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La conversation (1)

Née au début du XVIIe siècle, la musique de chambre – « musica da camera » - se définit comme une musique jouée par un petit nombre d’interprètes dans un cadre intime ; le jeu naturel des instrumentistes rejoint cet « esprit de conversation » qui maintient les partenaires sur un pied d’égalité et instaure une véritable communion. Ainsi a-t-on pu dire de la conversation qu’elle serait une âme à plusieurs voix grâce à des échanges détendus ou passionnés.

À l’ère médiatique et numérique qui élargit à l’échelle planétaire la communication entre les hommes, que devient la conversation, forme d’échanges dans laquelle les interlocuteurs, fussent-ils de cultures et de religions différentes, sont pleins d’attention les uns à l’égard des autres ?

Après avoir repéré ce qui distingue la conversation d’autres formes de communication et souligné ce qui lui fait obstacle, nous examinerons les dispositions requises pour pratiquer « l’art de la conversation » : ne pourrait-on pas sonner à notre époque « l’heure de la Nouvelle Conversation »[1].

La conversation, ni dialogue, ni débat …

 

 

« L’esprit de la conversation consiste bien moins

à en montrer beaucoup qu’à en faire trouver aux autres »

 

            Un esprit contemporain formé aux nouvelles techniques de communication ne manquera pas de juger bien inactuel ce célèbre propos de La Bruyère[2]. Mais celui-ci n’en reste pas moins une référence majeure de cet art de la conversation qui a su s’imposer dans la culture française des XVIIe et XVIIIe siècles.

            Or s’il s’agit, comme le suggère ici La Bruyère, d’exclure toute prétention à montrer son savoir pour mieux se mettre à l’écoute des autres, alors quelle différence entre la conversation et le dialogue ?

Socrate, tel que Platon nous le présente dans son œuvre, s’emploie à masquer son savoir pour permettre à ses interlocuteurs de construire par eux-mêmes les réponses aux questions qu’il leur pose : qu’est-ce que la justice ? Qu’est-ce que la piété ? Qu’est-ce que le courage ? Qu’est-ce que l’amour ? – et nous pouvons poursuivre : qu’est-ce que la vie ? Qu’est-ce que la paix ? Qu’est-ce que le travail ? etc … - Platon aime nous montrer avec précision cette pédagogie du dialogue qui ne se ramène pas seulement à un simple exercice de la pensée discursive et logique mais apprend aussi à être attentif au cheminement de la pensée de l’autre. Le lecteur des Dialogues s’identifie aisément à l’interlocuteur de Socrate sans trop savoir où toutes ces questions vont le mener. Cependant peut-on vraiment dire qu’il converse ?

La dynamique profonde de cet art du dialogue est la découverte de la vérité. Or cette vérité, nous enseigne Platon, ne peut s’atteindre sans un effort constant de l’esprit qui accepte de se débarrasser de ses illusions et de ses idées préconçues[3].Par cet art du dialogue qui invite à s’interroger sur ce que l’on croit savoir, Socrate apprend à penser : celui qui se donne la peine de réfléchir en s’appliquant à définir et à analyser les choses saura résister à toutes sortes de tyrannies, non pas par esprit de rébellion mais grâce à cette capacité d’examen.[4]

Or la recherche de la vérité, loin d’être absente dans la conversation, ne tient pas la même place. La rigueur des échanges s’efface derrière leur spontanéité qui s’écarte néanmoins du simple bavardage. La conversation serait-elle alors plus proche de cette forme de confrontation où semble s’inviter une certaine liberté de parole et qui est bien présente à notre époque sous le nom de « débat » ?

Qu’il s’agisse de débats présentés par les media ou organisés dans d’autres lieux – on parle aussi de tables rondes -, notre propension à débattre est indéniablement un atout : mieux vaut être éclairé lorsqu’il s’agit de faire des choix ou de prendre des engagements dans la vie sociale, politique … ou encore d’assumer ses responsabilités dans tous les domaines. Dans sa forme actuelle, le débat d’idées hérite d’une pratique très prisée dans l’enseignement universitaire au Moyen âge, la disputatio, la dispute : l’enseignant fixait une question à débattre, puis les étudiants discutaient cette question en distribuant leurs arguments en « pour » et en « contre ». En fin de débat, l’enseignant concluait en déterminant, la determinatio, l’argumentation qui lui semblait la plus rationnelle[5]. On attend donc d’un débat qu’il permette, grâce à des propos argumentés, de distinguer le vrai du faux, le préférable ou le condamnable et s’il n’y parvient pas, il s ‘ensuivra une déception liée à des paroles inutiles et un sentiment de perte de temps.

Dans une conversation nul besoin d’un arbitre qui reformulerait les idées échangées ou même, comme c’est le cas aujourd’hui, distribuerait les temps de parole. Et si l’on se quitte avec un certain goût d’inachèvement, cela n’entame en rien la qualité de la conversation. Celle-ci n’aura-t-elle pas l’occasion de reprendre une autre fois ? Alors, comment distinguer une conversation ?

