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L’autorité

 

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            Il est fréquent de mettre en opposition les notions d’autorité et de démocratie : pour certains démocrates, l’autorité, associée à l’idée de hiérarchie et donc d’inégalité, reste suspecte et pour les adversaires de la démocratie, celle-ci serait incapable d’établir en son sein une réelle autorité. L’autorité se trouve alors conjointement accablée : dans le premier cas, elle serait en contradiction avec les valeurs démocratiques, dans le second cas, son insuffisance voire son absence ruine la possibilité même d’un régime démocratique. Et pourtant … L’autorité n’est-elle pas une valeur fondamentale de la démocratie ?

« Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas : il a des chefs et non pas des maîtres » : c’est par ces mots que Rousseau, défenseur de la démocratie[1], veut rappeler la maxime fondamentale de toute société de droit dans lesquelles les peuples se donnent des « chefs » pour défendre leur liberté et non pour les asservir. Il semble donc bien nécessaire de s’entendre sur ce que l’on dit quand on parle d’ « autorité ». L’usage du mot dans différents contextes peut parfois s’écarter de sa signification véritable et nous allons tenter de montrer quelle est cette autorité qui permet de reconnaître un « chef ».

Ce que n’est pas l’autorité

 

            En aucun cas Rousseau ne conteste la hiérarchie mais en posant la distinction entre un « chef » et un « maître », il met au cœur de toute relation entre les hommes l’existence de la loi[2]. Ainsi tout homme – fût-il un chef – doit obéissance aux lois alors que celui qui reconnaît quelqu’un comme « son » maître, se met à sa merci, renonce à sa liberté et se fait « son » esclave : « Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité, même à ses devoirs »[3]. On comprend dès lors que l’autorité d’un chef ne doit pas être confondue avec l’autoritarisme qui s’exerce par la contrainte en utilisant la force ou la persuasion.

 

            En effet, l’autorité ne consiste pas à imposer sa volonté sans tenir compte de celle des autres : le tyran, le despote, le dictateur gouvernent chacun seul contre tous ; leurs décisions et leurs ordres servent leurs intérêts propres. Leur domination, maintenue grâce à un climat de menace et de violence, entretient la crainte, suscite la révolte ou bien engendre la passivité. Platon voyait dans le tyran un homme « mué en un loup[4] » : cette forme abusive d’autorité devient vite totalement dépourvue de raison. L’histoire, tant collective que privée, a fourni bien des exemples de la folie meurtrière liée à de tels excès d’autorité[5].

            Mais l’autoritarisme peut s’exercer de manière plus sournoise et prendre la forme de ce despotisme doux dont a parlé Alexis de Tocqueville dans sa réflexion sur l’évolution des sociétés démocratiques. Ce n’est plus la force mais la douceur qui caractérise ce pouvoir. Tocqueville insiste sur le caractère bienveillant de ce despotisme comparable à une tutelle qui « travaille volontiers au bonheur des citoyens », mais un bonheur qui rime avec sécurité, bien-être, jouissances, assistance, bref un bonheur qui prétend apporter une vie douce et paisible en retirant le bien le plus précieux pour l’homme : la liberté de penser et la volonté de vivre.[6] C’est par la persuasion, « l’art d’éveiller dans les cœurs une complaisance secrète »[7], qu’un tel despotisme exerce son emprise refermant sur la foule anonyme « d’individus semblables et égaux » le piège d’une « servitude douce et paisible ». Ici, ce n’est plus l’oppression du tyran qui sévit mais la bienveillance du tuteur[8].

Ce qu’est l’autorité

 

            Le mot et le concept d’autorité sont d’origine romaine. Auctoritas dérive du verbe augere, « augmenter » et pour comprendre précisément ce que veut dire le fait de détenir l’autorité, il faut souligner que le mot auctor signifie la même chose que notre mot « auteur », c’est-à-dire « celui qui augmente, celui qui confirme, celui qui fait avancer, qui pousse à agir »[9]. Hannah Arendt rappelle que chez les Romains le mot auctores peut être utilisé comme le contraire de artifices qui désigne les constructeurs, les fabricateurs[10]. L’artifex est très exactement (mais en prenant ce terme dans un sens large) un « ajusteur » d’objets, de sons, de couleurs, de mots ou d’idées. Or c’est bien à l’auteur que revient le fondement de la construction. L’auteur est à l’origine de quelque chose, il en répond, il en est le garant.

            Lorsqu’on dit d’une personne (ou d’une institution) qu’elle a de l’autorité, c’est qu’il émane d’elle une qualité de présence (ou une légitimité) qui suscite le respect et l’obéissance. En principe, l’enfant découvre l’autorité à travers ses parents : en obéissant aux exigences de ceux-ci, il apprend à domestiquer les désirs contradictoires qui le traversent et peut alors se situer comme « sujet » dans sa famille, dans son groupe – l’utilisation de la première personne dans son vocabulaire en est un indice - En grec, l’autorité se dit archè qui signifie d’abord le commencement. Un patri-arche est à l’origine le fondateur génétique d’une lignée qui exerce son autorité sur celle-ci. L’autorité est ainsi toujours associée à cette idée d’ascendance, de fondement, de fondation qui permet la solidité d’un édifice ou d’une personne lorsqu’il s’agit de l’autorité dans l’éducation[11]. On peut alors dire qu’« autorité » et « institution » vont de pair : l’autorité est au fondement de toute institution et sans autorité une institution s’étiole : il en est ainsi d’une armée en déroute où l’autorité fait défaut. On peut en déduire que l’autorité n’est ni seulement dans la personnalité du chef, ni seulement dans les manifestations d’estime et d’obéissance des subordonnés : l’autorité est dans cette interaction qui s’établit entre le chef et les subordonnés, interaction qui peut grandir ou diminuer, voire disparaître selon multiples circonstances.

