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La Vie des Diocèses - émission de KTO du 24 juin 2019

La paix juste (2)

« Comme magistrature j’instituerai la Paix

et comme gouvernants, la Justice. »

Is 60, 17b.

Dans la chronique précédente, nous nous sommes interrogés sur la notion de « paix juste » en montrant qu’il n’y a de véritable paix « que » juste : la paix ne s’identifie pas avec la simple absence de guerre ; celle-ci est tout au plus un état de calme qui peut, comme c’est le cas dans les régimes tyranniques, être imposé. À la lumière de la philosophie de Kant, nous avons montré que l’instauration d’une paix, digne de ce nom, inclut nécessairement la mise en œuvre du droit et de la justice ; selon Kant, l’humanité « doit » agir pour la paix malgré le constat de la persistance des guerres ; la poursuite de cet « idéal régulateur » permet à l’homme de devenir plus pleinement homme. À travers les deux exemples de l’Afrique du Sud et de l’ex-Yougoslavie, nous avons pu mettre en lumière les possibilités mais aussi les difficultés d’un processus de paix : si celui-ci doit bien s’inscrire dans des formes juridico-politiques, il nécessite aussi tout un travail de pardon et de réconciliation.  

 

 

Violence de l’homme, bonté de Dieu

  

            C’est un truisme de dire que la violence est partout. Malheureusement, qui de nous, et même parfois dès l’enfance, n’a pas été confronté à la violence, la sienne comme celle d’autrui ? La Bible, qui pour le croyant est parole de Dieu et parole de l’homme,[1] laisse s’exprimer cette violence dans bien des pages tant de l’Ancien que du Nouveau Testament. Elle s’expose à cette critique de tout temps qui dénonce l’image d’un Dieu violent. Acceptons de nous laisser interroger par une telle violence à la lumière d’un exemple type proposé par le récit du Déluge dans les premiers chapitres de la Bible au livre de la Genèse[2].

 

            « Le Seigneur vit que la méchanceté de l’homme se multipliait sur la terre : à longueur de journée, son cœur n’était porté qu’à concevoir le mal et le Seigneur se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre. Il s’en affligea et dit : “ J’effacerai de la surface du sol l’homme que j’ai créé, homme, bestiaux, petites bêtes et même les oiseaux du ciel, car je me repens de les avoir faits.” Mais Noé trouva grâce aux yeux du Seigneur. »[3]

 

Certes, il existe des récits de déluge dans les plus anciennes traditions de l’Orient. Le déluge signifie un événement cosmique qui entraîne un retour partiel au chaos préexistant à la création. Mais il importe ici de découvrir les intentions de l’auteur dont le message, comme tout l’ensemble des onze premiers chapitres de la Genèse, concerne l’humanité tout entière, même s’il prend une signification toute particulière pour le peuple d’Israël qui a vécu l’exil en Babylonie[4]. Les causes du Déluge, qui sont nommées ici, sont donc la perversité du cœur humain associée à la violence ; le Déluge a pour but d’éliminer la violence qui règne sur toute la terre. Solution radicale, certes, si Dieu ne se proposait pas de sauver toute sa création par le biais d’une alliance : Noé, homme juste et intègre qui « marche avec Dieu »[5],est choisi par Dieu pour recevoir la promesse de paix donnée à toute l’humanité :

 

« J’établirai mon alliance avec vous : aucune chair ne sera plus exterminée par les eaux du Déluge, il n’y aura plus de Déluge pour ravager la terre. »[6]

 

Après le Déluge, un monde nouveau renaît[7] et Dieu bénit une seconde fois l’humanité en la personne de Noé et de ses fils. Mais Dieu semble prendre en compte la violence de l’homme en l’autorisant à tuer les animaux pour s’en nourrir, toutefois sans manger « la chair avec sa vie, c’est-à-dire son sang » : seul Dieu dispose de la vie puisque c’est lui qui la communique. De même, l’homme ne peut attenter à la vie d’autrui sans attenter à Dieu lui-même puisque tout homme est à l’image de Dieu[8]. Ainsi, comme nous y invite Paul Beauchamp, nous pouvons reconnaître dans ce récit « le commencement d’un statut de compromis dans la conduite de la violence »[9] : la violence de l’homme pourra donc s’exercer entre lui et les animaux comme elle s’exerce entre les animaux eux-mêmes et elle existera entre lui et ses semblables.

