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Vivre la mort

 

Dans la rubrique Philosophons !

            Lorsque la guerre éclate au fort Bastiani, là même où durant toute sa vie d’officier, il l’aura attendue, Giovanni Drogo se retrouve seul, anonyme dans l’obscurité d’une chambre d’auberge pour mener « une bataille bien plus dure que celle qu’il souhaitait jadis », la bataille définitive contre l’ultime ennemi : c’est « Elle qui est entrée à pas silencieux et qui maintenant s’approche … Courage, Drogo[1] ».

Dans ce célèbre roman du siècle dernier, l’écrivain italien amène son lecteur à se confronter aux grandes questions existentielles : la vie, la mort, la condition humaine. Il tente de lui montrer que la mort est l’ennemie la plus véritable que l’homme ait à combattre.

Dans la tradition militaire, la mort associée à l’honneur et à la gloire reste bien présente à l’esprit. Et pour celui qui se trouve engagé sur des terrains de combat, elle devient une réalité proche qu’il faut chercher à éviter mais qui peut néanmoins survenir soudainement ou à la suite de graves blessures. Que peut alors signifier « vivre la mort » ?

« La mort n’est pas à craindre »

            Dans l’Occident contemporain où la mort est montrée quotidiennement par les media – faits divers criminels, accidents, guerres, décès des grands ou des célébrités, etc. -, celle-ci apparaît comme un phénomène universel auquel personne ne peut échapper. En réaction chez l’homme qui vit « en bonne santé », mieux vaut ne pas y penser, inutile de se poser trop de questions.

            Une telle attitude est un écho atténué de l’antique remède proposé par Épicure : « La mort n’est pas à craindre … (car) la mort n’est rien pour nous puisque lorsque nous existons, la mort n’est pas là et lorsque la mort est là, nous n’existons pas »[2]. Aussi suffit-il de vivre comme si la mort n’existait pas : le travail, les occupations de tout genre, l’engagement pour toutes sortes de causes, fussent-elles les plus nobles, bref, le rythme intense des journées ordinaires, ont vite fait d’évacuer la pensée de la mort qui cependant, nous l’avons dit plus haut, apparaît chaque jour sur l’écran de la télévision ou de l’ordinateur.

L’instant mortel

 

            Mais, peut-on se demander, à vouloir jouer ainsi à cache-cache avec la mort, ne risque-t-on pas de jouer à cache-cache avec la vie ? Pourquoi ne pas laisser la place à cette présence de la mort dans la vie ? Car si, comme le suggère Épicure, l’instant mortel semble échapper à l’homme, celui-ci n’est-il pas un élément de la conscience de la mort et surtout de la conscience de la vie ? Celui qui a été témoin de cet instant où un proche est passé de la vie à la mort peut peser combien chaque instant de la vie est précieux et invite à considérer l’unicité insondable de chaque personne.

« L’ataraxie »

 

            Si Épicure exhorte l’homme à ne pas craindre la mort, c’est que l’idéal de sagesse qu’il propose – et à certains égards on retrouve ce même idéal dans nombreux pans de notre culture occidentale – est d’atteindre le plaisir, non pas un plaisir synonyme de jouissance, mais un plaisir caractérisé par l’absence de souffrance physique et morale ; les Épicuriens désignaient cet état par le mot ataraxie, qui signifie au sens littéral, absence (a = préfixe privatif) de troubles. Traduit en des termes de notre époque qui s’emploie à en proposer toutes sortes de techniques, il s’agit d’apprendre à rester zen.

 

Avant la mort, il y a le fait de mourir

            Dès son origine, le christianisme va à l’encontre de tels courants qui tendent à occulterla mort. C’est sans doute en connaissance de cause que l’évangéliste Jean utilise le même verbe grec tarasso, « troubler » (de la même racine qu’ataraxie) pour dépeindre les sentiments de Jésus à la veille de sa mort : « Ayant dit cela, Jésus fut troublé intérieurement ». Jésus avait déjà été troublé à la mort de son ami Lazare[3]. Cette attitude de Jésus devant la mort révèle à l’homme toute l’horreur de la mort, ennemie du genre humain.

La victoire sur la mort

 

Mais parce qu’il l’a lui-même affrontée, la mort n’a pas le dernier mot : en mourant sur la Croix, totalement abandonné à son Père[4], Jésus change le sens de la mort : sa mort révèle la vie, la vraie vie, celle que Dieu donne et qui se manifeste dans sa plénitude à la Résurrection. Par la mort et la résurrection du Christ, la mort, toute mort devient passage à une vie nouvelle, à une vie transfigurée en Dieu. Dans le Christ, « la mort a été engloutie dans la victoire »[5]. Le christianisme prend sa source dans cette victoire et chaque dimanche, plus spécialement le dimanche de Pâques, l’Église célèbre cette victoire en proclamant la mort du Seigneur et en confessant sa Résurrection. Cette vie nouvelle dans laquelle tout baptisé est déjà entré n’est pas un autre monde, un au-delà de la vie : elle est déjà là où, grâce à l’Esprit que donne le Christ ressuscité, l’amour l’emporte sur la haine, la joie sur la tristesse, la vérité sur le mensonge, la paix sur la discorde … Certes le message chrétien qui annonce la victoire définitive du Christ sur la mort se fonde sur la Révélation du mystère de Dieu mais la raison n’est pas opaque à la réalité du mystère : « A présent, nous voyons dans un miroir et de façon confuse, mais alors, ce sera face à face. A présent, ma connaissance est limitée, alors, je connaîtrai comme je suis connu. »[6].

 

Vivre dans la confiance au Christ la souffrance de la mort

 

            En attendant cette vision plénière en Dieu, les chrétiens sont appelés à grandir quotidiennement dans leur foi en Jésus : « Que votre cœur ne se trouble pas (encore le verbe tarasso). Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi » … « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps »[7]. Tout militaire peut alors faire siens les mots du poète : « Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes »[8].



[1] Le désert des Tartares de Dino Buzzati, Coll. Livre de Poche, n° 973, chap. XXX.

[2] Épicure, philosophe grec (341-270 av.J.C.), Lettre à Ménécée, éd. Hatier, avril 1993.

[3] Respectivement Jn13, 21 et Jn11, 33. Nous utilisons ici la traduction de la TOB.

[4] Il faut entendre le cri de Jésus avant sa mort : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Mt   27, 46.

[5] 1 Co15, 54.

[6] 1 Co 13, 12.

[7] Jn 14, 1 et Mt 28, 20.

[8] Arthur Rimbaud, Une saison en enfer.

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