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Homélie de Mgr Antoine de Romanet pour les ordinations diaconales

Le samedi 3 octobre 2020, Edwin Mangin et Nicolas Provoyeur ont été ordonnés diacres en vue du sacerdoce pour le Diocèse aux Armées, en la cathédrale Saint-Louis des Invalides.

Eucharistie : action de grâce. Je voudrais d’abord commencer par dire merci. Merci à Edwin et Nicolas pour l’engagement de leur vie, tout simplement, tout fortement. Merci à vos familles qui sont ici et aux amis proches qui vous entourent ; le nombre est limité par les circonstances. Vous avez tant reçu de vos familles, tant de vie, tant d’amour, tant de perspectives qui vous ont ouvert le cœur et qui, par les chemins du Seigneur, vous ont conduits jusqu’ici ! Merci aussi à tous les prêtres et tous les séminaristes qui nous entourent, beaucoup de prêtres qui sont ici, qui vous ont accompagnés comme responsables de maison, comme directeurs spirituels, comme tuteurs dans le cadre de vos études. C’est véritablement une œuvre collective que ces années de séminaire, et chacun des visages qui sont ici – vous le savez mieux que personne – représente ces aides, ces appuis, ces soutiens, ces accompagnements qui nous donnent de vivre la liturgie qui nous rassemble aujourd’hui.

S’il est un maître mot de la spiritualité du diaconat, c’est bien celui du service : service de l’Évangile, service des pauvres, en se conformant au Christ Serviteur. Edwin et Nicolas, vous vivez cet engagement dans le cadre du diocèse aux armées françaises. Et il est intéressant de noter ici que le livre du Général Pierre de Villiers à la fin de sa mission de chef d’état-major des armées – livre qui s’est vendu à plus de 150 000 exemplaires – porte précisément ce titre : Servir. Magnifique et explicite lien entre la grâce diaconale que vous recevez aujourd’hui et la fonction d’aumônier militaire que vous exercez depuis quelques jours. Servir : voilà bien le programme de nos vies comme diacres, comme futurs prêtres, comme aumôniers, comme baptisés. Servir Dieu et nos frères pour la gloire de Dieu et le salut du monde ; servir pour accomplir l’œuvre de Dieu et partager sa gloire pour l’éternité.

Nous venons d’entendre les textes de la liturgie de la Parole qui résonnent dans le monde entier en ce samedi de la 26ème semaine du temps de l’Église.

Et c’est la finale du livre de Job qui nous est offerte.  Depuis une semaine, la figure de Job nous accompagne, lui qui rencontre l’épreuve en perdant ses richesses, sa famille et sa santé.

Tout perdre pour tout gagner. D’une certaine manière, aujourd’hui, mes amis, vous acceptez de tout perdre pour gagner plus encore. Vous vous engagez au célibat pour le Royaume, à obéir à votre évêque et à une simplicité de vie à la suite du Seigneur Jésus. Et, disons le bien simplement, vous venez de vivre un chemin de dépouillement : les années de séminaire ne font peut-être pas vivre avec autant d’intensité les épreuves telles que Job les a connues, mais elles sont une épreuve de foi, d’espérance et de charité, et elles invitent à un enracinement personnel avec le Seigneur Jésus.

Ce qui est au centre du livre de Job, c’est l’écoute de la Parole de Dieu et le dialogue personnel qui s’engage entre Job et son Créateur. Job dialogue avec l’expérience de toute sa vie, de même que, depuis votre entrée au séminaire, vous avez appris à entrer dans cette prière du cœur et de tout l’être, où c’est le tout de nous-mêmes que nous présentons au Seigneur pour être labourés et fécondés par Lui. Disons le bien simplement : le séminaire qui comporte, par beaucoup d’aspects des joies humaines et spirituelles, est aussi un lieu de dépouillement pour qu’en nous meure le vieil homme et que naisse l’homme nouveau.

