Amour et vérité

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Faut-il connaître la vérité pour l’aimer ou bien celle-ci, échappant sans cesse à la mainmise de l’homme s’expose-t-elle à toutes sortes de refus dont les plus significatifs de notre époque sont le scepticisme et le relativisme ? Avant d’entrer dans ce que nous dit la Révélation dont notre titre ci-dessus s’inspire[1], empruntons d’abord le chemin de la philosophie pour éclairer cette question.

Savoir qu’on ne sait rien n’est pas du scepticisme…

« Ce que je sais, c’est que je ne sais rien »[2] : phrase énigmatique dans la bouche de Socrate qui n’a pourtant rien d’un sceptique. En effet pour le sceptique, l’esprit ne peut jamais atteindre la vérité avec certitude ; conformément au verbe grec, sképtésthaï, qui signifie examiner, le sceptique se définit comme un chercheur qui jamais n’affirme ni ne nie une vérité. En conséquence, la seule attitude juste serait de suspendre tout jugement et de s’installer alors dans un doute permanent : nous écrivons serait, car dans la pratique, un scepticisme absolu est intenable : vais-je suspendre mon jugement devant le feu qui est rouge ? Vais-je, en conscience, m’abstenir de choisir d’être pour ou contre le nazisme ou le stalinisme ?

Au contraire le « savoir qu’on ne sait rien » de Socrate traduit un amour inébranlable pour la vérité. Que cherche donc à démontrer Socrate qui passe son temps à parcourir les rues d’Athènes en interrogeant les hommes qui se pensent compétents dans l’exercice de leurs fonctions – artisans, militaires, politiques, poètes - ?

… mais une invitation à apprendre à vivre

Si au cours de tels interrogatoires, le général ne sait plus ce qu’est le courage ou le politique, la justice, c’est que l’interlocuteur de Socrate est conduit non seulement à remettre en question ce qu’il croit savoir mais il apprend à prendre de la distance vis-à-vis de lui-même, à se découvrir lui-même. Socrate invite à faire sien l’oracle inscrit sur le frontispice du temple d’Apollon à Delphes : « Connais-toi toi-même ». La vérité n’est pas dans ce que l’on croit savoir – croire savoir, c’est se croire dispenser d’apprendre, et c’est la forme la plus insidieuse de l’ignorance -. La vérité réside au contraire dans ce désir[3] d’apprendre et ce désir d’apprendre passe par la rencontre de l’autre qui me dépossède de « ma » vérité et m’entraîne vers des questionnements toujours nouveaux. Socrate sait qu’il est bien difficile de donner une définition de la justice alors que la justice se laissera approcher par celui qui, en telle ou telle circonstance, aura cherché à poser un acte juste. Et l’intention de Socrate est d’inviter son interlocuteur à être un homme juste.

Ainsi, ne pas s’arrêter à une vérité toute faite[4], être moins préoccupés des connaissances détenues que de ce que nous sommes appelés à être, tel est l’amour de la sagesse – traduction littérale du grec philein, aimer et sophia, sagesse qui donne le mot philosophie – dont Socrate s’est fait l’ardent défenseur.

Jésus, une question ?

La foi au Christ introduit-elle le croyant dans la connaissance de la vérité ? La manne que le peuple hébreu reçoit lors de son exode au désert est une « nourriture qui pose question » : « Mân hou » signifie littéralement « qu’est-ce que c’est ? »[5]. Jésus, le pain véritable descendu du ciel pose aussi question à ceux qui le rencontrent : « Es-tu celui qui doit venir … », « D’où lui viennent cette sagesse et ces miracles ? N’est-il pas le fils du charpentier ? », « Par quelle autorité fais-tu cela ? », « D’où es-tu ? », etc.[6] Et lorsque Jésus annonce la venue du Royaume, son langage imagé[7] amène inévitablement ses auditeurs à se poser au fond d’eux-mêmes cette question : « Mais qui est donc cet homme ? » En effet, il ne suffit pas de croire : seul celui qui aime Dieu peut connaître la vérité révélée par Jésus, et seul, celui qui garde fidèlement la parole de Dieu demeure dans son amour[8]. Pour le chrétien, la vérité est donc bien davantage que l’objet d’une connaissance.

