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La Vie des Diocèses - émission de KTO du 24 juin 2019

Le pardon (I)

 « Si tous vos astres me sont nécessaires,
combien davantage tous mes frères. » 

Paul Claudel, Cinq grandes odes.

            En raison d’une certaine conception de la tolérance qui s’accompagne d’une dilution des critères permettant de faire la différence entre un acte bon ou mauvais, une parole vraie ou fausse, certains seraient enclins à vider complètement de son sens le pardon et à le remettre au magasin des accessoires.

            Un tel constat nous incite à dire que le pardon est bien une façon d’agir « inactuelle » mais à condition d’entendre ce qualificatif au sens que lui donnait Nietzsche : l’inactuel est ce qui se réalise « contre le temps, et par là même sur le temps, en faveur (…) d’un temps à venir »[1]. Il en est ainsi, par exemple, d’une révolution qui agit sur l’actualité du moment, contre elle, et en vue « d’un temps à venir ».

            Ainsi, par-delà le miroir de l’actualité, nous nous interrogerons sur la signification du pardon. Le pardon, qui n’est ni l’excuse, ni l’oubli, ne se laisse pas non plus enfermer dans des lois de justice : il ouvre un chemin qui va jusqu’à « la parole de la Croix ». Que se passe-t-il dans un cœur qui pardonne ?

Le pardon refoulé

 

 

            De nos jours, il est de bon ton pour l’homme occidental d’afficher une certaine tolérance à l’égard des façons de pensée et des modes de comportements de ses semblables. Libéré de toute considération morale, notre contemporain opte pour des relations « cool » avec autrui qui se vivent avant tout sur un registre émotionnel. Aussi lui manifeste-t-il une certaine empathie ; il se montre capable de le comprendre en dehors de tout jugement qui se rapporterait à des valeurs universelles, telles le vrai, le bien, le juste. Cette tolérance se prétend être la marque du respect de la liberté de l’autre : chacun doit pouvoir vivre selon ses propres règles, selon ce qui lui plaît ou ce qu’il pense lui être utile. Et si tel ou tel comportement étonne notre contemporain,   jusqu’à provoquer même sa stupéfaction, celui-ci s’abstiendra de dire quoi que ce soit à son auteur : après tout « c’est son problème », « de quel droit, l’empêcherais-je de vivre sa vie ? »

            On devine aisément dans ce contexte comment l’excuse peut venir se substituer au pardon. En effet, excuser l’autre, c’est sans doute reconnaître encore de manière implicite qu’il y a un mal, mais on cherche avant tout à comprendre pourquoi la personne en est arrivée là. On évoque alors les « circonstances atténuantes » qui ont pu la conduire à un acte offensant ou même criminel. Cette attitude nous renvoie à la fameuse maxime socratique,

 

« Nul n’est méchant volontairement »[2].

Si la personne a mal agi, ce n’est que par erreur, par suite d’un défaut d’appréciation ou de son ignorance. C’est ainsi que comprendre, en reconstituant la genèse de l’acte, conduit à dénier la faute. C’est par exemple le cas, lorsque telle personne ou tel groupe de personnes prennent des décisions – d’ordre économique, scientifique, technique, politique, etc. - sans suffisamment en mesurer les effets sur l’humanité ou la planète ; lorsque survient un drame, certains diront : comment pouvaient-ils savoir ?

            Il faut souligner les limites d’une telle tolérance qui escamote la faute et écarte la possibilité du pardon. D’une part, n’est-ce pas un étrange respect de l’autre que de chercher à l’excuser, ce qui revient finalement à lui retirer la responsabilité de ses actes ? Être homme, disait Sartre, c’est être,

« totalement responsable de sa vie. (…) On n’a jamais d’excuse, parce que l’événement ne peut vous atteindre que s’il est assumé par vos possibilités propres ».[3]

Dans ce cas, l’excuse repose sur une vision dégradante de l’homme puisque celui qui est excusé n’assume ni son acte, ni les conséquences qui en découlent. D’autre part, « celui qui s’excuse ne parle que de soi ».[4] La forme réfléchie du verbe « s’excuser » souligne cette difficulté à se mettre sous le regard d’autrui et à entrer dans une authentique relation.

