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Liberté et consentement

                 « On ne pénètre pas dans un être par effraction. On ne force pas son intimité, moyennant même son consentement ou son souhait : il n’y aurait là qu’un viol. »[1]

                Dans notre société où l’on tend à faire du consentement l’expression privilégiée de la liberté, les propos du philosophe René Habachi viennent démentir ce qu’un bon nombre de nos contemporains considèrent comme une évidence. En effet que ce soit notamment dans le domaine médical ou dans celui de la sexualité, on cherche à favoriser l’autonomie de l’individu : « puisque c’est son choix et qu’il le veut, pourquoi l’en empêcher ? Respectons sa liberté … » et ainsi on n’hésite pas à parler de consentement à l’euthanasie ou à la prostitution. Mais suffit-il qu’un acte ou une conduite aient été consentis pour qu’ils soient considérés comme libres ? 

            La liberté peut-elle se résumer au consentement ? Que signifie cette confusion entre ces deux termes ? Et déjà qu’entend-on par consentement ? Est-ce si simple d‘affirmer que le consentement donné par quelqu’un est un accord totalement libre et conscient ?

 

Liberté et consentement chez les stoïciens          

            Comment être libre dans un univers où tout ce qui arrive obéit à la nécessité de la raison universelle ? Chez les stoïciens [2] pour qui règne un ordre cosmique inébranlable, la réponse se trouve précisément dans le concept de consentement qu’ils s’emploieront à définir rigoureusement. Ces philosophes considèrent l’homme totalement libre par nature et si, selon la physique stoïcienne, les événements s’enchaînent nécessairement, c’est pourtant bien dans son rapport au monde que l’homme peut affirmer sa liberté :

« Ne cherche pas à ce qui arrive arrive comme tu le veux, mais veuille que ce qui arrive arrive comme il arrive, et tu seras heureux. » [3]

En effet, si les événements ne dépendent pas de l’homme - vivre ou mourir, être esclave ou maître… -, ce qui dépend de lui est la manière dont il se représente les événements qui lui arrivent, c’est-à-dire son pouvoir de juger. Quelle que soit sa situation, l’homme est maître de ses jugements et personne au monde ne peut le contraindre dans l’ordre de ses pensées. C’est en usant de cette liberté que l’homme apprend à consentir à ce qui ne dépend pas de lui : il vaut mieux s’employer à transformer ses jugements plutôt que l’ordre du monde. Paradoxale liberté, pensera-t-on, qui pousse à analyser de plus près la notion de consentement.

            Car pour les stoïciens le consentement est loin d’être un acte de résignation. À l’école du Portique [4] on s’efforce grâce à la méditation « de voir toutes choses dans la perspective de la Raison universelle »[5]. Pour parvenir à consentir, il faut pratiquer des exercices spirituels par lesquels l’homme qui n’est jamais qu’une partie de la nature universelle, cherche à comprendre l’ordre du monde et à y adhérer. C’est donc bien à l’homme de décider de l’usage de sa raison ; s’il se laisse aller à ses penchants, par exemple la révolte contre l’ordre des choses, il renonce à comprendre l’ordre rationnel du monde et à y découvrir sa place. Ainsi, que la nature obéisse à un ordre rationnel n’empêche pas l’homme de vivre libre en choisissant de se comporter « comme une partie qui est cohérente avec le tout auquel elle appartient »[6], c’est-à-dire en choisissant de « vivre en accord avec la nature. »

            Consentir à ce qui ne dépend pas de nous est donc pour le stoïcien une manière, sans doute paradoxale à première vue, d’exprimer sa liberté telle « un îlot inexpugnable d’autonomie au centre du fleuve immense des événements, du Destin »[7]. Dans cet accord imperceptible aux événements du monde, on peut reconnaître l’ébauche d’une véritable liberté, celle que nous avons pris l’habitude de nommer libre-arbitre.[8]

 

Autonomie et consentement 

            À l’opposé de l’Antiquité gréco-romaine, notre époque est bien loin de ce désir de vivre en harmonie avec la nature [9]: c’est dans la revendication d’autonomie que l’être humain cherche son accomplissement. Être autonome, selon l’étymologie grecque [10], signifie être soi-même source de sa propre loi. En philosophie, c’est à Kant que remonte l’usage de ce concept pour signifier la capacité de la volonté à agir selon sa propre loi se conformant ainsi à la loi universelle de la raison. Là se trouve selon Kant le principe de la dignité humaine. Au contraire, lorsque l’action accomplie par l’homme est guidée par d’autres facteurs qui sont extérieurs à la loi universelle de la raison, Kant parle de l’hétéronomie de la volonté. C’est le cas, nous dit-il, lorsque nous agissons selon nos inclinations sensibles ou affectives ou selon notre intérêt.

