L’argent

 

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Dans la rubrique Philosophons !

- Adorez-vous l’argent ? Oui, ou non !

- L’argent (…) ? Mais c’est lui, hélas ! qui m’adore.

Jean Giraudoux, La folle de Chaillot, Acte II.

 

 « Si tu savais le don de Dieu. »
Jn 4, 10.

 

Sujet délicat entre tous et pourtant capital, l’argent porte en lui bien des contradictions : richesse ou pauvreté, avarice ou prodigalité, esclavage ou liberté, avoir ou être … Cette ambivalence prend notamment toute sa place dans la question à multiples entrées de l’utilisation de l’argent et du sens qu’on peut lui donner. Après avoir examiné certaines dérives dans les rapports de l’homme à l’argent, nous tenterons de tracer un chemin qui conduise chacun à un juste usage de l’argent.

Posséder, être possédé

            Le pouvoir de l’argent a continuellement nourri l’imagination des poètes et des dramaturges et c’est sans doute en raison de cette puissance rhétorique que Marx[1] s’appuie sur des extraits littéraires pour dénoncer la logique propre de l’argent .

« De l’or ! De l’or jaune, étincelant, précieux ! … Ce peu d’or suffirait à rendre blanc le noir, beau le laid, juste l’injuste, noble l’infâme, jeune le vieux, vaillant le lâche … Allons, métal maudit, putain commune à toute l’humanité, toi qui mets la discorde parmi la foule des nations… toi qui parles par toutes les bouches et dans tous les sens, pierre de touche des cœurs, traite en rebelle l’humanité, ton esclave, et par ta vertu jette-la en des querelles qui la détruisent, afin que les bêtes aient l’empire du monde.[2] »

Si l’argent produit l’aliénation suprême de l’homme, c’est qu’il est devenu lui-même une valeur et non plus seulement un moyen d’échange :

« L’argent, écrit Marx, en possédant la qualité de tout acheter, en possédant la qualité de s’approprier tous les objets est donc l’objet comme possession éminente (…). Il passe donc pour tout-puissant. »

En effet, si je peux tout acheter avec de l’argent, l’argent est alors la « qualité » qui supprime toutes les qualités. Shakespeare, souligne Marx, a très bien décrit ce pouvoir de l’argent qui confond toutes les qualités, non seulement les qualités physiques mais aussi les qualités spirituelles : la laideur se transforme en beauté, l’injuste en juste, l’infâme en noble, le vieux en jeune, le lâche en vaillant … Ainsi grâce à l’argent, grâce à son pouvoir d’achat, l’homme se fait passer pour ce qu’il n’est pas et en conséquence perd son identité :

« Ce qui grâce à l’argent est pour moi, ce que je peux payer, c’est-à-dire ce que l’argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l’argent. »

L’homme aliéné, c’est l’homme dont l’être disparaît dans son avoir et Marx poursuit son analyse en dénonçant l’aliénation des rapports sociaux : pour le sujet, l’autre homme n’est plus rien d’autre qu’un rapport d’argent ; je n’ai pas besoin de lui mais seulement des choses qu’il peut me vendre pour satisfaire mes besoins.

            Certes, cette référence à Marx demanderait une analyse prolongée et une réflexion approfondie, mais elle nous permet déjà de souligner le pouvoir paradoxal de l’argent : lorsque l’argent devient la valeur universelle qui, au lieu d’enrichir l’humanité de l’homme, l’appauvrit – certains hommes sont riches par l’argent et en perdent leur humanité -, alors l’homme n’est plus à l’abri de la fascination diabolique qu’il exerce.[3] L’homme vit dans la jouissance et il en perd son identité. Tels sont certaines stars ou autres potentats de notre monde qui jouissent de leur pouvoir de tout s’acheter et qui, vivant au gré de leurs caprices ruineux, perdent tout rapport réel aussi bien avec eux-mêmes qu’avec le reste du monde : surconsommation de drogues, orgies et débauches concrétisent leur enfer. Mais la fascination de l’argent se trouve aussi dans l’avarice : l’argent, désiré pour lui-même, pousse l’avare à vivre bien en dessous de ses moyens et à se complaire dans la jouissance narcissique que procure la puissance illusoire des sommes amassées[4].

            Toutefois à l’inverse de ce pouvoir dia-bolique, qui sépare l’homme de lui-même et l’isole des autres, l’argent détient une fonction sym-bolique : l’argent est bien une réalité, mais une réalité qui ne trouve pas son sens en elle-même, qui renvoie à autre chose qu’elle-même.

Recevoir, donner

            Si l’on reprend cette distinction profonde entre « l’être » et « l’avoir » que l’on doit au philosophe Gabriel Marcel[5], l’ère de la consommation dans nos sociétés semble faire émerger une relation inversement proportionnelle entre « l’être » et « l’avoir » : plus on a, plus s’installe l’illusion « d’être plus »[6] et cet antagonisme masque en l’homme la soif de plénitude pour la remplacer par le désir de possession.

La Bible nous enseigne que la plénitude de l’être n’appartient qu’à Dieu seul[7], mais Dieu qui a créé l’homme à son image, selon sa ressemblance, lui a confié toute sa création :

« Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la » (Gn 1, 28).

