Progrès et salut

Philosophie rubrique                                                                                                          « Tout est accompli » Jn 19, 30

                Qui de nous contesterait le fait de prendre sa voiture, de monter dans un TGV ou un avion pour se rendre aisément d’un endroit à un autre ? Qui de nous protesterait contre les extraordinaires avancées scientifiques qui, entre autres, permettent de combattre les maladies qui tuent l’homme ? Qui de nous dénierait l’apport considérable d’internet en matière d’information et de communication ? Et l’on peut bien sûr rallonger la liste des nombreux progrès qui touchent les différents aspects - matériels, intellectuels, économiques, sociaux, politiques, etc. - de la vie de l’homme. Mais en même temps nous connaissons aujourd’hui de mieux en mieux l’ambiguïté de ces progrès, voire leurs redoutables effets non seulement à l’échelle de la planète mais aussi pour l’humanité entière : pollution, dégradations, « culture du déchet »[1], détérioration de la qualité de vie humaine, inégalités croissantes entre les individus et les pays … Alors peut-on encore défendre l’idée de progrès ? Le progrès ne serait-il qu’une parenthèse de notre histoire ou peut-on toujours espérer un perfectionnement humain ?

 

Le déclin de l’idée de progrès

            Rappelons d’abord que l’étymologie latine progressus, d’où vient le mot progrès, évoque l’action d’avancer sans présumer qu’on aille nécessairement vers le mieux : ainsi parle-t-on du progrès du chômage, du progrès de la maladie ou de tout autre fléau. Or force est de reconnaître que dans les esprits, l’idée de progrès évoque une amélioration, le mouvement d’un moins vers un plus. Cette connotation n’est sans doute pas sans lien avec la « foi dans le progrès », qui s’est développée au siècle des Lumières et a joué un rôle capital dans le dynamisme de la modernité. En effet pour les philosophes des Lumières, le progrès renvoie avant tout au progrès de la raison qui fait de l’homme un être totalement libre :

«  Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité, dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable, puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement, mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières. »[2]

Selon la pensée des Lumières, le progrès est perçu comme une conséquence nécessaire du développement de la raison qui ne se limite pas au seul domaine des connaissances mais doit éclairer les projets de réformes et de transformations sociales et politiques. Aussi cette idée du progrès engendre l’idéologie des lendemains qui chantent, idéologie dominante des sociétés européennes du XIXe siècle jusqu’à la deuxième moitié du XXe siècle : inscrit comme une loi de l’Histoire, le progrès de la raison mènera l’homme nécessairement vers des sociétés plus justes et plus humaines.

            Les tragédies du XXe siècle ont amplement contredit la perspective d’un avenir radieux et la menace que fait peser sur l’humanité l’accélération des progrès scientifiques et techniques montre l’erreur d’une telle idéologie. Aussi pour parler encore de progrès, il devient nécessaire d’en revoir la définition : ne doit-on pas au fond s’interroger sur le rapport que l’homme occidental entretient avec le temps ?

 Le moment favorable 

« Il y a un moment pour tout, et un temps pour chaque chose sous le ciel :             

   un temps pour donner la vie, et un temps pour mourir ;

   un temps pour planter, et un temps pour arracher… »[3]

            Dans sa méditation sur la vie, Qohéleth donne à l’expérience que l’homme fait du temps un rôle primordial. S’il faut bien admettre que le temps est une donnée qui échappe à l’homme, il faut cependant apprendre à le connaître. C’est en ce sens que le sage se distinguera du fou car le sage sait reconnaître dans le temps chronologique, ce temps qu’on mesure aujourd’hui avec une précision de plus en plus extrême, des temps favorables pour mener telle ou telle action. L’homme occidental vit dans l’impatience alors que la sagesse invite à la tempérance, vertu qui permet de saisir le bon moment pour ajuster ses actes.

            Trop insister sur l’idée de progrès, ne serait-il pas une manière de projeter dans l’avenir un bonheur que l’homme ne sait pas accueillir dans le présent ? La crainte actuelle face aux horizons futurs, à la fois incertains et lourds de menaces, pourrait devenir une crainte salutaire forçant l’homme à ouvrir les yeux sur les signes qui dans le présent sont porteurs d’espérance.

            La tradition chrétienne enseigne que Dieu éternel vient rejoindre l’homme dans ses limites temporelles pour le « délivrer de la mort »[4] et plus généralement de tous les ennemis qui font obstacle à la vie et à son bonheur.

« Mais lorsqu’est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme et soumis à la loi de Moïse, afin de racheter ceux qui étaient soumis à la Loi et pour que nous soyons adoptés comme fils. Et voici la preuve que vous êtes des fils : Dieu a envoyé l’Esprit de son Fils dans nos cœurs, et cet Esprit crie “Abba”, c’est-à-dire : Père ! Ainsi tu n’es plus esclave, mais fils, et puisque tu es fils, tu es aussi héritier : c’est l’œuvre de Dieu. »[5]

L’apôtre Paul rappelle à ses destinataires que Dieu, au temps favorable, « la plénitude des temps », est venu dans l’histoire des hommes. Ce qui est éternel est entré dans le temps des hommes : Dieu a envoyé son Fils rejoindre l’expérience humaine. Lorsque le Christ, Fils éternel du Père éternel, s’offre dans sa Passion et dans sa mort sur la croix, c’est réellement un homme qui s’offre lui-même au Père pour sauver l’humanité tout entière et chaque homme en particulier. Par son offrande, accomplie « une fois pour toutes »[6], le Christ crée dans l’histoire un chemin nouveau : par lui, avec lui et en lui, l’homme peut s’offrir au Père et devenir fils dans le Fils qui donne accès à la vie en plénitude dans la communion avec Dieu. Cette expérience du salut, chaque homme peut la faire s’il apprend à reconnaître dans le déroulement des jours, le moment favorable où Dieu vient le visiter : un événement, une rencontre, une parole … Alors il pourra progresser dans la lumière de l’Esprit et recevoir, avec tous ceux qui confessent le Père, son Amour et sa Vérité, sa Justice et sa Paix. Telle est l’origine de tout vrai progrès où le temps rejoint l’éternité, où l’humanité se laisse réconcilier avec Dieu. Telle est la perfection à laquelle l’humanité est appelée dès aujourd’hui et qui ne sera accomplie qu’à la fin des temps.

Élisabeth Gueneley

[1] Expression utilisée par le pape François.

[2] Emmanuel Kant, Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ? in La Philosophie de l’Histoire, p. 83, Trad. S. Piobetta, Aubier, 1947.

[3] Livre de Qohéleth, également désigné par le terme d’Ecclésiaste, 3, 1-2, Traduction officielle liturgique, Mame 2013.  La rédaction de ce livre de la Bible est située dans les années 250 avant notre ère. Nous soulignons la distinction subtile marquée par le vocabulaire entre le moment (la traduction grecque du mot hébreu est chronos) et le temps (kaïros en grec).

[4] Ps 32, 19 ; 55, 14 ; 85, 13.

[5] Gal 4, 4-7. C’est nous qui soulignons.

[6] He 9, 24-28.                                    

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