            Cette distinction entre autonomie et hétéronomie de la volonté nous fait aisément  percevoir qu’il est bien difficile, il faut même dire impossible, pour l’homme d’agir selon la seule loi dictée par la raison et particulièrement lorsqu’il s’agit de donner son consentement. Ainsi par exemple l’échange des consentements qui constitue l’acte essentiel du mariage – dans le mariage chrétien comme dans le mariage civil – est-il un acte de la volonté seule ? La réponse « oui, je le veux » permet certes à chacun d’exprimer devant tous son engagement volontaire qui sera alors officiellement reconnu, mais l’on sait bien que viennent s’ajouter à cette volonté nombreux autres facteurs, parmi lesquels la passion, le désir prennent toute leur place [11]. Il est donc  impropre dans ce cas de faire du consentement l’acte d’une volonté autonome.

            Et que dire lorsqu’il s’agit du consentement du patient recueilli par le médecin ? Ne doit-on pas avouer que la volonté du malade, lorsque celle-ci peut encore réellement s’exprimer, est toujours selon le langage kantien en situation d’hétéronomie ? Il faut dès lors accueillir avec une grande souplesse l’acte de volonté posé par un malade : sa signification peut aller de la non-opposition à la volonté du médecin conformément à l’expression proverbiale « qui ne dit rien, consent », jusqu’à un accord véritablement partagé entre les deux protagonistes, accord qui suppose que le médecin assume toute sa responsabilité dans l’information qu’il délivre à son patient. Entre ces deux limites qui sont d’une part l’acquiescement d’une volonté à une autre et d’autre part l’approbation véritable, il y a toutes sortes de nuances dans le consentement qui montrent qu’agir selon une volonté autonome reste un pur idéal. Kant lui-même l’avait bien reconnu.

« Que ta volonté soit faite » 

 

            Pour les chrétiens la volonté de Dieu est que tous les hommes soient sauvés et c’est cette volonté-là que Jésus leur a révélée en leur donnant librement sa vie :

« Moi, je suis venu pour que les hommes aient la vie, pour qu’ils l’aient en abondance.

   Voici pourquoi le Père m’aime : parce que je donne ma vie, pour la recevoir de nouveau. Nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même. »[12]

Toute la volonté humaine de Jésus aspirait à l’accomplissement de la volonté de son Père et c’est pour l’accomplissement de cette volonté-là que Jésus a appris à ses disciples à prier son Père :

« Lorsque vous priez, (…) priez donc ainsi :

    Notre Père, qui es aux cieux

    que ton nom soit sanctifié,

    que ton règne vienne,

    que ta volonté soit faite

    sur la terre comme au ciel. » [13]

Comment le chrétien peut-il en formulant la troisième demande du Notre Père, « que ta volonté soit faite », parvenir à accorder sa volonté propre à la volonté de Dieu,  c’est-à-dire parvenir à un consentement véritable ? Car contrairement à l’image d’un Dieu impassible largement répandue chez les philosophes, le Dieu que présente la Bible est un Dieu souverainement libre qui a choisi de créer l’homme libre mais qui s’intéresse à ses décisions :

« Je prends aujourd’hui à témoin contre vous  le ciel et la terre : je mets devant toi la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis donc la vie, pour que vous viviez, toi et ta descendance, en aimant le Seigneur ton Dieu, en écoutant sa voix, en vous attachant à lui ; c’est là que se trouve la vie, une longue vie que le Seigneur a juré de donner à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob. » [14]

 Alors comment concilier la volonté de Dieu avec le libre arbitre [15] de l’homme ? Quelle est pour l’homme la part d’initiative réelle face à cette volonté de Dieu [16]?