Aimer Dieu et vivre dans la Vérité

Dans son commentaire du Sermon sur la montagne[9] présenté par l’évangéliste Matthieu, Saint Augustin établit un rapprochement entre les paroles des Béatitudes et les dons de l’Esprit énumérés au chapitre 11 d’Isaïe. Ainsi, la crainte de Dieu rend heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux ! La piété rend heureux les cœurs doux : ils obtiendront la terre promise ! La science rend heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés ; la force rend heureux ceux qui ont faim et soif et les rassasie ; l’esprit de conseil rend heureux les miséricordieux, l’intelligence rend heureux les cœurs purs : elle leur donne de voir Dieu et la sagesse rend heureux les pacifiques : ils sont fils de Dieu. Un tel rapprochement traduit ce que l’Apôtre Paul appelle la vie selon l’Esprit[10]. Seule la présence de l’Esprit Saint, permet au chrétien de demeurer dans l’amour de Dieu et d’avancer progressivement sur le chemin des Béatitudes vers la vérité tout entière[11]: le Christ est l’exemple parfait de cette vie selon les Béatitudes, lui seul peut dire : «Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi»[12].

Pour conclure

Chez Platon, le philosophe – dont Socrate est la figure par excellence – est quelqu’un qui aime la sagesse parce qu’il sait qu’il en est privé. Son chemin vers la connaissance vraie est montré comme une ascension vers le Bien, symbolisé par le soleil, lumière qui permet à l’œil de voir[13]. Le Vrai et le Bien sont liés.

L’oracle du psaume 84, « J’écoute : que dira le Seigneur Dieu ? »[14] annonce que « l’amour et la vérité se rencontreront ». Le chrétien reconnaît qu’en Jésus, cette rencontre a lieu et que, s’il se laisse mener par son Esprit, il peut sans cesse apprendre à aimer Dieu et ainsi mieux le connaître.



[1] Voir le psaume 84 utilisé pendant la liturgie, notamment le deuxième dimanche de l’Avent (année B) : « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent » v.11.

[2] Platon, Apologie de Socrate, « Je raisonnai ainsi en moi-même : je suis plus sage que cet homme. Il peut bien se faire que ni lui ni moi ne sachions rien de fort merveilleux ; mais il y a cette différence que lui, il croit savoir, quoiqu’il ne sache rien ; et que moi, si je ne sais rien, je ne crois pas non plus savoir. Il me semble donc qu’en cela du moins je suis un peu plus sage, que je ne crois pas savoir ce que je ne sais point »21d21e, Collection Les Belles Lettres.

[3] Désir traduit le mot grec eros : le philosophe est présenté dans le Banquet de Platon comme un éternel vagabond en quête de beauté et de plénitude de l’être.

[4] On peut citer dans cette tradition socratique, cette pensée de Pascal :

« Le monde juge bien des choses, car il est dans l’ignorance naturelle qui est le vrai siège de l’homme. Les sciences ont deux extrémités qui se touchent, la première est la pure ignorance naturelle où se trouvent les hommes en naissant, l’autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes qui ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu’ils ne savent rien et se rencontrent en cette même ignorance d’où ils étaient partis, mais c’est une ignorance savante qui se connaît. Ceux d’entre deux qui sont sortis de l’ignorance naturelle et n’ont pu arriver à l’autre, ont quelque teinture de cette science suffisante, et font les entendus. Ceux-là troublent le monde et jugent mal de tout. » Pensée 327 édition Brunschvicg, 83 édition Lafuma.

[5] Ex 16, 15

[6] Respectivement, Mt 11,3 ; Mt 13,54 ; Mc 11,28 ; Jn 19,9. Nous citons la traduction liturgique de la Bible.

[7] « Ses disciples lui demandaient quel était le sens de cette parabole. Il leur déclara : “A vous il est donné de connaître les mystères du royaume de Dieu, mais les autres n’ont que des paraboles” … » Lc 8, 9-10a.

[8] 1 Jn 4,7 et 1Jn 2,4-5.

[9] Mt 5.

[10] Rm 8 et Ga 5.

[11] Jn 16,13

[12] Jn 14,6.

[13] Lire l’Allégorie de la caverne dans La République de Platon, livre VII.

[14] Ps 84,9. 11.

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