Ainsi donc pour l’homme, « être » et « avoir » sont les deux pôles indissociables du don que lui fait Dieu en l’accompagnant de sa Parole. Il appartient à l’homme de recevoir ce don car c’est la définition même du don de ne jamais s’imposer en forçant le oui de son destinataire.

            La Bible nous parle aussi souvent d’argent[8] et si elle attire l’attention sur le caractère foncièrement ambigu de son usage - l’argent peut entraîner l’homme à perdre sa vie ou au contraire le conduire au Royaume[9] -, elle donne aussi à l’argent une signification symbolique.

Tel est le sens des paroles de Luc dans l’évangile du Bon Samaritain : ce dernier, après avoir pansé les plaies de l’homme tombé aux mains des bandits, donne à l’aubergiste deux pièces d’argent en lui disant :

« Prends soin de lui ; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai » (Lc 10, 35).

Pour Saint Irénée, l’un des premiers Pères de l’Église à commenter cette parabole, le Samaritain est l’Esprit du Seigneur qui prend en charge l’humanité blessée, la restaure, puis annonce son retour. Les deux pièces d’argent, qu’il laisse à l’aubergiste (figure de l’Église), sont 

« l’Image et l’Inscription du Père et du Fils.[10]»

L’interprétation de Saint Irénée permet de renverser l’invitation habituelle à ressembler au Samaritain[11]. Elle invite l’auditeur à prendre la place de l’homme blessé et à recevoir le Samaritain comme le prochain c’est-à-dire celui qui, « saisi de pitié », s’approche de l’homme laissé « à moitié mort » sur le chemin. Ce Samaritain peut alors être considéré comme le « Sacrement de la bonté de Dieu[12] » et l’on peut rattacher à son geste la parole de Jésus à la Samaritaine :

« Si tu savais le don de Dieu » (Jn 4, 10).

Or, au cours de ce dialogue entre Jésus et la Samaritaine, éclate la vérité de l’identité profonde de chacun. Seul celui qui reçoit le don, permet au donateur d’être reconnu et découvre ce qu’il est en profondeur. Les évangiles viennent révéler que Dieu a donné infiniment plus que tout l’or du monde à chacun des hommes, en donnant son Fils pour les sauver et les introduire dans sa plénitude.

Nous pouvons alors dire, à la lumière de cette révélation, que l’argent, qui est un bien et reste un dû pour l’homme, ne doit jamais masquer le véritable trésor dont chacun est appelé à être l’intendant. Recevoir ce trésor, c’est déjà partager la vie en plénitude ; telle est la promesse faite à ceux qui auront fait fructifier les pièces d’argent qui leur ont été confiées pour les rendre à leur donateur ainsi multipliées[13].

                                                                                                          Élisabeth Gueneley

 



[1] Karl Marx, Manuscrits de 1844, Troisième Manuscrit, Pouvoir de l’argent dans la société bourgeoise, Présentation, Traduction, notes d’Émile BOTTIGELLI, Paris Les Éditions Sociales, 1972 (175p.)

[2] Shakespeare, extrait de La vie de Timon d’Athènes, acte 4, scène 3. Marx utilise aussi dans de Troisième Manuscrit un extrait du Faust de Gœthe qui correspond à une réplique de Méphistophélès dans la première partie.

[3] C’est le sens de l’allusion faite par Marx à Faust de Gœthe à laquelle nous pouvons associer le court extrait de La Folle de Chaillot, mis en exergue.

[4] L’Avare de Molière dépeint admirablement cette perte d’identité : « Mon esprit est troublé, et j’ignore où je suis, qui je suis et ce que je fais. Hélas ! Mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! On m’a privé de toi ; et puisque tu m’es enlevé, j’ai perdu mon support, ma consolation, ma joie…», monologue d’Harpagon, Acte II, scène 7.

[5] Gabriel Marcel, Étre et avoir, Aubier-Montaigne, 1968.

[6] Selon le titre de l’ouvrage de Pierre Teilhard de Chardin « Être plus », Seuil 1970.

[7] Cf par exemple, la révélation de Dieu à Moïse (Ex 3, 14) : « Je suis celui qui est » (Traduction de la Bible de Jérusalem).

[8] La Concordance de la TOB indique 550 emplois du mot – hébreu, araméen, grec - dans toute la Bible dont 53 dans le Nouveau Testament.

[9] On peut relire par exemple la parabole de l’économe habile (Lc 16, 1-13) ou celle du pauvre Lazare et du riche (Lc 16, 19-31).

[10] Saint Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, Livre III, 17, 3. Sources chrétiennes, éd. du Cerf, 1952.

[11] Invitation tout à fait fondée par les derniers mots de Jésus dans cet évangile : « Va, et toi aussi fais de même » (Lc 10, 37).

[12] On peut lire avec profit le commentaire de cette parabole du Bon Samaritain fait par Georges Wierusz Kowalsky dans son ouvrage La route qui nous change, éd. Cana, 1982, p.163-168 duquel je m’inspire ici.

[13] Cf le chapitre 25 de l’évangile de Matthieu.

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