            En fin de compte, excuser l’autre au nom d’une prétendue tolérance est une attitude bien ambiguë. Celle-ci ne peut guère éviter les contradictions : adoptée hier pour défendre la dignité de chaque être humain, elle va aujourd’hui servir pour permettre ou autoriser ce qui porte atteinte à la vie humaine, allant même jusqu’à ériger de « nouveaux droits » : droit à l’avortement, droit au suicide assisté, droit à l’enfant, etc. Tels sont les effets pervers d’une position qui affirmant que tout peut se comprendre, conduit à l’indifférence. Or l’indifférence traduit l’incapacité à distinguer entre le « Oui » et le « Non »[5].

            Une autre façon d’éviter un véritable face à face avec l’autre et d’éluder le pardon consiste à vouloir oublier l’offense, qu’on soit l’offensé ou l’offenseur. Là encore, ce n’est pas la faute qui est considérée, mais seulement ses effets. Compter sur l’oubli est peut-être une thérapie salutaire à l’équilibre. Avec « l’usure du temps[6] », c’est-à-dire un oubli progressif, la rancune ou le remords, la colère ou la honte, l’humiliation …, peuvent sans doute s’atténuer, voire disparaître, mais ce qui s’est passé s’est véritablement passé : si la braise a recouvert le feu, celui-ci couve encore et peut rallumer l’incendie. Et l’on ne peut tourner la page et aller de l’avant lorsque le passé reste étouffé. La psychanalyse nous a familiarisés avec les dangers d’un tel refoulement, car refouler ne signifie pas neutraliser : c’est un manquement qui enferme la personne sur elle-même, non sans péril, alors que la logique du pardon obéit à la nécessité de la réconciliation :

« Hélas ! Laisser tomber et envoyer promener et tourner la page, ce n’est pas avoir des relations avec quelqu’un, c’est plutôt rompre tous rapports : le prochain est, avec les soucis et les vieux cauchemars, jeté par-dessus bord. »[7]

S’en remettre au temps comme un moyen de passer l’éponge sur une faute, c’est encore renoncer à vivre à hauteur d’homme responsable et prendre les choses avec légèreté :

« S’il n’y a pas d’autre manière de pardonner que le bon-débarras, alors plutôt le ressentiment ! Car c’est le ressentiment qui impliquerait ici le sérieux et la profondeur : dans le ressentiment, du moins, le cœur est engagé, et c’est pourquoi il prélude au pardon cordial. »[8]

À l’inverse de l’oubli où la personne reste enlisée dans la faute subie ou commise, le pardon exige une mémoire, non pas la mémoire d’un passé indéfiniment ressassé, mais une mémoire qui ouvre la possibilité de porter un autre regard sur ce passé.

            En définitive, retrouver le chemin du pardon, c’est accepter de devenir, comme le dit Emmanuel Lévinas en jouant judicieusement sur la signification des mots, non-in-différent à l’autre[9]. In-différent, veut dire littéralement, non-différent et désigne donc le même. Non-in-différent renvoie au contraire à ce qui ne se laisse pas assimiler au même, c’est-à-dire à l’autre. Ce n’est que dans cette non-in-différence que nous pouvons avoir accès à l’altérité et découvrir le véritable visage de l’autre. Si l’excuse et l’oubli sont pour notre contemporain les succédanés du pardon, ne serait-ce pas en raison du trouble, de la peur que suscite l’altérité ? Et cette pseudo-tolérance ne serait-elle pas finalement un paravent pour masquer le refus de l’altérité ?

Entre justice et pardon

 

 

            Y a t-il lieu d’opposer la justice et le pardon ? On connaît le célèbre « jugement de Salomon ». Salomon juge deux femmes qui se prétendent la mère du même enfant. L’une, émue jusqu’aux entrailles, préfère céder à l’autre l’enfant plutôt que de le voir mourir. L’autre accepte qu’il en soit donné une moitié à chacune. Ce n’est donc pas elle la mère.[10] Par son discernement, Salomon établit la vérité et se montre équitable : la mère de l’enfant retrouve ce qui lui revient. Le récit biblique n’énonce aucune autre sentence. Le jugement de Salomon nous suggère, à travers les siècles, que répondre au mal par le mal, ce n’est jamais annuler le mal. La femme qui avait perdu son enfant, est coupable de mensonge mais elle a déjà reçu sa peine : alors à quoi bon la punir ? Cela ne fera pas ressusciter l’enfant … Les Nations, et pas seulement Israël, célébreront la sagesse de Salomon.

