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Le repos

 

   « Jamais l’homme n’est plus actif que lorsqu’il ne fait rien (…) » : affirmation étonnante écrite par Cicéron[1], dont le ton semble bien provocateur pour notre époque emportée dans une agitation permanente. Cependant ce jugement interroge notre conception actuelle de « la vie active » et de ce qui apparaît comme un état passif : ne rien faire, se reposer, dormir.

En effet, quelle est pour l’homme la conséquence de cet activisme, trait caractéristique de nos sociétés pressées par le souci de productivité et de croissance ? Notre contemporain craindrait-il le repos ? Ou bien, ne lui aurait-on jamais donné les moyens d’en faire l’apprentissage ?

 

Vie active, vie contemplative

            Pour les philosophes de l’Antiquité, le bonheur se trouve dans la vie contemplative et il s’ensuit un regard négatif porté sur la vie active. Le vocabulaire traduit cette hiérarchisation : les Grecs désignent la vie active par le terme privatif a-skholia, littéralement manque de repos, manque de loisir, et les Latins opposeront l’otium, c’est-à-dire le loisir, le repos, la tranquillité au terme nec-otium, soulignant l’absence de loisir liée aux affaires, aux occupations donc à un certain embarras et même à l’idée d’empêchement.

            Par exemple, Aristote considère la contemplation, la théôriâ[2] comme étant l’œuvre la plus haute pour l’homme dont la dignité réside dans l’intelligence, l’esprit, le noûs, par quoi l’homme participe au divin :

« Ce qui est intimement lié à chaque être est naturellement ce qu’il y a de plus important et de plus agréable pour lui. Donc pour l’homme, c’est la vie intellectuelle, si tant est que c’est principalement l’intelligence qui constitue l’homme. Par conséquent, cette vie est la plus heureuse. »[3]

La théôria désigne une forme de connaissance à laquelle l’homme accède après s’être libéré de l’esclavage du sensible, des désirs, des opinions. Cette vie qui mène l’homme à la contemplation, est à elle-même sa propre fin et conduit l’homme à dépasser la condition humaine pour accéder à ce qui est divin en lui :

« Il faut, dans toute la mesure du possible, se comporter en immortel et tout faire pour vivre de la vie supérieure que possède ce qu’il y a de plus élevé en soi. »[4]

La contemplation est donc le degré le plus avancé de l’esprit ; celui-ci trouve la vérité et peut s’y reposer.

Pour résumer cette conception aristotélicienne, nous dirons que le bonheur est la fin suprême de l’homme, ce bonheur se trouve dans la contemplation mais celle-ci reste un idéal. Aristote reconnaît que dans la vie contemplative, le plaisir a beau compenser l’effort accompli, il n’en résulte pas moins une certaine fatigue. Mais il demeure que la contemplation représente l’activité la plus parfaite de l’homme, la seule capable de le rendre heureux.

La tradition judéo-chrétienne présente un rapport bien différent entre la vie active et la vie contemplative. Dès le premier chapitre de la Genèse, le travail est donné comme une mission pour l’homme :

« Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la. Soyez lesmaîtres des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, et de tous les animaux qui vont et viennent sur la terre. »[5]

Dans cette tradition, le travail n’a jamais été déconsidéré. Paul, d’abord juif puis Apôtre de l’Évangile, travaillait de ses mains en fabriquant des tentes. Il donne aux chrétiens de Thessalonique cet avertissement :

« Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus ».[6]

La règle de Saint Benoît, ora et labora :prie et travaille, inspirera la plupart des ordres monastiques de l’Occident. Le travail manuel fait partie de la vie des communautés au même titre que l’étude associée à l’apprentissage de la méditation et de la contemplation.[7] Rappelons-nous combien on doit aux monastères pour le défrichage des forêts, le développement de l’agriculture, etc. De plus, il faut souligner que cette conception de la vie faite d’activité et de contemplation, va de pair avec une conception radicalement nouvelle du corps par rapport à la pensée grecque[8].

Cette évocation des rapports entre la vie active et la vie contemplative dans les temps antiques et médiévaux n’est-elle pas trop éloignée des préoccupations de l’homme contemporain ?

 

L’aspiration au repos

            Aujourd’hui l’homme occidental aspire à sortir de cette vie tourbillonnante imposée par les rythmes de travail et d’activités de toutes sortes. Et certains savent goûter, par exemple à travers le rythme de la marche,

« la lente respiration des choses qui fait apparaître le halètement quotidien comme une agitation vaine, maladive »[9] .