            S‘il est bien difficile de pénétrer dans l’insondable mystère de la volonté divine, on peut, en regardant Jésus, découvrir la relation paradoxale qui existe dans ce face à face entre Dieu et l’homme. Lorsqu’il fut arrivé au jardin de Gethsémani, Jésus entra dans son dernier combat avant la mort [17] :

« Il disait : “Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux.” (…)

De nouveau, (…) il pria, pour la deuxième fois ; il disait : “Mon Père, si cette coupe ne peut passer sans que je la boive, que ta volonté soit faite !” » [18]

 

Jésus au cœur de toute la souffrance du monde et particulièrement celle du péché de l’homme, incline sa propre volonté humaine vers celle de son Père ; il lui en fait le don parce qu’il l’aime plus que sa vie. Demander à Dieu que sa volonté soit faite, c’est vouloir à la suite de Jésus parfaitement uni à son Père, vivre dans cette communion divine. À la suite de Jésus … Si Dieu attend que l’homme librement coopère à sa volonté, il faut cependant bien admettre que sans l’Esprit que Dieu lui donne, il est impossible à l’homme d’accorder sa volonté à celle, difficile à discerner, de Dieu. Dans cette expérience de relation entre deux volontés – la volonté de Dieu et la volonté de l’homme – n’y a-t-il pas là la découverte, toujours exigeante, de la vraie liberté, celle qui inlassablement choisit la vie.

« Moi, je suis venu pour que les hommes aient la vie, pour qu’ils l’aient en abondance. » [19]

                                                                                                                                                                      

Élisabeth Gueneley

 

[1] René Habachi, Le moment de l’homme, Desclée de Brouwer, 1984, p. 93.

[2] Le stoïcisme fondé par Zénon de Cittium (336-264) est un courant philosophique qui va se développer sur plusieurs siècles d’abord en Grèce (citons par exemple Cléanthe, Chrysippe) puis à Rome (par exemple, Sénèque, Épictète, Marc Aurèle).

[3] Épictète, Manuel § 8.

[4] Le Portique – en grec Stoa, d’où le nom de stoïcisme – est le lieu où se réunissent les premiers stoïciens.

[5] Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ? Éd. Gallimard, 1995, p. 211.

[6] Pierre Hadot, La citadelle intérieure, Paris, Fayard, p. 138.

[7] idem p. 145.

[8] Même Jean Paul Sartre se laissera inspirer par cette conception stoïcienne de la liberté : « Tel rocher qui manifeste une résistance profonde si je veux le déplacer, sera au contraire, une aide précieuse si je veux l’escalader pour contempler le paysage » L’être et le néant.

[9] Certains courants de pensée contemporains peuvent nuancer cette affirmation.

[10] nomos, règle, loi et autos, soi-même.

[11] Dans l’Église, lors de l’enquête nécessaire pour répondre à la demande de reconnaissance de nullité de mariage, il est toujours très délicat de montrer s’il y a eu ou non l’accord mutuel de deux volontés qui ont véritablement pris ensemble leur décision.

[12] Jn 10, 10 … 17, 18a.

[13] Mt 6, 7- 8.

[14] Dt 30, 19-20. C’est nous qui soulignons.

[15] Alors que la notion de liberté caractérise davantage un état de la personne, le « libre arbitre » désigne la faculté qu’elle a de choisir (arbitrer).

[16] La relation entre le libre arbitre de l’homme et la volonté de Dieu est une question qui a alimenté bien des controverses dans l’histoire de l’Église : ainsi, au Vème siècle, l’opposition de saint Augustin à l’hérésie pélagienne (du moine breton Pélage, 360-422) qui faisait dépendre le salut de l’homme de sa propre volonté. Ou à l’inverse, le courant janséniste émanant du théologien néerlandais Jansen ou Jansénius (1585-1638), selon lequel seule la grâce divine contribue au salut de l’homme, Dieu n’accordant cette grâce qu’aux « prédestinés » choisis par lui, les autres étant voués à la damnation.

[17] C’est le sens du mot « agonie » dont l’étymologie grecque, agonia, signifie lutte, angoisse.

[18] Mt 26, 39. 42.

[19] Cf. note 12.

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