N’en serait-il pas ainsi de toute justice ? Ces mots sont durs à prononcer mais lorsqu’un crime a eu lieu, comment réparer l’irréparable ? C’est sans doute cette question difficile qui est à l’origine de la notion de « crime contre l’humanité »   qualifié d’« imprescriptible », et plus largement de la transformation des règles de droit international, notamment la création d’une Cour pénale internationale.[11] L’imprescriptible, ce qui n’est pas susceptible de prescription, c’est-à-dire pas limité dans le temps, n’élude pas la question de la sanction infligée au coupable. Mais ce concept contient aussi l’idée qu’aucune sanction ne peut être à la hauteur de l’horreur d’un « crime contre l’humanité ». L’imprescriptible nous invite à reconnaître qu’un tel crime échappe à la mesure de la justice humaine. Il ouvre sur tout autre chose qui dépasse les catégories du droit. L’imprescriptible introduit, selon les mots de Jacques Derrida,

« une sorte d’éternité et de transcendance, l’horizon apocalyptique d’un jugement dernier : dans le droit au-delà du droit, dans l’histoire au-delà de l’histoire ».[12]

En effet, si aucun critère de justice ne peut permettre de réparer l’irréparable, c’est alors que le pardon trouve précisément son objet. Le pardon est au-delà de tout cadre juridique :

« dans l’énigme du pardon de l’impardonnable, il y a une sorte de « folie » que le juridico-politique ne peut approcher, encore moins s’approprier »[13].

Le pardon relève du monde de la relation qui engage l’intimité de la victime et du coupable, un monde inviolable qui reste leur secret.

« On peut imaginer que quelqu’un, victime du pire, en soi-même, chez les siens, dans sa génération ou dans la précédente, exige que justice soit rendue, que les criminels comparaissent, soient jugés et condamnés par une cour, et pourtant dans son cœur pardonne. »[14]

Cette situation, nous le savons, n’est pas pure imagination : combien de figures connues et inconnues en ont fait l’expérience ! Parmi la « foule immense, que nul ne pouvait dénombrer[15] », nous pouvons nommer Édith Stein, Maximilien Kolbe mais aussi Maïti Girtanner[16] et tellement d’autres victimes de crimes qui veulent nier, selon la belle formule de Pascal, que « l’homme passe infiniment l’homme ». Elles ont su témoigner, chacune suivant sa voie, que ce qui est impossible à l’homme, est possible pour Dieu[17]. Là, et seulement là, se trouve « la folie du pardon » qui vient surprendre « comme une révolution, le cours ordinaire de l’histoire, de la politique et du droit »[18].

                                                                                                          à suivre
                                                                                              Élisabeth Gueneley



[1] Nietzsche, Seconde considération inactuelle, fin de l’Avant Propos : « Car je ne sais quel but pourrait avoir la philologie classique, à notre époque, si ce n’est celui d’agir d’une façon inactuelle, c’est-à-dire contre le temps, et par là même, sur le temps, en faveur, je l’espère, d’un temps à venir ».

[2] Dans son dialogue, Protagoras, Platon fait dire à Socrate : « Penses-tu que le savoir est une belle chose, et capable d’exercer sur l’homme une autorité ? Et que, dans le cas précis où l’on connaît ce qui est bien et ce qui est mal, il n’est pas possible que rien n’ait sur lui le dessus, au point de nous faire agir autrement que ne nous le prescrit ce savoir ? Et que l’intelligence est pour l’homme l’assistance appropriée » 352 c, La Pléiade, 1950.

[3] Jean-Paul Sartre, Les Carnets de la drôle de guerre, éd. Gallimard, 1983, p. 123.

[4] Jérôme de Gramont, Pour quelques mots de plus … Revue Communio, mars-avril 2004, p. 15.

[5] 2 Co 1, 17 : « Mes projets ne sont-ils que des projets humains, en sorte qu’il y ait en moi à la fois le Oui et le Non ? »

[6] Vladimir Jankélévitch, Le pardon, Paris Aubier, 1967.

[7] op. cité.

[8] idem.

[9] Emmanuel Lévinas, Éthique et Infini, coll. biblio essais, Arthème Fayard et Radio-France, 1982, p. 48.

[10] 1 R 3, 16-28.

[11] Nous renvoyons sur ce sujet à l’ouvrage de Pierre Hazan déjà cité dans une chronique précédente (« La paix juste (I) »).

[12] Jacques Derrida, Le Monde des Débats, Le siècle et le pardon, décembre 1999.

[13] idem.

[14] idem.

[15] Ap 7, 9.

[16] Maïti Girtanner, Même les bourreaux ont une âme, Tours 2006.

[17] Mt 19, 26.

[18] Jacques Derrida, idem.

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