Le repos nécessaire est reconnu[10], pas seulement sur un mode récréatif mais aussi comme un temps qui peut se révéler très créatif. L’homme qui se donne de vrais temps de repos saura apprécier, selon les beaux mots de Valéry,

« une vacance bienfaisante, qui rend l’esprit à sa liberté propre »[11] .

Ainsi pourra-t-il retrouver le chemin de la méditation qui l’entraîne bien au-delà des limites de l’espace et du temps. Ou encore, lorsque son esprit se laisse absorber complètement dans l’objet de sa pensée – l’attitude d’une personne, un visage, un paysage, une parole, un geste, une œuvre d’art, etc. - il entrera dans cette expérience de contemplation, source de cette « paix essentielle de l’être »[12].

            Néanmoins cette aspiration au repos reste trop souvent contrariée par les tensions et la précipitation de l’existence moderne ; le piège de l’activisme se referme sur l’homme.

            La contradiction mise en évidence par Pascal dans son illustre analyse du divertissement, qui touche la condition humaine, reste d’actualité. Chez Pascal, le terme « divertissement » veut dire diversion, comme lorsqu’on parle d’une opération militaire de diversion.[13] Or l’homme, dont la condition est celle d’un être de désir[14], entre dans une quête permanente qui ne trouve jamais pleine satisfaction. Le divertissement désigne cette projection du désir de l’homme dans les activités les plus sérieuses – guerre, politique, recherche scientifique ou philosophique – comme dans les activités plus frivoles (chasse, plaisirs…)[15]. Le divertissement permet à l’homme de s’étourdir, de s’enivrer, de s’oublier. Sans lui, l’homme sombre dans l’ennui qui lui fait sentir son impuissance, son vide, son néant :

« Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application.

   Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide.

   Incontinent il sortira du fond de son âme l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir. »[16]

Pascal ne condamne pas le divertissement mais il invite l’homme à découvrir sa véritable identité, celle de « sa première nature » que le péché originel n’a pas entièrement détruite et à entendre cet « instinct secret », qui lui

« fait connaître que le bonheur n’est en effet que dans le repos, et non pas dans le tumulte »[17] .

Pour Pascal en effet,

« Le bonheur n’est ni hors de nous, ni en nous ; il est à la fois en nous et hors de nous, il est en Dieu. »[18]

                Il faut néanmoins compléter cette approche pascalienne, qui donne une vision générale de la condition humaine, par un regard plus accordé à notre époque. Dans la pensée moderne, à l’inverse des temps antiques, prédomine l’idée que seule l’action humaine permet à l’homme de se connaître et de connaître le monde. Les propos de Descartes mettent en lumière ce souci d’efficacité et d’utilité qui constitue le véritable mot d’ordre des sociétés occidentales[19] :

« Il est possible de parvenir à des connaissances qui sont fort utiles à la vie, et au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une, pratique, par laquelle (…) nous pourrions (…) ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature.[20]  »

Les hommes de notre temps savent vers quelles impasses humaines et éthiques aboutit la poursuite de tels objectifs ; bien conscients des menaces que le développement scientifique, technique, économique fait peser sur l’avenir des sociétés, ils ont du mal à discerner clairement quelle histoire ils sont effectivement en train de construire. L’homme peut-il s’ériger comme seul juge des œuvres qu’il est capable de produire ? Les totalitarismes du siècle dernier ont montré la fragilité des vues trop humaines et aussi leur incommensurable danger.

Aussi l’homme contemporain reste en panne de repères forts pour se construire son identité et découvrir le sens et la finalité de son existence :

« Qui suis-je ? D’où viens-je et où vais-je ? Pourquoi la présence du mal ? Qu’y aura-t-il après cette vie ? (…) De la réponse à ces questions dépend l’orientation à donner à l’existence. »[21]

Aveuglé par les principes d’utilité et d’efficacité qui imposent leurs normes à la vie de nos sociétés, il se fait alors prisonnier de cet activisme effréné, aussi bien dans son travail que dans ses loisirs. Dans ces conditions, en quel repos peut-il espérer ? Les paroles que Péguy met dans la bouche de Dieu sauront-elles le toucher ?

« On me dit

Qu’il y a des hommes qui ne dorment pas. (…)

Je parle de ceux qui travaillent et qui ne dorment pas. (…)

Ils ont le courage de travailler. Ils n’ont pas le courage de ne rien faire.

Ils ont la vertu de travailler. Ils n’ont pas la vertu de ne rien faire.

De se détendre. De se reposer. De dormir.

Les malheureux ils ne savent pas ce qui est bon.