 

            Le lecteur attentif de ce récit du Déluge ne manquera pas de remarquer les rapprochements que l’auteur établit avec le premier récit de création au moment où, Dieu ayant créé l’homme, le bénit et lui confie la terre :

 

« Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la »[10].

 

Ne pourrait-on pas voir là un avertissement : l’image de violence prêtée à Dieu dans ce récit du Déluge, ne vient-elle pas se substituer à celle du Dieu « bon » que donne le premier récit de la création ? Ne serait-ce pas alors la violence de l’homme qui le conduit à se forger cette image d’un Dieu violent, présente en maints endroits de la Bible ? L’homme, notamment à travers l’auteur de récits bibliques, projette sa propre violence en Dieu. Dieu, infiniment bon,   assume cette violence de l’homme et vient lui permettre, en envoyant son Fils, de recevoir la véritable image de Dieu : voilà le mouvement de l’Histoire du Salut vécue dans la tradition chrétienne. L’ « homme » que présente Pilate à la foule, a traversé cette violence[11]. Il l’assumera jusqu’à la mort, révélant par son pardon l’immensité de la bonté de Dieu pour l’homme. Par la mort et la résurrection du Christ est donnée à l’humanité la seule victoire sur la violence : l’Amour est l’autre nom de la Paix ; c’est lui qui peut instaurer la justice parfaite qui ne vient pas abolir l’ancienne mais la dépasser. La tradition chrétienne reconnaît en Jésus l’accomplissement de la promesse entrevue au temps des prophètes en Israël :

 

«  Mais lui, il était déshonoré à cause de nos révoltes,

broyé à cause de nos perversités ;

la sanction, gage de paix pour nous, était sur lui

et dans ses plaies se trouvait notre guérison.[12] »

 

 

 

Gagner la paix

 

 

            Si, selon la tradition chrétienne, le Christ apporte la victoire totale sur toutes les formes de violence et de haine, il n’en reste pas moins que notre monde reste toujours ébranlé par toutes sortes de conflits sanglants et doit aujourd’hui faire face à un nouveau « mal qui répand la terreur ». Les forces terroristes sont la manifestation d’une violence radicale en ce sens qu’elles incluent l’autodestruction de leur auteur transformé en martyr. Les attentats du 11 septembre 2001 ont révélé cette terreur destructrice : celle-ci peut frapper partout rejetant les distinctions habituelles entre combattants et population civile. Sa logique destructrice est aussi une logique d’intimidation qui fait trembler de peur devant le spectacle d’horreur qu’elle engendre. Cette forme de terreur radicale, qui signe le triomphe de la haine au-delà de tout ce que la raison peut entendre, nous oblige à reconnaître qu’ « il faut gagner la paix comme on gagnait des guerres »[13]. Bien sûr, restons lucides : cette paix nécessaire n’élimine pas parfois une guerre nécessaire ; celle-ci s’impose non pas comme une « bonne solution » mais comme le dernier seul moyen efficace[14] pour faire face au mal qui se déchaîne, afin de ne pas s’en faire le complice.

 

            Comment gagner la paix par-delà toute haine et toute violence ? Pour le philosophe Kant, nous l’avons vu dans la précédente rubrique, la paix est un idéal moral vers lequel l’humanité doit s’acheminer avec la force du droit. Dans la tradition biblique et chrétienne, la paix n’est pas une idée de la raison mais un don de Dieu qui accomplit la justice et apporte par Jésus la plénitude de vie. Reconnaître cela, c’est faire de la paix non seulement un enjeu juridique et moral mais aussi un enjeu spirituel : à la haine terroriste qui dénie les forces de la raison et du droit, il faut résister avec les armes de l’esprit capables de dépasser le cadre conventionnel de la justice.

