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Le visage

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 Le visage se présente comme la partie du corps humain la plus exposée au regard. Et si spontanément nous pouvons être sensibles à l’expression d’un visage, à l’harmonie ou au contraire à la disgrâce de ses traits, le visage semble cependant échapper à la perception que nous en avons. En effet qu’est-ce que le visage ? Dans quelle mesure se rend-il accessible à l’homme ? Comment faire la part des choses entre ce qui se cache ou au contraire ce qui se révèle dans le visage ?

Le visage manqué

 

            Notons tout d’abord qu’il y a une façon de dé-visager l’autre qui me fait manquer son visage. Mon observation, fût-elle bienveillante, met le visage à distance - c’est ce qu’indique le préfixe du latin dis qui indique l’éloignement, la séparation -. Celui-ci devient un objet d’étude dont je peux faire la description : un front large, des yeux clairs, le nez droit, etc… Or bien au contraire « ce qui est spécifiquement visage » ne peut se réduire à la perception qu’on en a, comme le souligne Emmanuel Lévinas[1]. Le visage n’est pas une chose parmi les choses et toutes les entreprises de morphologie du visage restent bien en deçà de la spécificité du visage.

Le visage masqué

 

            De plus, l’homme engagé dans différents rôles sociaux, professionnels, familiaux, est poussé, parfois malgré lui, à se composer « un » visage, voire « des » visages. Le visage en vient à se masquer, non pas d’un masque qui, comme dans les fêtes d’antan, pouvait être utilisé comme divertissement, mais d’un masque qu’il juge nécessaire pour ne pas « perdre la face », pour faire « bonne figure ».

            Tel est, par exemple, le visage masqué du gouvernant dont nous pouvons trouver une approche toujours actuelle dans les propos de Machiavel[2] : c’est un devoir politique pour le prince – pour tout détenteur d’un pouvoir politique – de se construire une image de marque à travers une apparence et une réputation. Il importe donc qu’il paraisse posséder un certain nombre de qualités morales sans qu’il soit nécessaire qu’il les possède réellement. « Savoir à propos feindre et dissimuler », telle est la ruse du gouvernant dont le visage doit inspirer la crainte, beaucoup plus sûre que l’amour, pour maintenir son pouvoir.

            Tels sont encore les masques multiformes revêtus par l’hypocrisie. Comme un écho à la parole de Jésus dénonçant les pratiques de « ceux qui se donnent en spectacle »[3], Molière a peint Tartuffe sous les traits de l’hypocrite religieux[4] mais nous pouvons sans peine imaginer bien d’autres Tartuffe revêtus certes d’un autre masque, mais toujours occupés à duper durablement des personnes sincères et généreuses, en flattant leurs aspirations.

Or lorsque le visage devient masque, on devine le danger : à vouloir induire l’autre dans l’illusion, ne risque-t-on pas de devenir soi-même prisonnier de son artifice ? « L’homme n’est ni ange, ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête … C ‘est sortir de l’humanité que de sortir du milieu. La grandeur de l’âme humaine consiste à savoir s’y tenir »[5] : « A se la jouer en permanence » dirait une traduction triviale, l’homme laisse son visage se dissoudre sous ses masques jusqu’à égarer son identité.

Le visage révélé

 

Cette approche du visage comme moyen pour l’homme de se « cacher »[6], nous renvoie à la signification profonde du visage. L’homme pressent que dans tout visage, « l’homme passe l’homme » selon la belle formule de Pascal. N’est-ce pas justement en raison de cette intuition – consciente ou non – que toute entreprise de domination de l’homme s’emploie à « défaire » son visage ? Il en a été ainsi pour des millions de déportés dans les camps de concentration nazis, où l’inimaginable déshumanisation fut telle que les survivants eurent peine à reconnaître leur visage, tellement ajoute Elie Wiesel, leur regard restait habité par les yeux pétrifiés des cadavres[7]. Bien des récits de guerre, note Philippe Nemo, nous disent qu’il est difficile de tuer quelqu’un qui vous regarde de face[8]. Dans ces situations paroxystiques, ne sommes-nous pas au cœur du paradoxe du visage ?

Si le visage défiguré par la souffrance, par toutes les atrocités commises pendant les guerres[9], reste une vision difficile à soutenir, n’est-ce pas justement qu’il y faut une conversion du regard ? Conversion qui permet de passer, non sans trouble, de la vision à la contemplation : pour un regard attentif[10], le visage qui se livre dépouillé de tous les masques, devient, manifestation d’une présence. Cette présence, nous en avons déjà fait l’expérience devant le visage de l’enfant qui dort, dans les moments de communion offerts à ceux qui s’aiment, dans un élan sincère de compassion devant un visage douloureux, peut-être même aussi, lorsqu’elle rayonne de sérénité, devant la face d’un défunt. Présence insaisissable et pourtant bien réelle qui nous invite à recevoir l’autre dans son mystère et confère à son être une plénitude.