La conversation, un art qui reste à développer

 

            Si l’on se tourne vers l’âge d’or de la conversation aux XVIIe et XVIIIe siècles, celle-ci semble bien être l’apanage d’une classe sociale privilégiée qui fréquente les salons mondains : là, paisiblement, on se plaît à user avec élégance et mesure du trésor de la langue française, sans exclure la perspicacité des propos[6]. Un tel art de la conversation reste révélateur d’une humanité où l’on traite l’autre avec aménité, ce qui suppose civilité et maîtrise de soi.

            Nous ne nous livrerons pas ici à une approche sociologique de la conversation mais nous soulignerons qu’elle répond à un besoin universel qui pousse l’homme à rencontrer autrui. En effet qu’elle ait lieu avec la gardienne de mon immeuble, mon voisin dans le train ou l’avion ou encore mes collègues de travail, mes amis ou mon conjoint, la conversation trouve d’abord sa finalité dans le plaisir de la rencontre. Une vraie conversation – car parfois s’entremêle un certain bavardage – féconde les esprits et transforme les personnes. On en sort enrichi mais aussi pacifié. On peut aborder des sujets importants sans pour autant garder tout au long un ton sérieux. La conversation peut avoir lieu de manière occasionnelle avec quelqu’un que je ne reverrai jamais ou au contraire, s’inscrire dans la durée, durée où alterneront les échanges de paroles et les temps de retraits et de silence qui permettent le mûrissement : « Je dors mais mon cœur veille », dit la bien aimée du Cantique[7].

            Si la conversation semble au premier abord naturelle, l’expérience nous apprend qu’il n’est pas si facile de converser avec autrui. La conversation suppose un certain nombre de dispositions qu’il faut parfois acquérir ou au moins entretenir. En effet l’essentiel dans une conversation n’est pas d’abord ce que l’on cherche à dire mais la capacité d’attention et d’écoute : c’est elle qui permet de maintenir cet esprit de conversation où chacun se sait entendu et par là peut s’entendre lui-même et progresser sur son chemin. Or pouvons-nous être véritablement attentifs à autrui, être à son écoute sans retrouver notre propre intériorité, cette profondeur insoupçonnée de l’homme, trop souvent encombrée par l’agitation et les multiples bruits de nos environnements quotidiens ? L’abus du téléphone et du texto risque de nous faire oublier cette retenue et cette délicatesse qui permettent la naissance d’une conversation. Aussi, de même que nous apprenons à parler, il nous faut apprendre à converser.

            Si nous admettons que la conversation n’est pas une occupation réservée aux temps de loisirs mais qu’elle est bien une forme privilégiée de rencontre avec autrui, nous découvrirons combien elle peut devenir un véritable art de vivre. Et, sur nos chemins, qui sait si la conversation ne nous conduirait pas à des rencontres lumineuses et des joies inespérées ?

                                                                                                          à suivre

 

                                                                                          Élisabeth Gueneley



[1] Théodore Zeldin, De la conversation, Fayard 1999, p. 18.

[2] La Bruyère, Les Caractères, Chap. V : De la société et de la conversation.

[3] Cf. L’allégorie de la caverne au livre VII de La République que nous avons déjà mentionnée dans une précédente chronique, Amour et Vérité.

[4] Pour relever l’actualité de cette approche socratique du dialogue, nous pouvons évoquer, par exemple, l’expérience contemporaine du dialogue interreligieux dont « L’objectif le plus vaste, nous dit Benoît XVI, est celui de découvrir la vérité. Quels sont l’origine et le destin du genre humain ? Que sont le bien et le mal ? » Ou encore « L’objectif le plus important du dialogue interreligieux demande une claire exposition de nos doctrines religieuses respectives ». Voir respectivement p. 100 et 102 de la Lettre pastorale de Mgr. Luc Ravel qui donne le texte du Discours du pape Benoît XVI au « Pope John Paul II Culturel Center » de Washington, le jeudi 17 avril 2008,

[5] La célèbre reconstitution historique de la Controverse de Valladolid, qui se déroula pendant plusieurs mois durant l’année 1550, donne une belle idée des disputes du Moyen Âge. Dans un couvent dominicain de Valladolid, en présence du légat du pape, deux hommes s’affrontent sur une question fondamentale : les Indiens du Nouveau Monde sont-ils des hommes comme les autres ? L’un est un philosophe, traducteur d’Aristote, nommé Sepulveda. Il pense que certains hommes sont des « esclaves-nés », l’autre, le dominicain Bartolome de Las Casas, est un ardent défenseur des Indiens. L’échange d’arguments, souvent passionné, entre les deux hommes n’a rien perdu de son actualité et la décision qui sera prise par le légat du pape, pèsera sur des siècles d’histoire.

[6] Citons parmi les plus célèbres figures littéraires de cette époque : Mme de Lafayette, Mme de Sévigné, La Rochefoucauld, La Bruyère.

[7] Cantique des Cantiques 5, 2.

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