Ils gouvernent très bien leurs affaires pendant le jour. (…)

Mais le soir venu ils ne se résolvent point,

Ils ne se résignent point à en confier le gouvernement à ma sagesse.

L’espace d’une nuit à m’en confier le gouvernement.

Et l’administration et tout le gouvernement.

Comme si je n’étais pas capable, peut-être, de m’en occuper un peu.

D’y veiller.

De gouverner et d’administrer et tout le tremblement.

J’en administre bien d’autres, pauvres gens, je gouverne

la création, c’est peut-être plus difficile. »[22]

Le temps de la grâce

             Derrière la langue obstinée de Péguy se fait entendre le tout premier texte du livre de la Genèse, récit d’une création scandée par les jours, où il nous est dit :

« Le septième jour, Dieu avait achevé l’œuvre qu’il avait faite. Il se reposa, le septième jour, de toute l’œuvre qu’il avait faite. Il se reposa, le septième jour : il en fit un jour sacré parce que, ce jour-là, il s’était reposé de toute l’œuvre de création qu’il avait faite. »[23]

Pourquoi ce repos de Dieu durant le septième jour ? Et pourquoi ce jour devient-il un jour « sacré » ? Questions qui ont de tout temps suscité de nombreux commentaires, voire les sarcasmes des détracteurs de la Bible.

Il faut se garder d’une représentation trop humaine du repos divin comme si Dieu était fatigué après sa création. Le Dieu de la Bible, à la différence du grand architecte ou du dieu horloger dont les philosophes du XVIIIème siècle avaient du mal à se passer, déclare son identité : il est un Dieu saint et ce jour de repos, dont il fait un jour  « sacré », est la marque de l’auteur sur son œuvre, il est « sa signature ».[24] Toute la création, œuvre de Dieu, ne cesse un seul instant d’être soutenue dans la sainteté de Dieu. Le repos de Dieu a la même importance que tous les actes qui se sont accomplis les autres jours. Il manifeste ce Dieu saint, trois fois saint, à qui toute la pensée biblique attribue richesse et vie, puissance et bonté : en lui seul, nous pouvons nous reposer. C’est bien là le sens de la célèbre phrase de Saint Augustin :

« Notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi. »[25]

            Et ce jour de repos de Dieu entre dans l’histoire du monde ; il devient un jour de repos pour l’homme. Nous lisons au livre du Deutéronome :

« Observe le sabbat comme un jour sacré, selon l’ordre du Seigneur ton Dieu. Pendant six jours, tu travailleras et tu feras ton ouvrage, mais le septième jour est le jour de repos, sabbat en l’honneur du Seigneur ton Dieu. »[26]

Pour le peuple d’Israël, le repos du sabbat est non seulement une façon d’exprimer sa liberté – Israël doit se souvenir d’avoir été libéré de l’esclavage en Égypte – mais aussi de se reconnaître image de ce Dieu qui se reposa le septième jour ; jour de repos, le sabbat est un jour de fête consacré à célébrer Dieu dans la joie.

Plus tard, en 321, l’empereur Constantin ordonne que le dimanche devienne le jour du repos. Le repos, qui avait lieu le sabbat chez les juifs, passe au dimanche dans le monde chrétien. Mais cela ne change rien au fait que le dimanche soit le premier jour de la semaine qui doit être vécu comme jour de fête :

« L’Église célèbre le mystère pascal, en vertu d’une tradition apostolique qui remonte au jour même de la résurrection du Christ, chaque huitième jour, qui est nommé à bon droit le jour du Seigneur, ou dimanche. Ce jour-là, en effet, les fidèles doivent se rassembler pour que, entendant la parole de Dieu et participant à l’Eucharistie, ils se souviennent de la passion, de la résurrection et de la gloire du Seigneur Jésus, et rendent grâces à Dieu qui les « a régénérés pour une vivante espérance par la résurrection de Jésus-Christ d’entre les morts. » (1 Pierre, 1, 3). Aussi, le jour dominical est-il le jour de fête primordial qu’il faut proposer et inculquer à la piété des fidèles, de sorte qu’il devienne aussi jour de joie par la cessation du travail. »[27]

Ainsi le premier jour de la semaine est un jour de repos que le Seigneur donne pour que l’homme, dans une pleine disponibilité de cœur et d’esprit, prononce à celui qui le crée et le sauve, un « oui » qui soit entier[28]. Se rappeler, avant même d’accomplir son travail et ses œuvres, que tout vient de Dieu et que rien ne se fait sans lui, est aussi une façon pour l’homme d’affirmer qu’il est, non pas une « passion inutile », comme le disait Sartre, mais un être de gratuité qui se reçoit de Dieu.