 

            On ne peut, écrivait Bergson à ceux qui niaient l’existence de Jésus, « empêcher le Sermon sur la montagne de figurer dans l’Évangile, avec d’autres divines paroles. A l’auteur on donnera le nom qu’on voudra, on ne fera pas qu’il n’y ait pas eu d’auteur[15] ». Le lecteur des paroles du Sermon sur la montagne[16], s’il se laisse surprendre par ces propos invraisemblables[17], peut entendre « une autre Raison (…), un autre Logos qui, pour aller à l’encontre de tout ce que les hommes disent ou pensent d’eux-mêmes, les atteint cependant au cœur de leur être »[18]. Il s’agit, pour ceux qui se comportent en véritables auditeurs de la Parole[19], de reconnaître la vérité de leur condition humaine qui n’est autre que la condition de créature, c’est-à-dire celle d’être engendrée par Celui qui fait de l’homme un « fils ». Ainsi, alors que la justice humaine se fonde sur des relations réciproques d’homme à homme, en cherchant à dédommager la victime du préjudice subi et à punir le coupable, toutes les paroles du Sermon sur la montagne viennent enraciner les relations humaines dans une relation personnelle, unique, de chaque homme avec son Créateur qui se présente comme Père. Si l’homme ne respecte pas cette dimension cachée en l’autre homme, qui l’ouvre sur un tout Autre, sa justice risque fort de se confondre avec la vengeance[20] et la paix à nouveau sera menacée. La fin du Sermon sur la montagne : « sa maison bâtie sur le sable … s’est écroulée et grande fut sa ruine » nous fait comprendre l’urgence des paroles prononcées : celles-ci ne montrent pas un idéal proposé à l’homme mais elles sont données comme le seul chemin pour que l’homme et l’humanité entière ne courent pas à leur ruine.

 

            C’est dans cet esprit qui préconise la promotion du bien comme la meilleure façon de vaincre le mal, que l’Église catholique par la voix du magistère, invite inlassablement tous les hommes de bonne volonté à être des « artisans de paix et de justice » en défendant par tous les moyens la dignité de tout homme. Telle est par exemple l’ambition de la Commission pontificale « Justice et paix » qui reçut de Paul VI un « appel solennel à une action concertée pour le développement intégral de l’homme et le développement solidaire de l’humanité.[21] ». De même le pape Benoît XVI ne cesse de promouvoir la nécessité d’une « culture de la paix » qui transforme les mentalités et entraîne un changement de ton dans l’opinion publique :

 

«  La paix des hommes qui s’obtient sans la justice est illusoire et éphémère. La justice des hommes qui ne prend pas sa source dans la réconciliation par la “vérité de l’amour” (Ep 4, 15) demeure inachevée ; elle n’est pas authentiquement justice. C’est l’amour de la vérité, - “la vérité tout entière” à laquelle l’Esprit seul peut nous conduire (Jn 16, 13) -, qui trace le chemin que toute justice humaine doit emprunter pour aboutir à la restauration des liens de fraternité dans la “famille humaine, communauté de paix”, réconciliée avec Dieu par le Christ.[22] »

 

Et fidèle aux enseignements de Paul, l’Assemblée conciliaire rappelle à l’Église de ce temps sa mission :

 

« Il faut instamment prier Dieu de donner à ceux qui sont poussés par la conscience de leurs très lourdes responsabilités, l’énergie d’entreprendre avec persévérance et de poursuivre avec force cette œuvre d’immense amour des hommes qu’est la construction virile de la paix.[23] »

 

 

Tournés vers Jérusalem

 

           

            Lorsque nous contemplons Jérusalem, nous pouvons nous demander quel est le lien entre la ville que nous avons sous les yeux qui, aujourd’hui plus que jamais, attire sur elle l’attention du monde entier, et la Jérusalem, ville céleste qui nous est présentée dans les deux derniers chapitres du livre de l’Apocalypse. Son nom hébreu, yeroushalaïm, littéralement « fondement de la paix », nous laisse percevoir sa signification : shalaïm, du mot hébraïque shalom, est dérivé d’une racine qui recouvre la notion d’intégrité, de plénitude, de perfection, d’achèvement. La Jérusalem céleste évoque la disparition d’un monde marqué par le mal pour laisser place nette à un ciel nouveau et une terre nouvelle, où Dieu demeurera avec les hommes et où la mort ne sera plus[24].