« Lorsque Moïse descendit de la montagne du Sinaï, ayant en main les deux tables de la charte de l’Alliance, il ne savait pas que son visage rayonnait de lumière depuis son entretien avec le Seigneur »[11]. Le Dieu dont parle la Bible n’est pas un Dieu sans visage. Si Moïse ne peut voir le visage du Seigneur[12], celui-ci transforme le visage de Moïse : Dieu a créé l’homme à son image. La longue attente du peuple à qui il est interdit de se représenter Dieu – « Tu ne te feras pas d’idole »[13] - est en même temps chemin de préparation à l’épiphanie de ce visage de Dieu, celle qui s’est faite en Jésus, visage du Père : « Qui m’a vu, a vu le Père »[14].

En nous proposant non pas un mais mille visages du Christ, l’iconographie chrétienne nous ramène sans cesse devant le mystère de l’Incarnation de Dieu. Si Dieu s’est fait visage dans le Christ, n’y a-t-il pas lieu de tenter de discerner dans tout visage humain la lumière venue l’éclairer ? « Le Christ envisage tout visage, et tout visage peut envisager le Christ »[15] : il ne s’agit pas pour l’artiste de représenter le Christ, d’en faire le portrait – qui pourrait avoir une prétention si orgueilleuse ? – mais de manifester bien humblement l’Infini qui traverse le visage humain.

Le chrétien ne croit-il pas que seul le Christ peut l’aider à découvrir son véritable visage ? L’Évangile nous montre, à plusieurs reprises, combien un seul regard du Christ renvoie l’homme à sa vérité – il en est ainsi par exemple pour le jeune homme riche, l’apôtre Pierre[16] - Un regard chrétien de la politique doit exiger le droit de respecter le visage de tout homme, particulièrement ceux dont le visage est dénié parce qu’ils sont méprisés, exclus, abandonnés, torturés. Car c’est bien au visage qu’on reconnaît ou pas l’autre comme son frère. Dans son tableau prophétique du jugement dernier, l’évangéliste Matthieu souligne la responsabilité de l’homme face au visage de l’autre : « Seigneur, quand t’avons-nous vu … ? »[17].

Ainsi tout visage, aussi bien le mien que celui de l’autre, est un maître absolu de vérité ou de mensonge.

                                                                       Elisabeth Gueneley



[1] Emmanuel Lévinas, 1906-1995, juif, pratiquant, dont la philosophie sera profondément marquée par la Shoah. Il parle longuement du visage, en particulier dans son ouvrage Totalité et Infini, coll. biblio essais n° 4120, Kluwer Academic.

[2] Nicolas Machiavel, 1469-1527, l’un des premiers penseurs à « laïciser » le politique dans son ouvrage Le Prince, 1516.

[3] Évangile de Matthieu 6, 1-6.

[4] « Les bons et vrais dévots qu’on doit suivre à la trace,

     Ne sont pas ceux qui font tant de grimace.

     Hé quoi ! Vous ne ferez nulle distinction

     Entre l’hypocrisie et la dévotion ?

     Vous les voulez traiter d’un semblable langage,

     Et rendre même honneur au masque qu’au visage ?

     Égaler l’artifice, à la sincérité ;

     Confondre l’apparence, avec la vérité ;

     Estimer le fantôme, autant que la personne ;

     Et la fausse monnaie à l’égal de la bonne ? » Tartuffe, acte 1, scène V.

[5] Pascal, Pensées 358 et 378, éd. Brunschvicg.

[6] On est renvoyé à la question de Dieu à l’homme qui vient de manger le fruit de l’arbre défendu : « Où es-tu donc ? » Gn 3, 9.

[7] « Je ne m’étais plus vu depuis le ghetto. Du fond du miroir, un cadavre me contemplait.

     Son regard dans mes yeux, ne me quitte plus. »

   C’est avec ces lignes que se clôt le premier ouvrage d’Elie Wiesel, La Nuit, Paris éd. de Minuit 1958.

[8] Éthique et Infini d’Emmanuel Lévinas, coll. Biblio Essais n° 4018, Fayard/Radio France, p. 80

[9] Nous pensons aussi particulièrement aux « Gueules cassées ».

[10] A propos du regard attentif, Simone Weil écrivait : « …un regard attentif, où l’âme se vide de tout contenu propre pour recevoir en elle-même l’être qu’elle regarde tel qu’il est, dans toute sa vérité. »

Attente de Dieu, livre de poche chrétien n° 1825, Fayard, p. 97.

[11] Ex 34, 29-30.

[12] Ex 33, 23.

[13] Dt 5, 8.

[14] Jn 14, 9.

[15] Jean-Louis Chrétien, L’Arche de la Parole, PUF, 1999, p. 147. L’auteur vise à dépasser dans cette affirmation toute querelle iconoclaste qui perdure à travers les âges.

[16] Respectivement Mc 10, 21 ; Lc 22, 61.

[17] Mt 25, 31-46.

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