Et nous venons de le proclamer avec le psaume 118 : « Le Seigneur est fidèle quand il nous éprouve ».

Il s’agit pour une part de quitter nos certitudes humaines, nos petits appuis et nos petites sécurités. Il s’agit de fendre l’armure et d’ouvrir notre cœur pour accueillir la présence et le don de Dieu.

Job fait une rencontre vitale avec Dieu. « C’est par ouï-dire que je te connaissais, mais maintenant mes yeux t’ont vu ». Qui peut dire qu’il connaît le Seigneur ? Qui peut affirmer l’avoir vu ? C’est l’œuvre et l’aventure de chacune de nos vies. Pour autant, les années de formation que vous venez de vivre expriment une mise en marche, une soif, un mouvement vers cette rencontre personnelle avec le Christ Seigneur qui est le socle absolu de nos existences et de notre ministère.

Les promesses que vous allez faire dans un instant rejoignent les trois vœux de religion, qui sont autant de lieux de dépouillement et de libération : la pauvreté, la chasteté et l’obéissance. Dans nos diocèses civils, nous ne sommes pas religieux, mais les promesses que nous faisons rejoignent ces vœux fondamentaux de la vie religieuse.

La pauvreté : ce n’est en rien la misère ; c’est une formidable libération, par rapport à la fascination que peuvent exercer les biens de ce monde qui passe. Et nous ne savons que trop jusqu’où mène l’idolâtrie de l’argent, des biens, de la possession. En entrant dans le presbyterium du diocèse aux armées, vous savez que vous serez toujours soutenus et accompagnés. Et vous êtes invités à une simplicité de vie pour vous rapprocher au plus près du Christ Serviteur. Quelle extraordinaire libération que de ne pas avoir à se préoccuper des biens de ce monde qui passe, mais de l’Unique Essentiel pour lequel nous sommes faits !

La chasteté nous ouvre le cœur et l’esprit à tous. Certes, l’engendrement charnel est magnifique. Mais nous sommes appelés à infiniment plus. Nous sommes appelés à être enfants adoptifs de Dieu. Nous sommes invités à entrer dans une relation éternelle, qui n’est pas charnelle mais spirituelle. Et il nous est offert spirituellement d’enfanter, d’accompagner. « Dieu, et Dieu seul, peut combler les attentes de notre cœur ». C’est cette phrase bouleversante de Jean-Paul II à Tor Vergata, lors des journées mondiales de la jeunesse 2000 : « Dites-vous bien », disait-il au million de jeunes qui étaient rassemblés devant lui, « que nul être sur cette terre, fût-ce votre conjoint, fûssent-ce vos enfants, ne pourra jamais combler totalement les attentes de votre cœur, parce que vous êtes faits pour Dieu, vous venez de Dieu et vous allez vers Dieu. Le Seigneur promet à Abraham une descendance plus nombreuse que toutes les étoiles du ciel, et Job est couvert d’une descendance nombreuse. C’est infiniment plus encore que le Seigneur veut vous donner.

L’obéissance, enfin. Si nos vies étaient simplement l’accomplissement de nos petits projets, nous n’irions pas très loin. Accepter de faire de ma vie l’accomplissement non pas de ma volonté, mais de la volonté du Seigneur : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ! ».

« Ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout petits ». Cet Évangile de Lucdéploie la première et la plus fondamentale des Béatitudes : « Bienheureux les pauvres de cœur ». Et cette première Béatitude nous livre la compréhension de toutes les autres.

Il est fréquemment question des pauvres dans la Bible. Le pauvre, c’est celui qui accepte sa condition comme un manque, celui qui accepte sa radicale limite, sa dépendance, sa vulnérabilité. Se reconnaître pauvre de cœur est un lieu de vérité, et donc de liberté, essentiel. Le pauvre de cœur n’est pas encombré par mille choses ; il n’a pas de volonté de posséder ; il n’enferme pas ce qu’il reçoit ; il ne s’y agrippe pas. Il accueille l’Amour, il le réfléchit, il le donne. Tout ceci en pure gratuité. Quelle merveille de réaliser que l’on a tout reçu gratuitement et que l’on est invité à entrer dans cette dynamique fondamentale de la gratuité, qui est celle de la vraie richesse, celle du partage et celle du don !

