Obéir

 

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            On admettra aisément qu’il faille s’arrêter lorsque le feu est rouge, ou laisser la priorité, et appliquer encore d’autres règles qui garantissent la liberté de circuler. Mais lorsque des lois visent, par exemple, à organiser la ségrégation d’une population en lui interdisant d’occuper certaines fonctions, en lui fermant certains lieux et prennent d’autres mesures aptes à provoquer son exclusion, la question de l’obéissance devient problématique. Les exemples historiques nous montrent que l’obéissance se heurte à certains faits et nous obligent à revisiter la question : qu’est-ce qu’obéir ?

 

Le cas Eichmann

            Analysant l’attitude d’Eichmann[1] lors de son procès à Jérusalem, Hannah Arendt[2] s’efforce de dénoncer la bonne conscience de ce responsable nazi, principal exécutant de la solution finale. Eichmann ne cesse de répéter devant le tribunal qu’il avait à cœur d’accomplir son devoir, d’obéir aux ordres et à la loi. Un jour, il déclara « qu’il avait vécu toute sa vie selon les préceptes moraux de Kant, et particulièrement selon la définition kantienne du devoir[3] ». Devant la stupéfaction générale, il précisa « qu’à partir du moment où il avait été chargé de mettre en œuvre la solution finale, il avait cessé de vivre selon les principes de Kant ; qu’il le savait et qu’il s’était consolé en pensant qu’il n’était plus “maître de ses actes”, qu’il ne pouvait “rien changer”[4] ». Hannah Arendt commente ce propos en ajoutant qu’Eichmann ne parvint pas à discerner qu’il avait non seulement « écarté la formule kantienne comme n’étant plus applicable, il l’avait déformée pour lui faire dire maintenant : […] “Agis de telle manière que le Führer, s’il avait connaissance de ton action, l’approuverait”[5] », ce qui est une reprise pour le moins perverse de la pensée de Kant qui n’a jamais rien voulu dire de tel.

Prolongeant sa réflexion sur le degré de conscience de tous ceux qui ont participé et obéi aux ordres de Hitler, Hannah Arendt conclut : « La question posée ne devrait donc jamais être : “Pourquoi avez-vous obéi ?” mais “Pourquoi avez-vous donné votre soutien ?” Ce changement verbal n’est pas sans pertinence sémantique pour ceux qui connaissent l’étrange et puissante influence qu’exercent de simples “mots” sur l’esprit des hommes, lesquels avant tout, sont des animaux parlants. On gagnerait beaucoup à pouvoir éliminer du vocabulaire de notre pensée morale et politique ce pernicieux mot d’obéissance[6] ».

L’obéissance accusée

            Si nous ouvrons le livre de la Genèse – la plus ancienne source de notre culture -, notre attention s’arrêtera à la façon dont l’auteur présente le premier acte de désobéissance de l’homme. Dieu confie à Adam le jardin : « Tu peux manger les fruits de tous les arbres du jardin ; mais quant à l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n’en mangeras pas ; car, le jour où tu en mangeras, tu seras condamné à mourir. » (Gn 2, 16-17) Le don de Dieu est assorti d’une limite et la suite du récit (Gn 3, 1-7), permet de dévoiler le cœur de l’homme à travers la façon dont il reçoit ce don. En effet, soulignent certains commentateurs de ce récit, la ruse du serpent consiste à faire comme si la relation commençait par un interdit et une menace : « Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sous peine de mort » (Gn 3, 3). Ainsi l’homme oublie l’image de Dieu, auteur du don, pour lui substituer une image tout humaine, celle d’un dieu jaloux qui veut garder pour lui son avantage. La confiance en Dieu fait alors place à la convoitise : l’homme veut s’accaparer le don sans accepter l’interdit de Dieu qui « fait signe d’obéir mais à quoi […] ? L’interdit signifie un “pas déjà”, un “pour l’instant”[7]».

            Soulignons qu’obéir veut dire, selon son étymologie, « écouter, entendre »[8]. Les prophètes de la Bible mettent souvent dans la bouche de Dieu cette parole : « Ce que je veux, c’est l’obéissance c’est-à-dire être écouté, et non les sacrifices » (1S 15, 22).

Pervertir une parole et fausser l’image de son auteur, tel est donc le premier acte de désobéissance humaine.

 

La Loi, chemin de liberté

            Si nous poursuivons notre lecture biblique tout en restant dans les cinq premiers livres, qui forment ce qu’on appelle le Pentateuque et que les juifs désignent par Torah, nous découvrons une étape décisive pour nourrir notre réflexion sur l’obéissance.