 

            Cette vision de la fin des temps[25] fait de Jérusalem, « le symbole de toutes les attentes et les espoirs humains, le lieu où de quelque manière, les souffrances humaines se concentrent, mais où toutes les espérances se rallument »[26]. Se tourner vers Jérusalem, c’est accueillir en elle la victoire de la Paix :

 

« Nous avons une ville forte ! (…)

D’une manière ferme

tu peux modeler la paix

parce qu’on a confiance en toi[27] »

 

            En chacun de nous, il y a une Jérusalem cachée où Dieu veut établir sa Paix. La paix de Dieu « qui surpasse toute intelligence »[28] apporte plénitude et bonheur à celui qui, comme Noé, « marche avec Dieu »[29].

 

           La première page de la Bible s’ouvre sur le récit de la création d’un monde bon :   « Dieu vit que cela était bon ». La dernière page s’achève sur la vision d’un monde nouveau, symbolisé par la Jérusalem qui descend du ciel, lieu de la présence divine. Toute la Bible contient l’attente d’un monde définitivement réconcilié. Heureux le peuple de ceux qui « marchent avec Dieu » : ils gardent, au cœur des tragédies de l’histoire, l’espérance d’un monde de justice et de paix !

 

 

Élisabeth Gueneley



[1] Cf. La constitution Dei Verbum de Vatican II : « Les livres entiers tant de l’Ancien que du Nouveau Testament (…) parce que, composés sous l’inspiration du Saint Esprit, ont Dieu pour auteur, et ont été transmis comme tels à l’Église elle-même. Pour la rédaction des Livres saints, Dieu a choisi des hommes ; il les a employés en leur laissant l’usage de leurs facultés et de toutes leurs ressources, pour que, lui-même agissant en eux et par eux, ils transmettent par écrit, en auteurs véritables, tout ce qu’il voulait, et cela seulement. » Chap. III, 11. Ce que nous soulignons est capital pour entrer dans les propos qui vont suivre.

[2] Gn 6 à 9. C’est l’occasion de lire ou de relire ces chapitres.

[3] Gn 6, 5-8. Nous utilisons la traduction de la TOB.

[4] Le récit de Gn 6 à 9 apparaît comme la combinaison de deux documents rédigés au Xe ou IXe s. et au VIe s. av. J.C., à partir de la tradition orale et écrite d’Israël, tout naturellement alimentée en partie à celles des peuples au milieu desquels vécurent les Israélites.

[5] Gn 6, 9.

[6] Gn 9, 11.

[7] On comprend qu’il s’agit d’un monde de paix puisque la colombe qui revient, avec dans son bec un frais rameau d’olivier, en est le symbole.

[8] Gn 9, 1-11.

[9] Paul Beauchamp, revue Études, avril 1999.

[10] Gn 9, 1 à mettre en parallèle avec Gn 1, 28.

[11] Jn 19, 5.

[12] Isaïe, 53, 5.

[13] Nous empruntons cette expression à Philippe Secrétan. Voir Note sur la guerre dans la revue Communio, mars-avril 1980.

[14] Et cela n’en reste pas moins un mauvais moyen.

[15] Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, PUF 1962, p. 254.

[16] Cf. Mt 5-7 ou Lc 6, 17-49.

[17] On peut citer entre autres : « Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Et moi, je vous dit : aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux » Mt 5, 43-44.

[18] Michel Henry, Paroles du Christ, Seuil 2002, p. 33.

[19] Cf. Jc 1, 22.

[20] Il est significatif que cette loi de justice, “œil pour œil”, dite « loi du talion » soit sans cesse confondue avec la « vengeance ». Ne doit-on pas y voir, la pente « naturelle » de l’homme livré à ses seules forces ?

[21] Paul VI, Sur le développement des peuples, Populorum Progressio, Lettre Encyclique du 26 mars 1967.

[22] Exhortation apostolique post-synodale, Africae Munus, du pape Benoît XVI, 19 novembre 2011.

[23] Vatican II, Constitution pastorale, Gaudium et spes, chap. 5, § 82, 2. Cf. St Paul, 1ère Tm, chap. 2.

[24] Ap. 21, 1. 3 et 4.

[25] C’est ce qu’on appelle une « eschatologie », du grec, eschatos, « dernier » et logos, « parole », et qui désigne un discours sur la fin des temps.

[26] Cardinal Carlo Mario Martini, Vers Jérusalem, Cerf 2004, p. 208.

[27] Cantique d’Isaïe, 26, 1-3.

[28] Ph 4, 7.

[29] Cf. note 5.

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