Un modèle parfait d’autorité : Jésus

 

            La tradition biblique reconnaît en Dieu l’auteur des cieux et de la terre[12]. Le livre de la Sagesse fait de la Sagesse, l’auteur de toutes choses : « Quoi de plus riche que la Sagesse, l’auteur de toutes choses ? » (Sg 8, 5) La tradition chrétienne reconnaît que Dieu dévoile sa Sagesse en son Fils.

            Les évangiles, en effet, nous montrent Jésus tout au cours de sa vie publique comme dépositaire d’une autorité qui étonne et inquiète. Jésus n’enseigne pas comme les scribes de son époque mais « en homme qui a autorité »[13] ; cette autorité vient de la Vérité de sa parole qui pénètre au plus profond de ses auditeurs[14]. Mais surtout cette autorité vient de cette relation unique que Jésus entretient avec son Père. L’évangéliste Luc montre cette présence continuelle de l’Esprit envoyé par le Père à Jésus qui s’applique à lui-même le passage prophétique d’Isaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi … Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez. » (Lc 4, 18-21). C’est dans cet Esprit que Jésus vit en communion avec son Père ; il peut alors poser lui-même des actes qui selon certains témoins n’appartiennent qu’à Dieu seul : « Qui peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul ? » (Lc 5, 17-21).

Lorsque la polémique éclate pour connaître la source de l’autorité de Jésus : « En vertu de quelle autorité fais-tu cela ou quel est celui qui t’a donné cette autorité ? » Jésus ne se défausse pas, il renvoie à l’autorité de Jean-Baptiste : « Le baptême de Jean, venait-il du ciel ou des hommes ? » Le chemin pour reconnaître Jésus passe par des seuils, et le premier seuil est le témoignage de Jean : Dieu parle-t-il vraiment par la bouche des prophètes ? Si oui, quelle est la place de Jésus ? (Lc 20, 2-8).

Ainsi, l’autorité de Jésus n’est pas une prétention absurde ; elle pose question aux hommes de l’époque de Jésus comme aux hommes de tout temps. Et la réponse est libre : certains entrouvriront leur cœur ou l’ont déjà ouvert, d’autres refuseront même la question.

                                                                                                          Elisabeth Gueneley

           

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[1] La citation est extraite de Lettres écrites de la Montagne, Huitième lettre. Par honnêteté intellectuelle, nous refusons ici la pratique de l’amalgame qui consiste à découvrir le germe du totalitarisme dans l’œuvre Du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778).

[2] La loi dont parle Rousseau est celle qui émane de la volonté générale et qui est votée à la majorité.

[3] Du Contrat Social, livre 1, chap. IV. Soulignons ici l’emploi du possessif : « son » maître. Tout autre est l’attitude qui consiste à reconnaître quelqu’un comme « un » maître.

[4] Lire Platon, La République, livre VIII, 565 d – 566a.

[5] On peut citer le philosophe Raymond Aron à propos des totalitarismes qui ont profondément marqué le XXème siècle : « Si j’avais à résumer le sens de chacune de ces deux entreprises, voici je crois, les formules que je suggérerais : à propos de l’entreprise soviétique, je rappellerais la formule banale : “qui veut faire l’ange fait la bête” ; à propos de l’entreprise hitlérienne, je dirais : l’homme aurait tort de se donner pour but de ressembler à une bête de proie, il y réussit trop bien. » dans Démocratie et totalitarisme.

[6] « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux (…). Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire (…) ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? » Alexis de Tocqueville (1805-1859), De la démocratie en Amérique, tome II, partie IV, chap. 6.

[7] Paul Claudel, Conversation sur Jean Racine. Dans le mot latin persuadere d’où vient « persuader », le préfixe per- , à valeur intensive, vient renforcer le radical suadere, « conseiller », terme lui-même apparenté à suavis qui a donné suave.

[8] Emmanuel Kant (1724-1804) dénonçait dans ce pouvoir « paternaliste », « le plus grand despotisme que l’on peut concevoir » Métaphysique des mœurs, chap. 2, 1ère section, § 49. La sollicitude d’un père qui règle tous les détails de la vie de son enfant, prévoit tout à sa place, tue de manière sournoise mais non moins radicale la capacité de vouloir de son enfant, y compris tout désir de révolte.

[9] Voir le dictionnaire Gaffiot.

[10] Hannah Arendt, La crise de la culture, éd. Gallimard p. 160-161.

[11] C’est cette idée de fondement qu’on retrouve aussi bien dans le mot « architecture » que « monarchie » ou l’ « oligarchie ».

[12] Cf. Ps 115, 15 ; 121, 2 ; 124, 8 ; 134, 3 dans la traduction de la TOB.

[13] Mt 7, 29.

[14] He 4, 12-13.

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