            C’est à Moïse[9] que Dieu transmet le « Décalogue »[10], c’est-à-dire selon l’origine du mot grec, fidèle à l’hébreu, « dix paroles » (plutôt que dix commandements). Moïse les inscrira sur deux tables de pierre, les deux Tables de la Loi. Si le Décalogue, parfois appelé « loi universelle » tient sans doute une place considérable dans l’élaboration de la conscience morale, son originalité et aussi sa force, viennent d’abord de la manière dont ces « dix paroles » sont énoncées et davantage encore de leur finalité. « Je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai fait sortir d’Égypte, de la maison de servitude » : celui qui demande d’être obéi se présente. Il est le Dieu qui t’a libéré, toi, et cette affirmation initiale souligne que la Loi qui suit ne contredit pas la liberté de celui qui la met en pratique. Plus encore, il est précisé que ces prescriptions sont données « afin que vous restiez en vie, que vous soyez heureux et que vous prolongiez vos jours dans le pays dont vous allez prendre possession. » (Dt 5, 32-33)

            Ainsi obéir aux préceptes du Décalogue, c’est obéir à un Dieu qui libère en montrant à chacun un chemin de vie et de bonheur ; celui qui écoute et met en pratique ces paroles, entre dans l’Alliance que Dieu a conclue avec l’homme.

Lois divines, lois de l’homme

            Dans une autre tradition, celle de l’Antiquité grecque, obéir aux lois que la cité s’est données, est le propre d’une vie juste. Considérant profondément injuste une logique utilitariste qui défend « l’intérêt personnel bien compris » (nous utilisons un langage contemporain), Socrate soutiendra toujours devant ceux qui voudraient l’en dissuader cette affirmation : « Mieux vaut subir l’injustice que la commettre »[11]. A la proposition de son ami Criton, venu l’encourager à s’évader de la prison avant qu’il ne soit trop tard, il oppose son refus. Platon imagine que les Lois d’Athènes interpellent Socrate pour lui faire comprendre que s’il cherche à fuir la cité pour échapper à sa condamnation, il fera tort à toute la cité en donnant l’exemple de désobéissance aux Lois : « Qu’as-tu à nous reprocher ? […] Nous qui t’avons engendré, qui t’avons complètement élevé, complètement éduqué, nous qui t’avons fait part à toi comme à tout le reste des citoyens, de l’ensemble des biens dont nous étions à même de vous faire part. »[12] Malgré le vote injuste de ceux qui n’ont pas compris l’apport de Socrate pour la cité, Socrate ne montre aucune contestation[13]. Il n’a pas voulu fuir sa cité et commettre d’injustice : il devient en quelque sorte un martyr de la loi, martyr au sens grec de témoin[14].

            Étonnamment, le témoignage de Socrate permet de le rapprocher de Jésus. Jésus, lui aussi faussement accusé de se dire fils de Dieu et roi à la place de César, est venu « rendre témoignage à la vérité » et la vérité pour lui, est de faire la volonté de son Père[15].

Socrate comme Jésus ont choisi d’affronter librement la vérité, quoi qu’il en coûte, jusqu’à la mort. En eux, l’obéissance est portée à son paroxysme.

La liberté, condition de l’obéissance

            Dans la vie sociale et politique, obéir aux lois ne veut pas dire qu’on refuse leur changement. Lorsque Socrate écarte la tentation de fuir sa cité pour ne pas commettre d’injustice à l’encontre de celle-ci, cela ne signifie pas qu’il considère vraie la sentence du tribunal. Son obéissance n’est pas obéissance aveugle, soumission passive. Xénophon[16] fait dire à Socrate que l’on peut « obéir aux lois en souhaitant qu’elles changent, comme on sert la guerre en souhaitant la paix » et nous affirmerons avec Merleau-Ponty : « Socrate a une manière d’obéir qui est une manière de résister. […] Il renverse les rôles et dit à ses juges : “Ce n’est pas moi que je défends, c’est vous. En fin de compte, la cité est en lui, et ils sont les ennemis des lois, c’est eux qui sont jugés et c’est lui qui est juge”.[17] »

            Lorsque devant des ordres ou des lois, l’homme esquive sa responsabilité personnelle, il n’est plus dans l’obéissance mais dans l’indifférence. Une telle attitude risque de conduire aux pires tragédies : par exemple, la situation extrême dénoncée par Hannah Arendt dans l’expression « banalité du mal » pour traduire le comportement d’Eichmann disant accomplir les ordres « en toute innocence ».

            En 1945, le Tribunal de Nuremberg jugea les hauts responsables nazis qui plaidaient avoir respecté le devoir d’obéissance de tout citoyen aux lois de son État, en l’occurrence le IIIème Reich. Il leur fut opposé que leur conduite avait violé deux principes que nul n’est censé ignorer. Premièrement, rien n’autorise à nier le droit à la vie, à la liberté et à la dignité, conditions nécessaires à toute vie humaine. Deuxièmement, rien n’autorise à priver de ces droits fondamentaux telle ou telle catégorie d’êtres humains, quel que soit le critère utilisé pour la définir (race, sexe, classe, religion, etc.). Proclamée en 1948 par l’ONU, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme reprend de tels principes. Elle sert désormais de référence légitime et objective à toute personne placée devant une loi ou un ordre qu’elle jugerait criminels et la communauté internationale s’autorise désormais à sanctionner leur violation à grande échelle par des États.