« On ne s’étonne pas assez du miracle d’être, de la surprise d’être là, alors que tout apparaît finitude et contingence. Ce miracle, tel un îlot frappé de doute de tous côtés, nous érige présents sur un roc de certitude. »[29]

La Bible enseigne que Dieu est du côté de l’homme et dans son repos, il lui donne gratuitement sa présence de tout temps et pour toujours.

                                                                                                             Élisabeth Gueneley



[1] On trouve cette phrase que Cicéron attribue à Caton dans De la République, 1,17 : « Numquam se plus agere quam nihil cum ageret (…) ». Elle est citée par Hannah Arendt dans plusieurs de ses ouvrages, La vie de l’esprit, T.1 La pensée, PUF 1981, p. 22 ou Responsabilité et jugement, PBP, édition de poche 2009, p. 148.

[2] Théôria, du grec théôréo, examiner, regarder, considérer.

[3] Éthique à Nicomaque, X, 7, 1178 a 5-7, trad. Richard Bodéüs, GF Flammarion 2004, p. 529

[4] Éthique à Nicomaque X, 7, 1177 b 31, p. 529.

[5] Gn 1, 28 ; traduction liturgique. C’est nous qui soulignons.

[6] 2 Th 3, 10.

[7] On peut citer ici au sujet de cet apprentissage ces lignes de Hugues de Saint Victor, le plus illustre des représentants de l’école du même nom au XIIème siècle : « La méditation est une certaine force de l’esprit, curieuse et sagace, qui s’efforce de découvrir les réalités obscures et de débrouiller les réalités complexes. La contemplation est cette vivacité de l’intelligence devant qui tout est à découvert et qui le saisit dans une vision claire. Ainsi, d’une certaine manière, ce que la méditation cherche, la contemplation le possède » Homélies sur l’Ecclésiaste. L’homme dont l’esprit est entré dans la contemplation de la vérité, peut alors se reposer « dans une grande paix, exempte de tout trouble et de toute agitation ».

[8] Origène, théologien du IIIème siècle, mentionne parmi les reproches faits aux chrétiens, celle d’être une espèce accordant trop d’importance au corps. Cf. l’ouvrage d’Origène, Contre Celse, où il répond aux attaques de ce philosophe épicurien du IIème siècle.

[9] Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, Carnets Nord, 2009, p. 114.

[10] L’article 24 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1948 affirme : « Toute personne a droit au repos et aux loisirs et notamment à une limitation raisonnable de la durée de travail et à des congés payés périodiques ».

[11] Paul Valéry, Variétés, Paris, Gallimard 1978.

[12] Ibidem.

[13] « Divertissement » vient du latin, divertere, se détourner de. Le terme contraire est donc le mot conversion.

[14] « Tous les hommes recherchent d’être heureux » Pascal, Pensées 148, éd. Lafuma ; 425, éd. Brunschvicg.

[15] Nous reprenons ici les exemples cités par Pascal.

[16] Pascal, Pensées n° 622 éd. Lafuma ; n° 131 éd. Brunschvicg.

[17] Pascal, Pensées 136 éd. Lafuma ; 139, éd. Brunschvicg.

[18] Pascal, Pensées 407, éd. Lafuma ; 465, éd. Brunschvicg.

[19] Mot d’ordre qui à l’époque de la mondialisation s’est étendu dans bien d’autres sociétés.

[20] Descartes, Discours de la méthode, Sixième partie, Œuvres et lettres, La Pléiade 1953, p. 168.

[21] Jean-Paul II, Lettre encyclique, La foi et la raison, § 1.

[22] Péguy, Le Porche de la deuxième vertu, Œuvres poétiques complètes, La Pléiade 1957, p. 657-658.

[23] Gn 2, 2-3. Nous donnons ici la traduction liturgique.

[24] Nous empruntons l’idée à un commentaire de Paul Beauchamp, D’une montagne à l’autre, La loi de Dieu, Seuil 1999, p. 62-63.

[25] « Inquietum est cor nostrum, donec requiescat in te (Domine) » : Confessions livre I, 1.

[26] Dt 5, 12-14. On peut aussi prendre les versets d’Ex 20, 8-11.

[27] Texte du Concile Vatican II, dans la Constitution sur la Sainte Liturgie, n° 106.

[28] « Quand vous dites “oui ”, que ce soit un “oui ” », Mt 5, 37.

[29] René Habachi, Théophanie de la gratuité, éd. Anne Sigier, 1986, p. 169.

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