À bien des égards, cette célébration qui nous rassemble cet après-midi et ce don du diaconat qui vous est fait est l’expression de la gratuité absolue du don de Dieu que nous ne mériterons jamais. Elle est aussi l’expression de la gratuité de l’engagement de chacune de nos vies. Parce que, du diaconat directement, vous n’espérez aucune rétribution ou aucune gloire particulière. C’est ce socle absolu qui nous fait rejoindre le Christ Serviteur qui, dans le don gratuit de sa vie, vient toucher nos cœurs et nous ouvrir à la gratuité fondamentale que nous sommes invités à accueillir. Le diaconat ancre le sacerdoce dans cette gratuité fondamentale du service et du don, dans cette humilité radicale qui est le socle de toute vie spirituelle. Chez le pauvre de cœur, le don circule. Le pauvre de cœur est au service de l’Amour. Quelle force et quelle paix de s’accepter tel que l’on est, dans la douce lumière du Seigneur, sans vouloir jouer les héros que nous ne sommes pas, sans se figer dans des postures de puissance et de domination qui ne sont que des illusions ; nous ne le savons que trop !

« Ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous parce que vos noms sont inscrits dans les cieux ! ». Peu importe le succès ou l’échec de la mission : seule importe la manière dont nous sommes témoins du Seigneur Jésus.

Les doux, les humbles, les compatissants, les artisans de paix, les pauvres en esprit font partie de ce peuple de pauvres, au sens le plus noble et le plus beau, de ceux qui savent qu’ils ne se sont pas donnés à eux-mêmes leur vie, mais qu’ils ont tout à recevoir radicalement pour le meilleur. Tout cela est exprimé, de la manière la plus forte et la plus belle, par la dimension sacramentelle qui nous fait, avec confiance et humilité, nous ouvrir au don de Dieu, jamais à conquérir mais toujours à recevoir.

Edwin et Nicolas, il s’agit pour vous aujourd’hui de faire don de vous-mêmes au Christ et de vous mettre au service de Dieu et de votre prochain. Il s’agit d’agir selon l’Esprit de l’Evangile, d’être plein de douceur dans le service et d’être fidèle à prier sans cesse. Edwin et Nicolas, magnifiquement aujourd’hui, il s’agit de plonger totalement à la suite du Seigneur Jésus ; il s’agit de conformer votre vie à l’exemple du Christ ; il s’agit de proclamer la foi par vos paroles et par vos actes ; il s’agit de ne cesser de sanctifier le temps par la liturgie des heures ; il s’agit d’entrer dans une charité sincère avec une conscience pure. C’est-à-dire qu’il s’agit de réaliser l’impossible sans la grâce de Dieu.

Edwin et Nicolas dans un instant, vous allez revêtir un sacrement dans la puissance de l’Esprit. Vous allez entrer un peu plus dans l’intimité des relations entre le Père et le Fils, dans la puissance de l’Esprit. Vous allez revêtir une force qui vient d’en-haut pour vous donner d’accomplir ce que Dieu seul peut nous donner d’accomplir. Vous allez vous dévouer au service du peuple de Dieu pour le nourrir de sa Parole et le faire vivre de ses sacrements. Et c’est en faisant de votre vie un ministère que vous serez sanctifiés, en signifiant la personne du Christ Serviteur qui s’offre en nourriture à notre monde.

Edwin et Nicolas, et vous tous ici présents, heureux les yeux qui voient ce que vous voyez et les oreilles qui entendent ce que vous entendez !

Au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit.

Amen.