            Cette charte universelle des Droits de l’Homme vient-elle se substituer aux lois de Dieu ? Pour le chrétien, Jésus Christ est l’unique loi[18]. Jésus Christ n’est pas venu « abolir la loi mais l’accomplir » (Mt 5, 17) et l’évangéliste Matthieu présente Jésus, assis sur la montagne, reprenant les commandements de la Loi[19]de sa propre autorité : « Vous avez entendu … Eh bien ! Moi je vous dis … ».

Aucune loi ne peut jamais obliger celui qui veut s’engager sur le chemin d’obéissance au Christ. Mais le Christ, qui a accompli parfaitement cette loi, jusqu’à la croix, en faisant la volonté de son Père, le libérera de son fardeau[20]. N’est-ce pas là le cœur même de l’amour de Dieu : un apprentissage de la liberté, le plus difficile de tous les apprentissages !

                                                                                              Élisabeth Gueneley



[1] Adolph Eichmann a joué un rôle important dans la déportation des juifs durant la Seconde Guerre mondiale et fut chargé de mettre en œuvre la solution finale. Il fut capturé à Buenos Aires en mai 1960, extradé par les services secrets israéliens et jugé à Jérusalem à partir d’avril 1961. Il sera pendu le 31 mai 1962 à l’âge de 55 ans.

[2] Hannah Arendt (1906-1975), philosophe juive allemande, exilée aux États Unis, à la suite des persécutions nazies. Elle assiste comme journaliste au procès d’Eichmann. Son ouvrage, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, écrit en 1963 est une réflexion sur les difficultés qu’il y a à juger des « crimes contre l’humanité » tant la « banalité » des criminels fait contraste avec l’horreur de leur crime.

[3] Dans sa philosophie morale, le philosophe Kant énonce une loi morale qu’il considère absolue, c’est-à-dire indépendante de conditions ou de circonstances ; c’est l’impératif catégorique : je dois toujours agir de telle sorte que je puisse vouloir que la maxime de mon action devienne une loi universelle. Ainsi, le vol ne peut être un acte moral : la généralisation du vol détruit la notion de propriété et avec elle la possibilité de dérober quoi que ce soit à qui que ce soit. Tout homme, être doté de raison, porte en lui la loi morale.

[4] Eichmann à Jérusalem, Gallimard, coll. « Quarto », 2002, p. 1149-1150.

[5] Op. cité, idem.

[6] Hannah Arendt, Responsabilité et Jugement, PBP p. 91. C’est nous qui soulignons le propos.

[7] Paul Beauchamp, La Loi de Dieu, éd. Seuil 1999, p. 218.

[8] Selon l’étymologie grecque, hypakouein, « obéir » dérive d’akouein, écouter, entendre. De même en latin, ob-audire, qui se traduit par obéir, signifie littéralement prêter l’oreille vers, écouter quelqu’un en se tenant devant lui.

[9] Le nom Moïse veut dire : « Je l’ai tiré des eaux » (Ex 2, 10) ; Moïse grandira en homme libre à la cour du pharaon.

[10] Voir Ex 20, 1-17 et Dt 5, 6-21.

[11] Cf. Platon, Gorgias, 508b.

[12] Platon, Criton, 50d – 51c.

[13] Socrate se dit habité par un « daimon » : « une sorte de voix qui, lorsqu’elle se manifeste, me détourne toujours de ce que j’allais faire et jamais ne me pousse à agir. » Platon, Apologie de Socrate, 31d et 40a-b. Au cours de son procès et durant les jours qui précèdent l’exécution de sa condamnation, ce « daimon » ne lui fera aucun signe.

[14] La loi, chez les Grecs, a un caractère transcendant : elle est un cadeau des dieux. Platon rapporte dans Le Protagoras, le mythe de Prométhée dont la seconde partie souligne l’intervention de Zeus qui envoie Hermès – le messager, le dieu de la communication et du vivre-ensemble – apporter aux hommes l’art politique qui leur permettra de dépasser leurs divisions et de s’accorder entre eux.

[15] Jn 18, 33-38 ; Jn 12, 27-33.

[16] Philosophe et écrivain grec, contemporain de Socrate, qui a écrit une Apologie de Socrate.

[17] Maurice Merleau-Ponty, Éloge de la philosophie et autres essais, Paris 1965.

[18] 1 Co 9, 21.

[19] Sur la montagne du Sinaï, Dieu était présent dans la « nuée obscure » lorsque Moïse recevait la Loi (Ex 20, 21).

[20] Mt 11, 28.

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