incarnation au quotidien du sacerdoce que vous allez recevoir dans un instant pour la gloire de Dieu et le salut du monde. C’est bien une illusion de s’imaginer que l’on peut s’exonérer de la communion au Christ, parce que l’on ferait quelques gestes de générosité à droite et à gauche ; c’est bien en étant greffé sur le Christ, reçu du Christ au quotidien – ce dont vous ferez témoignage à vos frères –, que le Seigneur peut agir et nous transformer. Il s’agit de devenir nous aussi pain rompu, donné et partagé. Recevoir pour être transformé et se donner soi-même.

Pierre et Emmanuel, par cette ordination que nous vivons aujourd’hui à vos côtés, nous sommes renvoyés au plus essentiel de nos vies : nous sommes renvoyés à la manière dont le Christ vient à la rencontre de chacun de nos cœurs, à la manière dont le Christ vient parler à chacune de nos faiblesses, de nos manques et de nos obscurités, pour nous nourrir spirituellement et pour nous conduire vers le Père dans cette éternité où nous sommes, chacun, personnellement attendus.

Au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit,

Amen.

S.E. Mgr. Antoine de Romanet
Evêque aux Armées françaises